H LA MÉTAPHYSIQUE
que chose, comme un être, que l'idée d'être apparaît la première sur l'horizon de l'intelligence *.
Avant d'avoir vu un ôlre, l'esprit n'avait point l'idée d'être, mais seulement la faculté de la connaître, quand il se trouverait en présence des choses où celte notion est actualisée '. Jusque-là il n'était qu'une puissance indéterminée. Or, l'indéterminé ne pouvant entrer en acte comme tel, il fallait qu'une circonstance étrangère vînt lui fournir une détermination '. C'est ce que fait l'apparence sensible. Elle fournit à l'intelligence l'occasion de percevoir et d'affirmer l'être ; et de même que dans l'ordre réel, l'être ne saurait subsister sans être l'actualité d'une essence déterminée '*, de même l'acte intellectuel ne saurait se produire sans être l'affirmation d'un objet distinct. Ainsi se complète entre l'acte intellectuel et le fait réel ce parallélisme qui est la condition même de la connaissance *. Ainsi se trouve également vrai que dans la pensée il y a un autre élément que l'apparence sensible, et que toutefois, avant la produc
' De Decker. Faculiés in'cll., ch. i, le*}. T.
* Kleul., t. I, p. 121.
» Kleul., t. I, p. 37.
♦ Kleul., t IV, p. 371.
s Omuis cognitio perflcitur seciindiim similitucliacni quœ est inler coguoscens et coguiluui. (S. Th. C. gtni., <, 2.)
tion de cette apparence, il n'y avait aucune notion actuellement formée.
Quel est l'objet propre et direct de nos affirmations perceptives ? ^
Puisque l'affirmation est déterminée par la présence d'un phénomène de sensation, il est clair qu'elle s'applique immédiatement à ce phénomène. La perception nous assure qu'il y a certains phénomènes concrets, c'est-à-dire réels, que nous appelons couleurs, odeurs, sons, etc.
Mais l'instinct commun va plus loin; il veut affirmer l'attribution de ces phénomènes à certains objets qu'il prétend percevoir directement sous ces qualités.
La philosophie scolastique suivait sur ce point le vulgaire; et comment eût-on fait alors autrement ? Elle enseignait que le fait seùsible existe en acte de deux façons dans la sensation elle-même et dans l'objet matériel *, et que nous le connaissons d'abord dans l'objet et ensuite par la conscience dans notre propre sensation. Elle reconnaissait, il est vrai, que nous ne percevons point la
< Ooine enim sensibile dupliciter dicitnr esse in acta, uno modo quando actu sentitur, hoc est dum species ejus est ia sensu... ulio iModu prout «st in siio subjt'cto,... sicut color prout est iu corpore coloratu. (S. Th. Commeiit. de an., 1. II.
leç. XVI.)
46 LA MÉTAPIIYSIOUE
nature de l'objet même dont le fond intime, la forme substantielle reste* inconnue; mais de même qu'elle avait admis que nous connaissons notre âme dans ses actes bien qu'ignorée dans son essence, elle pensait aussi que nous connaissons l'objet corporel en tant que sujet de certaines propriétés, qu'en saisissant par exemple la qualité de blancheur, nous saisissons en elle la substance qui la supporte *.
Ceci suppose nécessairement que la blancheur que nous connaissons est un état du corps luimême. Mais la physique moderne ne favorise nullement cette supposition ; toutes ses découvertes portent au contraire à induire, ainsi que nous l'avons déjà vu, que la blancheur et les autres apparences analogues sont des formes de la sensibilité elle-même avec lesquelles la propriété correspondante de l'objet n'a aucune ressemblance. Ce que nous connaissons ne serait donc pas un état du rorps, mais seulement un effet et même un effet lointain puisqu'il n'est produit que par l'intermédiaire d'un milieu. Le corps serait donc connu comme cause et non comme sujet de la blancheur. La cause n'ayant pas une existence une avec
' Formas substantiales nullo pxperimento cognosci possunt. (.Suar. Dup ma., XV, i.)
- Sensus dicitur videro per se albedinem, per accidens autem substantiam. (Id., XXXVIII, ii.)
KN PRÉSENCE DES SCiraCES. H
l'effet, lorsqu'il ne s'agit pas d'un effet immanent, elle ne saurait être comprise dans le même acte de perception. Elle ne pourrait donc être atteinte que par un acte de perception transcendant indépendant des sens, hypothèse peu conciliable avec ce que nous savons de notre nature, ou par un raisonnement déductif.
