M MÉTAPHYSIQUE
triompher de la chaleur ou une affinité triompher d'une autre ; l'action opérée, les choses restent en état, jusqu'à ce qu'un changement de conditions provoque une action nouvelle. La vie au contraire produit un échange incessant de molécules, dans l'unité de composition. L'échange ne peut donc être motivé, ni par la nature des molécules en jeu, ni par des actions mécaniques auquel on ne trouve aucune base. Il faut une force spéciale.
M. Robin ajoute, il est vrai, que la rénovation moléculaire ne s'accomplit que dans un milieu convenable, expression très-élastique qui peut mener bien loin de l'opinion qu'il soutient, car ce milieu est toujours en définitif un milieu qui a vie.
De même, si M. Robin fait triompher l'opinion que les éléments anatomiques ne sont pas la transformation les uns des autres, mais naissent par genèse spontanée, opinion qui, comme la précédente, lui est particulière, il ne fera que produire un témoignage de plus en faveur de l'activité spontanée et irréductible de la vie. Je sais que M. Robin a son explication physico-chimique toute prête : « à mesure de leur formation, dit-il, ces principes ne peuvent pas ne pas s'associer moléculairement en une substance amorphe ou figurée, semblable à celle de composition immédiate analogue
qui a été la condition essentielle de la formation de ces principes... Formation et association de principes immédiats sont des choses simultanées ou à peu près, en raison même des lois de l'affinité chimique, qui là, non plus qu'ailleurs, ne perd aucun droit Tel est le mécanisme intime d'après
lequel la nutrition, d'une part, et l'arrivée du développement de chaque élément, jusqu'à un certain degré, d'autre part, deviennent les conditions nécessaires de l'accomplissement de la genèse ou génération de nouvelles particules élémentaires de substance organisée amorphe ou figurée *. »
Sur un point aussi fondamental, nous nous permettons de trouver les assertions de M. Robin assez vagues. Où sont les faits qui les justifient, les exemples auxquels elles s'appliquent ? Pourquoi confondre la formation des particules amorphes avec celle des particules figurées, deux questions fort différentes ? Au reste M. Robin veut bien nous avertir qu'il tient cette théorie de M. Comte ; c'està-dire qu'elle est fondée sur des hypothèses philosophiques et non sur l'observation des faits.
Nous demandons qu'on nous cite en dehors de la vie un cas où la composition chimique déter-
* Rev. scient., 1867, a» 22.
mine l'élaboration d'une structure complexe, non comme celle des cristaux où la forme du tout résulte de la flgure géométrique des éléments constituants, mais comme celle de l'organe vivant dont la forme n'a aucun rapport avec celle des parties dont il est l'assemblage.
M. Robin u'avoue-t-il pas d'ailleurs que les mômes principes immédiats ne produisent pas toujours la môme forme: * Dans aucune circonstance les éléments ne sont au moment de leur apparition semblables à ce qu'ils seront plus tard *. » Est-ce que leur composition s'est modifiée avec leur forme? Qu'il ajoute, s'il le veut, à l'action chimique l'influence des éléments déjà développés. En quoi consiste cette influence ? Veut-il dire que les muscles, par exemple, ne peuvent se développer avant les os qui les soutiennent? j'en tombe d'accord; mais en résulte-t-il que les os soient la cause de la formation des muscles ? La cause ne doit pas seulement être telle que l'effet ne puisse avoir lieu sans elle ; il faut encore qu'elle contienne l'effet et l'explique. C'est pourquoi le passage des conditions nécessaires à la vraie cause n'est pas aussi simple que le jugent quelques savants.
Que nous apprend donc la théorie de M. Robin ?
« Bev. scient., 1867, n* 22.
L'ordre du développement des formes, et sa corrélation dans certains cas avec des changements chimiques; mais elle ne nous fournit aucune preuve que ces faits s'expliquent suffisamment l'un par l'autre, elle se contente de le supposer. Si l'auteur de cette supposition peut lui prêter quelque apparence superficielle, cela vient de ce qu'il confond le véritable principe du phénomène, parmi une foule de phénomènes accessoires, sous cette expression vague et élastique, milieu convenable, qui est toujours, ainsi que nous l'avons dit, dans le point de vue oh il s'est placé, un milieu vivant.
