XXVIII PRÉFACE
cepfîons un objet en dehors de la réalité, et de reléguer par delà le temps et l'espace l'Être infini qu'elle nous monire sous les formes finies de la réalité.
Mais alors n'est-ce pas tomber dans le panthéisme? N'estce pas identifier Dieu avec le Monde? Voilà la grande objection. Toute la théologie réside dans l'intelligence dix rapport du Monde à Dieu. C'est peu de concevoir Dieu comme l'Être infini, et le Monde comme la totalité des êtres finis. Le tout est de comprendre Dieu dans le Monde, ou le Monde en Dieu. Or l'imagination en est radicalement incapable ; elle ne comprend la distinction et l'identité des choses que sous une forme matérielle, ou du moins individuelle, qui se prête à «ne représentation dans Tespacc ou dans le temps. Dans cette représentation, la distinction et l'idenlité s'excluent absolument. Quand donc la théologie admet l'imaginalion dans son domaine, elle se condamne à l'alternative ou d'un Dieu si abstrait qu'il en est impossible, ou d'un Dieu si réel qu'il se confond avec le Monde. Idéalisme chimérique, ou athéisme véritable, voilà les deux extrémités où mène l'imagination. Heureusement la raison voit autrement les choses. Où l'imagination trouve une contradiction absolue, la raison reconnaît une nécessité évidente. Dieu et le Monde ne font-ils qu'un? Dieu et le Monde font-ils deux ? Est-ce la distinction, est-ce l'identité qui est la vérité? Ce problème insoluble pour l'imagination, la raison le résout par la conciliation des deux thèses en apparence contradictoires. Elle établit la distinction logique et l'identité substan* tielle; elle définit Dieu l'Être universel conçu dans son idéale et le Monde le même Être universel vu dans sa réalité. Vrai mystère pour Tcsprit habitué à voh^ les choses, à juger de leurs rapp'orts par l'imagination, cette solution est la lumière
PRÉFACE. XnX
qui éclaire tous les points obscurs de la théologie, ie ne puis que l'indiquer ici, renvoyant au livre les développements et les dénfionstrations nécessaires pour porter la conviction dans toutes les intelligences.
Qui dit Dieu dit TÈtre infini, universel, nécessaire, absolu, rÉIre en soi, objet de conception, non de connaissance pour Tesprit humain. Tout ce que l'imagination ou Tinduclion peuvent ajouter à ces atlribuls métaphysiques, pour en déterminer davantage l'idée, ne fait que Taltérer ou la fausser. Tout attribut physique ou psychologique, en naturalisant ou en humanisant Dieu, le fait descendre dans la catégorielles êtres finis, alors même que cet attribut serait élevé à la perfection. Le Dieu de la raison pure est le seul vrai; le Dieu de rimagination, le Dieu de la sensibilité, le Dieu de la conscience ne sont que des idoles. Je sais que si la théologie en a fini avec le Dieu Nature, elle est encore loin d'en avoir fini avec le Dieu personne, le Dieu Esprit. Que l'Esprit soit une forme de TÈtre universel supérieure à la Nature, rien n'est plus évident. Mais le langage d'une sévère théologie ne permet pas de donner le nom de Dieu à l'une plutôt qu'à l'autre de ces déterminations. En tant qu'Être infini et universel. Dieu n'est pas plus Esprit qu'il n'est Nature. S'il n'est pas Tout, il n'est pas Dieu; car alors il laisse en dehors de lui quelque chose qui le limite*
Cette doctrine ne sera jamais du goût des théologiens de l'imagination ou du sentiment. On veut un Dieu que l'âme, sinon les sens, puisse atteindre. Mais la raison ne le permet pas, et oppose aux idoles de la conscience les mêmes objections qu'aux idoles de l'imagination. «Comment pouvez-vous adorer des dieux fabriqués par la main de l'homme? disaient les chrétiens aux adorateurs d'idoles. Vous savez le nom des
m^ PRÉFACE.
artistes qui les ont faits, la date de leur création, la matière dont ils les ont forinés. Et vous vous proslernex devant leurs oeuvres ! «A quoi les païens n'avaient qu'une réponse: la beauté divine de ces idoles, et le sublime génie des Phidias qui les avaient élevées. Nous dirons de même aux théologiens du sentiment : « Et vous aussi vous adorez une idole f^ite de main d'homme. Nous savons de quels éléments Tout formée vos admirables artistes, ces écrivains de tant d'imagination, de sensibilité, d'éloquence. C'est avec les facultés de l'homme qu'ils ont fait les attributs de votre Dieu; c'est avec les traits de l'humanité qu'ils ont composé les traits de la figure divine, objet da votre culte passionné. » Et quand la critique met a nu leur procédé de création, les théologiens n'ont d'autre réponse à lui faire que celle des païens ; M Voyez notre Dieu ; comme il est beau et digne d'amour? » C'est donc le Dieu de la raison et de la science qu'il faut à la théologie, et non un Dieu de l'art, si parfait qu'il soit. La métaphysique cherche le vrai, non le beau. L'Humanité, nous dira- l-on, ne l'entend pas ainsi; il lui faut un Dieu qu'elle puisse connaître, aimer, sentir par le cœur, sinon voir par les yeux. — D'accord ; la métaphysique n'y contredit pas. Elle ne veut pas lui arracher les objets de son sentiment, de son amour, de son adoration. Elle ne lui demande qu'une chose : c'est de les reconnaître pour ce qu'ils sont, et de ne pas se laisser prendre à des idoles. L'imagination et la conscience ont leur vérité comme la raison. Le Jupiter de Phidias est vrai. La sublime figure du Christ est vraie , d'une vérité bien supérieure. Le Dieu de la Nature est vrai comme Idéal de l'imagination. Le Dieu do l'Esprit est vrai €omrne Idéal de la conscience. Tout ce qui est bon, beau, sublime dans le monde physique et dans le
PRÉFACE. : Jini
monde moral, est divin, sinon Dieu, puisque Dieu comprend tout. La divinité de ces grands symboles de Tidéale beauté, ^leTidéale vertu, de ^idéale sagesse, de Tidéale sainteté se révèle clairement à Timagination, à la sensibilité, à la pensée, à la volonté de Thomme par Jes heureux et puissants effets qu'ils y produisent. Conservons-les donc dans le sanctuaire, comme des images de Dieu , même comme des dieux , si nos théologiens le veulent. Convenons seulement que nul d'entre eux n'est Dieu, le grand, le vrai Dieu de la raison.
La cosmologie n'est pas moins faussée que la théologie par l'imagination ; le monde pemé est tout autre que le 4iionde imaginé. L'imaginalion nous représente le monde comme une masse. immense de matière éparse, comme une Jnfmie collection de forces disséminées dans le champ vide 4e l'espace. Il ne vient guère à la pensée des esprits vulgaires, ni même à celle de nos savants, que cette image de la vie universelle ne soutient pas un instant le regard de la raison ; que vide est synonyme de néant; que l'atome est une hypothèse inintelligible ; que l'être est toujours et par* tout, sans solution possible de continuité, soit dans le temps, soit dans l'espace ; que la vie universelle est une dans soq apparente dispersion ; qu'enfin le Monde est un Être, et non simplement un Tout. Et pourttmt c'est ce que démontrent la raison et Texpérience, la métaphysique et la science. Ici encore la pensée rectifie les représentations cosmotogiques de l'imagination, au grand étonnement des géomètres et des empiristes. Les savants de profession trouveront, j'espère, dans ces entretiens la |)reuve que la métaphysique n'est pas inufile à la soience, quand celle-ci veut s'élever a une conception générale des choses. . '