Les cartésiens opinaient pour un raisonnement et c'est pourquoi ils croyaient nécessaire de démontrer l'existence du monde extérieur. M. Cousin s'est rangé à cette opinion, bien qu'un peu timidement :
« La perception, dit-il, est immédiate en ce sens qu'elle est pure des faux raisonnements qu'on y a mêlés ; mais, à vrai dire, elle n'est pas aussi simple qu'elle le paraît au premier coup d'œil et l'analyse y découvre un raisonnement naturel entièrement différent du raisonnement absurde et scolastique fondé sur la vertu représentative des idées, raisonnement naturel qui n'est pas autre chose qtie l'application d'une loi, principe de l'esprit humain, agissant dans le phénomène de la perception ; je veux parler de la loi ou principe de causalité * »
M. Cousin cherche évidemment à ménager l'opinion d'une aperceplion immédiale, et il n'a pas tout à fait tort, car même en reconnaissant que la
« Court de phil., f. IV, p. \'^f>.
rigueur scientifique veut que l'existence du monde extérieur soit démontrée, on peut très-bien admettre que nous avons une première notion instinctive du monde extérieur indépendamment du raisonnement.
La physiologie a conclu, d'observations suivies avec soin, que les apparences sensibles n'ont d'abord qu'une localisation très-incertaine, ou plutôt qu'elles n'en ont aucune, mais qu'en vertu de l'association des sens nous apprenons progressivement à les placer là où une résistance correspondante se fait sentir. La résistance n'est pas précisément une sensation, c'est un fait d'un caractère négatif, consistant en ce que notre action consciente se trouve arrêtée par un obstacle, mais qui a une signification très-positive, puisqu'il rend particulièrement manifeste l'existence d'une force autre que la force consciente qui est nous-mêmes. La localisation est en même temps une attribution, car la différence des lieux est aussi une différence dans l'ordre des êtres. Quand donc nous rapportons l'apparence sensible au point où se fait la résistance, le sentiment que nous avons de sa réalité la suit, et nous arrivons ainsi à la regarder comme un sujet distiiirt. Cette opinion n'a qu'une valeur pratique, puisqu'elle n'est foudée que sur une opéialion de
rinslinct, mais elle se trouve presque toujours vraie, lorsqu'on entreprend de la contrôler par le raisonnement.
Tous ceux qui ont fait une étude particulière de cette question, au point de vue physiologique, ont admis que la notion pratique du monde extérieur repose sur une expérience acquise : a La seule expérience, écrivait Descartes, fait que nous jugeons que telles ou telles idées que nous avons présentes à la pensée se rapportent à des choses qui sont hors de nous *. »
La même opinion est reproduite aujourd'hui par Helmholtz. « L'accord entre le monde extérieur, dit-il, et les perceptions visuelles repose essentiellement sur la même base que toute notre connaissance du monde réel, c'est-à-dire sur l'expérience constamment vérifiée par des expériences nouvelles, telles que les procurent les mouvements de notre corps », et ailleurs, « il ne resterait aucune explication possible sinon que l'accord entre la sensation et la réalité de l'objet est une chose acquise *. »
Cette théorie, si elle arrive à prévaloir universellement, offrirait -elle, comme quelques personnes
' Leiire à l'ictre Leruy. « Her. sciait., l«tJ9, n' 27.
^O LA MÉTAPHYSIQUK
paraissent le craindre, un danger de scepticisme ou d'idéalisme? Je ne puis le croire. La démonstration du monde extérieur par l'idée de cause est trèsfacile. Imaginer que cette cause n'est pas celle que nous croyons, mais une intelligence qui nous joue par des apparences, c'est faire une supposition tellement chimérique, tellement dénuée de base et de motif, qu'il n'y a pas lieu de s'y arrêter. Le réel n'exclut pas seulement l'impossibilité métaphysique, mais encore l'absence de toute raison suffisante. Le danger véritable serait débranler l'idée de cause ; or, nous avons déjà plus qu'il ne nous faut pour la fonder.
L'objection que nous serions réduits à des connaissances subjectives ne nous arrêtera pas davantage. Le péril du subjectivisme est dans l'opinion que nos pensées sont de pures formes intelligibles qui ne visent par elles-mêmes rien de réel et que nous n'appliquons aux choses que par un aveugle instinct. S'il est bien constaté que l'intelligence est essentiellement la connaissance d'une réalité, la perception d'un fait subsistant indépendamment de ce qu'il est pensé, qu'importe que ce fait se trouve appartenir au même individu qui le connaît. Pour être en moi, le fait n'en a pas moins toutes les qualités d'un fait réel ; je puis tirer de
sa nature toutes les conclusions que je puis tirer de la nature de tout autre fait réel. Le moi et le non-moi sont divers sans doute, mais en tant qu'ils sont existants, ils ont tous deux les caractères généraux qu'implique l'existence. Il n'y a donc aucune difficulté de passer de l'un à l'autre, quand on envisage le moi et ses phénomènes comme des faits réels, au lieu de n'y voir que la pensée, en tant que pensée.