Il y a un fait montrant, selon nous, d'une manière incontestable, que cette condition du milieu vivant est bien la condition essentielle et fondamentale de tout phénomène d'organisation : c'est la fécondation. Par une loi jusqu'ici mystérieuse, la plupart des êtres vivants (on peut dire tous, car partout où l'on a cherché, on a trouvé en définitive deux sexes) ne se développent d'une manière complète que sous l'influence de deux substances organisées. L'œuf produit de la femelle ne commence point son évolution définitive sans l'arrivée d'une petite quantité d'autre substance venue du mâle. Cette substance quasi-fluide, qui se dissout en entrant dans l'œuf, n'apporte aucun principe
iAA LA MÉTAPDYSIODE
chimique nouveau, aucun mouvement caractéristique ; cependant elle est indispensable. Si elle n'intervient pas, il se passe des réactions chimiques, l'oxygène de l'air exerce son action ; mais ces phénomènes n'agissent que pour la décomposition et la chaleur même nécessaire à l'éclosion ne devient dans ce cas qu'un agent de décomposition plus rapide. Sous son influence, au contraire, les mêmes phénomènes sont tout autrement réglés et conduisent à l'organisation et à la naissance.
Cette influence est tellement spéciale, que, toutes choses égales d'ailleurs, elle est annulée, si le sperme introduit n'appartient pas exactement à la même espèce ou du moins à une espèce tout à fait analogue. Cette condition est rendue particulièrement sensible par une observation fort précise de M. Thuret, rapportée par M. Brongniart. M. Thuret ayant étudié avec soin le mode de fécondation des algues, constata que les spores sortis des sporanges et maintenus dans l'eau de mer sans mélange d'anthérozoïdes ne germaient pas et se décomposaientau bout de quelques jours ; que les anthérozoïdes échappés des anthéridies et séparés des spores se mouvaient avec rapidité danscemême liquide pendant vingt-quatre heures, puis cessaient leur mouvement et s'altéraient rapidement ; qu'au
contraire, si l'on réunissait dans l'eau de mer les anthérozoïdes et les spores, les premiers se rapprochaient des spores, les entouraient souvent et par leur contact déterminaient un mouvement de rotation rapide des spores, dont la constitution se modifiait et qui devenaient alors des germes doués d'une vie propre dont la germination commençait bientôt.
Ces phénomènes de fécondation directe engagèrent M. Thuret à tenter des fécondations croisées entre trois espèces dioïques, fucus vesiculosus^ fucus serratus et ozothallia vulgaris; mais, malgré l'apparence absolument semblable des anthérozoïdes de ces plantes et quoique les phénomènes visibles se passassent exactement comme nous venons de les décrire dans la fécondation des spores par les anthérozoïdes de la même espèce, il n'y eut jamais de fécondation accomplie pour les spores des fucus ou des ozothallia, par les anthérozoïdes de l'autre espèce *.
Explique qui le pourra ces faits par des différences d'affinités chimiques ou de rapports avec le milieu ambiant.
Il y a donc dans la vie quelque chose d'irréduc-
' Dev, scient., 1868, n" 50.
tible, et les meilleurs physiologistes en conviennent, c'est le principe d'évolution, ce sont « les lois morphologiques qui président non-seulement à la construction du type extérieur de l'être vivant, mais qui régissent encore toutes les particularités de son organisation intérieure ' ». Ces lois ont une tout autre raison d'existence que les combinaisons chimiques ou mécaniques qui sont requises pour leur application. Aussi M. Claude Bernard va-t-il jusqu'à dire : « Toute évolution est le développement d'un état antérieur en une série d'états successifs : c'est une continuation.... une cellule formée spontanément et sans parents, manquant par cela même de point de départ, ne saurait avoir de continuation * », n'évoluerait pas. a On aura beau, dit-il ailleurs, analyser les phénomènes vitaux et en scruter les manifestations mécaniques et physico -chimiques avec le plus grand soin ; on aura beau leur appliquer les procédés chimiques les plus délicats, apporter dans leur observation l'exactitude la plus grande et l'emploi des méthodes graphiques et mathématiques les plus précises, on n'aboutira finalement qu'à faire rentrer les organismes vivants dans les lois de la physique et de la chimie générale, ce
1 Cl. Bernard. Rev. scient., 1868, n' 1. « Id. Rev. scient., 1873, n» 13.
qui est juste, mais on ne trouvera jamais ainsi les lois propres de la physiologie *. »
Ainsi, tous les phénomènes particuliers de la vie s'expliquent par les lois chimiques et mécaniques, mais le phénomène général et directeur, le fait d'évolution, résiste à cette explication ; il suppose une sorte de mémoire, une propriété spéciale de la matière qui a été organisée ; tel paraît être le dernier mot de la science contemporaine, et ceux qui ne l'acceptent pas en sont réduits à des allégations vagues qui ne peuvent résister à un examen approfondi.
