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DU PRINCIPE DE LA SENSATION

Au-dessus des mouvements et des attractions, audessus des actions physiques et chimiques, audessus de la vie nous remarquons une nouvelle force ou propriété plus récente encore qne la précédente, puisqu'elle ne peut se manifester que dans un être vivant : cette propriété, c'est le principe qui produit la sensation.

Nous avons déjà prouvé, dans la première partie, que la sensation réclame une cause interne et une cause externe, que la cause externe n'est autre chose qu'un mouvement, mais que la sensation étant essentiellement différente d'un mouvement, sa cause interne doit être d'une tout autre nature. Elle exige donc une propriété spéciale, propriété qui ne se trouve que dans les animaux.

Nous ne voyons pas comment nous pourrions insister davantage sur cette preuve : la différence essentielle de la sensation et du mouvement, de la couleur et des vibrations de l'éther, du son et des ondes de l'air, du sentiment de chaleur et des vi-

brations moléculaires, est une chose évidente et dont personne ne peut douter, dès qu'il les considère l'une et l'autre.

Aussi personne ne conteste cette différence. Nous l'avons vue acceptée, constatée par des savants tels que Tyndall et Gavarret ; nous la trouvons aussi reconnue par ceux qu'on appelle psychologues positivistes, qui ont formé en Angleterre une école assez nombreuse.

Écoutez cet aveu d'Alexandre Bain : t Les états psychologiques et les états physiologiques font un contraste aïïsolu ; ils n'ont rien de commun, si ce n'est les plus généraux de tous les caractères, l'intensité et l'ordre de succession dans le temps... les faits physiques ne sont pas le fait psychologique et môme ils nous empêchent de penser au fait psychologique *. »

Ce qui est surprenant, c'est qu'après un tel aveu, Alexandre Bain croit pouvoir créer une nouvelle psychologie, en étudiant les faits psychologiques moins en eux-mêmes que dans les opérations nerveuses et cérébrales qui les accompagnent. Nous avons montré plus haut combien nous tenions compte des conditions physiologiques de la sensa-

» Rev. ait., 1869,n» 46.

lion et quel jour nouveau, suivant nous, l'étude de pes conditions peut jeter sur sa valeur et son principe. Mais borner toute la psychologie à ces études, n'est-ce pas sacrifier le principal à l'accessoire ? n'est ce pas se mettre volontairement dans l'impossibilité de donner une explication rationnelle des faits les plus importants de lu sensibilité ?

11 est vrai que, dans d'autres endroits, Alexandre Bain réduit un peu la portée de l'aveu que lui a arraché l'évidence : « le physique et le moral sont entre eux, dit -il, comme le passage d'un état où l'on connaît sous la condition de l'étendue à un état où l'on connaît indépendamment de l'étendue *. » Que veut dire cette phrase étrange ? Est-ce que le physique connaît? est-ce que la sensation ou même l'intelligence ignore l'étendue ? Au fond c'est comme une tentative, nous pourrions dire un coup de pouce, pour amener la possibilité d'une transition d'un ordre à l'autre. C'est de là sans doute que M. Taine a déduit l'assertion que nous avons combattue ailleurs, aussi inacceptable mais plus franche et plus claire, que les corps et les sensations ne sont que les deux points de vue divers, sous lesquels l'âme considère les mômes événements.

1 Rev. lin., 1869, n» 46.

EN PRÉSENCE DES SCIENCES. lo3

Quelle est donc la grande objection qui empêche tant de personnes d'avouer que la sensation étant d'une nature absolument diverse du mouvement, réclame une cause absolument diverse et proportionnée à son effet? l'objection vraie est celle-ci : Nous ne voyons dans le corps d'un animal, comme dans tous les autres corps, autre chose que des molécules; ces molécules prises à part ne sont capables que de mouvement; donc l'ensemble ne peut produire que des mouvements, et il doit y avoir quelque moyen de réduire la sensation au mouvement. Telle est la pensée qui conduit au fond tant d'hommes, semblables à ce naturaliste dont Jouffroy dit très-justement: « comme tout ce qu'il a constaté d'une manière positive, tout ce qu'il a trouvé de certain, il l'a vu et touché, il finit par associer exclusivement aux perceptions de la vue et du toucher l'idée de certitude et par se persuader qu'on ne peut, qu'on ne doit croire qu'à ses yeux et à ses mains ^ » Mais, en vérité, quel est le plus facile et le plus raisonnable de croire qu'une chose sort d'une autre qui n'a pas l'ombre d'un rapport avec elle, ou de croire qu'il y a des principes que nos sens ne saisissent pas?

Mélanges philosoph., p. 165.

