PRÉFACE. XXV
'leur, esprit trop élevé, trop riclïc pour s'enfermer dans ^ triste philosophie de la sensation^ eût réservé plus explicitement les droits de la raison, de la pensée et de la métaphysique, méconnus par l'étroit empirisme de cette école. Mais, s'il voit vite, il voit juste. Sous des formes vives et piquantes, sa critique est sérieuse, bien que trop rapide peut-être sur ces philosophes qui enveloppent une pensée profonde et vraie dans un langage obscur. En ce moment, la guerre aux abstractions de la pensée et aux mystères de la parole est h l'ordre du jour ; la science en a souffert et en souffre encore tellement, qu'on est tout charmé de celle façon si nelle et si leste de mener les questions. Mais au fond M. Taine est plus idéaliste qu'il ne le dit, et qu'il ne le veut peut-être; il donnera up éclatant démeali à ceux qui l'accusent purement et simplement de matérialisme. Avec de telles facultés d'ana^ lyse et une telle science, on ne peut borner sa pensée au traité des sensations ; on n'a pas débuté par Hegel pour finir par Condillac. Cette dernière école est jugée et bien jugée, soit dans ses méthodes, soit dans ses doctrines ; il n'y a rien à en reprendre, si ce n'est l'excellent langage. Quant aux partisans des idées a priori^ ils auraient dû laisser les anathèmes à la théologie, et les déclamations à la rhétorique. La science eût gagné à une critique serrée qui eût montré, s'il y a lieu, les erreurs et les lacunes de cette analyse des vérités rationnelles.
Quoi qu'il en soit, l'analyse reste la vraie méthode. La métaphysique n'a rien à en craindre; c'est une épreuve dont elle doit sortir avec honneur. L'tmalyse ne fera qu'en raffer»mir les bases, en-substituant sa himière au mystère encore non éclairé d'une prétendue faculté révélatrice. Les vérités a priori^ sur lesquelles celte science repose, n'inspireront
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plus de doute, du moment qu'il sera bien entendu qu'elles' sont fondées sur les principes ordinaires de la démonsiration, comme toutes les vérités a priori des autres sciences. La métaphysique a eu et aura de tout temps pour objet l'Être infini, nécessaire, absolu et universel. Or les conceptions de l'être, de l'infini, du nécessaire, de l'absolu, de l'universel sont tellement impliquées dans les notions du phénomène, du fini, du contingent, du relatif, de l'individuel, que l'esprit ne peut les en séparer. Aussi, pour pouvoir nier la métaphysique et les vérités qui lui sont propres, faut-il mutiler l'esprit humain et le réduir() aux pures facultés de sentir et d'imaginer qui lui sont communes avec l'animal. Du moment que la raison, que la pensée, que la faculté propre A l'intelligence humaine entre en jeu, elle ramène nécessairement les objets de la sensation et de l'imagination sous les catégories de la quantité, de la qualité, de l'être, do la relation, de l'unité. Alors apparaît à l'esprit la distinction, puis la connexion logique des deux termes correspondanls î^ chaque catégorie, du fini et de l'infini, du contingent et du nécessaire, de l'individuel et de l'universel, du relatif et de l'absolu, du phénomène et de l'être. La pensée entre donc forcément en pleine métaphysique, qu'elle en ait ou non conscience. Il n'y a qu'un empirisme grossier et en quelque sorte animal qui ait le droit de nier les conceptions et les vérités de cette science , au prix des facultés supérieures de l'intelligence.
Mais s'il en est ainsi, dira-t-on, comment se rencontre- t-il un si grand nombre d'espritsqui nient la métaphysique et son objet, l'Etre infini, absolu, universel, Dieu? La raison en est simple. Nulle pensée humaine ne peut nier Dieu .sous les attributs métaphysiques ri -dessus énumérés. Mais la théologie
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soulève d'autres proUèmes sur lesquels les esprits se divisent. Ou bien elle nous fait un Dieu abstrait en dehors du monde de la réalilé ; ou bien elle imagine un Dieu doué d'attributs physiques ou psychologiques incompatibles avec les attributs métaphysiques qui constituent son essence. Dans les deux cas, il n'est pas étonnant que les esprits se* vères répugnent aux abstractioris ou aux idoles. Il en est de la question théologique comme de toutes les autres. C'est surtout des fausses définitions de la liberté qu'est sorti le fatalisme. Ce sont également les fausses idées sur Dieu qui ont engendré l'athéisme. Il est donc très important, dans la question théologique, de distinguer les conceptions rationnelles qui forment l'essence même de l'idée de Dieu et sur lesquelles le doute est impossible, des notions physiques ou psychologiques que l'expérience et l'induction ont pu y ajouter et sur lesquelles le doute est parfaitement légitime. Il n'est point d'athée, tant que Dieu est conçu comme l'Être infini et universel. Il s'en trouve, et en grand nombre, du moment que Dieu est séparé du Monde, ou revêtu d'attributs contraires à son idée même.
Toutes ces aberrations théologiques ont leur principe d'erreur dans une analyse fausse ou incomplète, et leur re-» mède dans une critique radicale des jugements métaphysiques de la raison. Tant qu'on fait de celte fonction de l'intelligence une véritable faculté révélatrice, sans rapport avec l'oxpé-r rience, ouvrant à la pensée un monde à part n'ayant rien de commun avec celui des réalités finies et individuelles, on est conduit à un Dieu substantiellement distinct de l'univers. Mais aussitôt que l'analyse nous a fait comprendre que la raison n'opère qu'avec le ^concours et sur les données <le l'expérience, nous nous gardons bien d'assigner Vises con-