Cette propriété d'évolution n'est pas quelque chose de mystérieux, doué sur la matière vivante d'une puissance arbitraire *. Non, comme toutes les propriétés naturelles, elle a ses lois parfaitement fixes et déterminées. Je dirai plus, ces lois n'ayant pour but que le développement de l'espèce, dans l'examen des phénomènes particuliers on peut très-bien la négliger comme une constante et rapporter toutes les variations de ces phénomènes à des variations chimiques et mécaniques. Aussi, la physiologie ne se développe-t-elle en réalité que par
» Rev. scient., 1868, n» I.
« P. Bert. Rev. sctent., 1869, n" 19.
la découverte de conditions chimiques ou mécaniques jusqu'ici inconnues.
Pouvons-nous donc proclamer à nouveau la force vitale? Ici les physiologistes les plus favorables nous arrêtent. Nous reconnaissons, disent-ils, ce principe d'évolution, « lorsqu'on suit le développement d'un être vivant quelconque, quoi qu'on fasse, l'idée d'un principe coordinateur et directeur s'impose à l'esprit * » ; mais ce principe ne peut être une entité métaphysique, il se retrouve en effet dans les dernières particules de la matière vivante. Tranchez un morceau de cette matière, ce morceau continuera son évolution dans le sens qui lui est habituel tant que les circonstances lui en fourniront les moyens. M. Vulpian a vu une queue de têtard continuer à vivre et à se développer pendant dix jours après sa séparation de l'individu *. Or une force vi-
i P. Bert. Rev. scient., 1869, n" 19.
* Gavarret. Phén. phys. de la vie, sect. III. — Gavarret n'admet pas de principe d'évolutioQ. Tout s'explique suivant lui par le groupement des molécules et les rapports avec le milieu. Mais ses arguments sont plutôt négatifs que positifs ; il» reposent surtout sur limpossibilité qu il croit trouver à concevoir ce principe tel que les faits l'exigent.
II reconnaît d'ailleurs que, de toutes les théories vitalistes, celle d'Axistote, qui fait de la vie une simple force résidant dans la matière organisée, est la plus acceptable.
Ce travail était terminé lorsque M. Claude Bernard a publié dans la Revue des Deux-Mon'ies, du 15 moi 1875, un article sur le prijjcipe de la vie. L'illustre physiologiste déve-
taie, si elle existait, serait une, et on ne pourrait la concevoir se fractionnant et se retrouvant une dans chaque partie.
Cette objection aurait quelque valeur si la métaphysique avait réellement besoin de faire de la force vitale un être à part, une individualité ; mais cela n'est nullement nécessaire. Nous nous expliquerons plus tard sur la possibilité de concevoir une propriété vitale se retrouvant à la fois dans tout l'organisme, et dans chaque élément de l'organisme. Il nous suffit pour le moment d'avoir constaté que les plus éminents physiologistes reconnaissent l'irréductibilité du principe d'évolution. Nous n'avons pas besoin d'autre chose pour affirmer que la vie implique une propriété spéciale.
loppe et confirme ce qu'il avait déjà indiqué ailleurs, que l'éTolation est le caractère propre et irréductible de la vie. Nous regrettons seulement quelques phrases qui sembleraient indiquer que l'idée d'une force évolutive n'est qu'une vue subjective de l'esprit. Sans doute l'esprit no s^ieit pas immédiatement cette force, mais il conclut son existence de l'existence des phénomènes évolutifs. 11 l'atteiul uou par une généralisation, mais par une déduction. Si une conclusion légitimement fondée sur des faits d'expérience n'a pas de valeur objective, il faut retrancher les trois quarts du savoir humain.