Est-ce que ces ardents défenseurs de la matérialité universelle ne sont pas les mômes qui nous démontrent scientifiquement toutes les méprises et toutes les contradictions de nos sens? Jamais les métaphysiciens n'ont été aussi sévères qu'eux pour ces instruments fondamentaux de la connaissance. Et ils voudraient que nous en fissions la seule base de toute certitude ! Est-ce que quelque fait nous autorise à penser que nous voyons tout ce qui est, et dans les choses vues tout ce qu'elles sont? Quand on se trouve en présence de faits parfaitement connus, mieux connus peutêtre dans leur nature intime que ne l'est le mouvement lui môme, et que ces faits sont d'un ordre tout à fait différent du mouvement, c'est une aberration singulière de vouloir à to ute force les y ramener, sous le seul prétexte qu'il n'y a pas d'autre explication saisissable aux sens.

Il y a toutefois contre l'irréductibilité de la sensation deux objections mieux fondées en apparence et dont il est bon de dire un mot. La première est tirée de la régularité avec laquelle les sensations sont proportionnées aux mouvements qui les occasionnent. Il y a pour ainsi dire, selon la remarque d'Alexandre Bain, un équivalent de la sensation, comme il y a un équivalent de la chaleur : « Nous

avons toute raison de croire, dit-il, qu'il y a parallèlement à toutes nos opérations mentales une série ininterrompue de phénomènes matériels... l'activité cérébrale, mesurée exactement comme nous mesurons les autres forces physiques, est dans un rapport défini avec l'activité mentale proprement dite *. »

Cet accord va si loin qu'on voit les manifestations intellectuelles paraître et disparaître suivant qu'arrive ou non au cerveau le sang qui nourrit son activité *. On peut même dire, après les belles expériences de M. Marey, que la pensée et la volonté ont une vitesse. Il faut un temps appréciable pour sentir un signal et pour y répondre, ou môme simplement pour se décider entre deux mouvements. Ce temps varie suivant les personnes, et sa durée constitue ce qu'on appelle l'équation personnelle, circonstance nullement négligeable dans les opérations délicates, par exemple, dans les observations astronomiques. Ne peut-on induire de ces faits la nature de la sensation? Cet acte apparaissant dans toutes les expériences soumis exactement aux mômes conditions que les phénomènes physiques qui l'accompagnent, n'y a-t-il pas là une

> Rev. lût., 1869, u" 40.

« Paul Bert. liev. scient., 1870, n« 26.

présomption qu'il n'est lui-même qu'un résultat de ces phénomènes physiques ? A-t-on eu d'autres raisons de croire que la lumière et la chaleur ne sont que des mouvements?

Il est facile de répondre que la lumière et la chaleur s'expliquent par des mouvements parce qu'en ne les considérant que dans les corps externes, on enlève précisément l'élément qui pourrait être réfractaire à cette interprétation. Cette hypothèse, car ce n'est encore qu'une hypothèse, rend parfaitement compte de tous les faits qui se passent dans les corps et il y en a même qu'il serait difficile de comprendre d'une autre manière. Mais il en est autrement de la sensation qui, par sa nature, est absolument irréductible à un mouvement. La concomitance même la plus absolue ne suffit pas à établir l'identité ou le lien de cause h effet de phénomènes d'ailleurs disparates. Elle établit seulement l'existence d'un lien quelconque ; or ce lien, nous l'admettons, puisqu'à nos yeux les mouvements extérieurs sont la condition indispensable de la sensation, qui n'est qu'une sorte de réaction particulière contre eux. Il y a un principe spécial par lequel l'animal est apte à sentir et qui explique le caractère spécial de cet acte ; mais ce principe, capable de manifestations très- variées, n'est déter-

miné à une de ces manifestations que par l'influence d'un mouvement proportionné, comme le son d'un piano est déterminé par l'ébranlement des touches du clavier.

Chaque ordre de faits suit d'ailleurs ses propres lois. Le mouvement ébranle les centres nerveux, puis se résout en chaleur ou en action motrice ; la sensation de son côté amène l'attrait et l'attrait amène le désir. Mais il n'y a jamais mouvement sans qu'il suscite une sensation et jamais sensation sans qu'elle n'excite dans les éléments moléculaires du système nerveux le mouvement qui lui est parallèle.

Tout s'explique ainsi parfaitement sans avoir besoin de sacrifier aucun fait d'expérience ni aucune donnée intelligible. En ce sens nous accepterions volontiers ces paroles d'Alexandre Bain : « Lorsque nous parlons d'une cause mentale, d'un agent moral, nous avons toujours une cause à double lace ; l'effet produit n'est pas l'effet de l'esprit seul, mais de l'esprit en compagnie du corps *. »

Seconde objection : il y a tout lieu de croire, dit-on, que la sensation n'est autre chose qu'une

1 «et;, lill., 18G9, n» 46.

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manifestation plus élevée de cet ordre de phéjiomènes qu'on appelle la vie. Entre la vie et la sensation la transition est tout à fait insensible. En descendant l'échelle des êtres vivants, nous trouvons les facultés sensitives, a de plus en plus affaiblies, ne donner lieu qu'à des phénomènes de plus en plus obscurs, jusqu'à disparaître enfin. On peut aller plus loin encore et retrouver jusque dans le besoin de mieux être qui fait chercher aux plantes la lumière, des traces bien obscures de cette volonté et de ce sentiment déjà si effacé chez l'amibe '. » Aussi une limite précise est-elle impossible à fixer entre le règne végétal et le règne animal. Souvent différentes espèces d'un seul et même genre sont rangées en partie dans le règne végétal, en partie dans le règne animal.... Un seul et même être présente pendant une partie de sa vie une constitution principalement végétale et pendant une autre partie une constitution éminemment animale *. Cette instabilité des limites des deux règnes ne semble-t-elle pas indiquer qu'il n'y a entre eux aucune différence essentielle ? Cette objection ne prouve qu'une chose, l'incer-

» P. Bert. Rev. scient., 1870, n" 26.

* V. Rev. scient., 1872, n° 27, un article sur Ed. Hartmann. V. aussi Hseckel. Ilisl. de la création des êtres organisés.

titude et rimperfection de nos connaissances. Ne pouvant saisir les actes de sensibilité en eux-mêmes, nous sommes réduits à en juger par des manifestations extérieures. Certains animaux donnent évidemment les mêmes signes qui accompagnent en nous la sensibilité ; nous devons donc croire qu'ils sont sensibles. Mais dans les animaux inférieurs ces manifestations sont trop vagues, surtout trop difficiles à suivre, pour n'être pas sujettes à des interprétations très-diverses. N'a-t-on pas cru d'abord que les anthérozoïdes des cryptogames rejoignent les spores qu'ils doivent féconder par un mouvement volontaire ? cependant M. Rose, dans des observations délicates, n'a pu saisir la trace d'une direction choisie*. Tout mouvement spontané n'est pas par là même voulu ; ce qui fait la sensibilité, c'est cet acte intérieur par lequel nous percevons certaines apparences, nous jouissons, nous souffrons, nous désirons. Le véritable animal est l'être qui produit ces phénomènes intérieurs; la plante est celui qui ne les produit pas. Mais les classifications de l'histoire naturelle ne peuvent être fondées que sur des faits apparents ; c'est pourquoi il est fort difficile de les mettre d'accord avec

> Rev. scient., 1871, n» 36.

la réalité intime des choses, et il règne nécessairement une grande incertitude sur les limites des deux règnes, là où les conditions mécaniques de la sensibilité étant très-faibles, les manifestations de cette propri'^té sont aussi fort restreintes.

Cela n'empêche pas qu'au fond vivre et sentir ne soient deux faits de nature absolument différente. Personne ne confond le mal d'estomac avec les mouvements et les combinaisons qui constituent une digestion difficile. Le mal de dents n'a rien de commun avec l'afflux du sang qui enflamme la gencive. On conçoit parfaitement que l'un de ces deux phénomènes pût avoir lieu sans l'autre si nous étions dépourvus de sensibilité ; et nous possédons même des moyens de nous procurer pendant quelque temps cet état.

A nos yeux, la diversité qui existe entre la sensation et les phénomènes purement vitaux est de toutes la plus saisissable. Distinguer la vie des mouvements ordinaires ou la sensation de l'intelligence, ce sont choses assez délicates quand on en vient aux particularités ; mais la différence entre le fait vital, mouvement, échange de matière ou production de forme extérieure, et le fait intérieur de sensibilité qui l'accompagne saute aux yeux tout d'abord. Chacun voit qu'ils sont d'une autre espèce,

ne sont pas observables par les mêmes moyens et ne se résolvent pas dans les mêmes éléments. Aucun motif ne nous empêche donc d'affirmer que la sensation est un fait spécial, irréductible, supposant par conséquent dans l'être qui en est doué une force ou propriété particulière. Nous pensons que cette propriété appartient, comme la vie, à toute matière animalisée, s'y exerçant dans la mesure des conditions qu'elle rencontre. De même que pour la vie, nous croyons que cette diffusion n'est pas un obstacle à l'unité du fait sensible dans toute quantité de matière animalisée qui est réunie sous un môme sujet. Nous expliquons ainsi la division à laquelle se prêtent certains animaux inférieurs, dont les morceaux continuent à vivre et à sentir à part. Chez les animaux supérieurs l'organisme fournissant certains organes spéciaux qui précisent la sensation, la faculté de sensibilité semble se concentrer sur ces organes. Mais il n'est nullement prouvé que les autres parties du corps ne conservent pas quelque sensibilité obscure qui se réveille dans l'état morbide, et plusieurs savants soutiennent que les tissus les plus dépourvus de nerfs, même les cartilages des os, peuvent devenir sensibles sous l'inûuence d'une inflammation exagérée.

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