‹ La métaphysique et la science; ou, Principes de métaphysique positiveChapitre 15 sur 29 · XXXI V PREFACE · texte numérisé non relu

XXXI V PREFACE

qui font la gloire de la philosophie française depuis plus de deux siècles, j'oserais leur dire que, dans les choses de la science, il s'agit moins du heau que du vrai. Descartes, Malebranche, Bossuel, Fénelon, Leibnitï, sont infiniment plus agréables à lire et à suivre que ces rudes et puissants penseurs de TAIlemagne. Mais leur philosophie est d'un autre temps; ni les idées, ni les arguments qu'elle contient n'ont échappé à la critique de Kant et de son école. Elle ne peut répondre aux besoins nouveaux de la pensée moderne. En la ressuscitant, on réveille toutes les objections que la nouvelle philosophie a eu pour mission de résoudre. Si donc nous nous attachons à cette dernière, c'est parce qu'elle est , malgré ses vices de méthode et de langage, la vraie philosophie de notre siècle. Elle seule en exprime l'esprit, en résout les problèmes, en satisfait les exigences. Les organes les plus accrédités de la philosophie française l'ont pensé et proclamé au début de ce siècle. Pourquoi faut-il que le découragement, la peur de l'inconnu , l'horreur de l'obscurité germanique, le sentiment de l'art les ait rejetés dans le sein d'une philosophie que lu critique a jugée, que la science repousse, et qui ne devrait plus trouver de croyants que parmi les lettrés et les théologiens?

Telle est d'ailleurs la force irrésistible des idées nouvelles, que la philosophie classique, malgré toute l'éloquence de ses analhèmes et l'habileté de ses manœuvres, ne peut en comprimer l'essor. On a réussi à effrayer l'esprit français par le tableau des excès de l'école allemande, et en même temps à l'égayer par les bizarreries scolastiques de son langage. Mais à défaut des idées et des formules, les instincts, les aspirations de celte philosophie ont gagné la

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pensée française. S'il y a clïez nous aujourd'hui , je ne dis pas une doctrine, mais un sentiment vivant, un mouveuienl d'esprit véritable, c'est la philosophie allemande ou unô philosophie analogue qui en est l'objet ou le but. Toute philosophie qui en fait abstraction pour revenir, soit au xvu*, soit auxviti* siècle, n'est plus de notre temps. Si lé principe de la pensée moderne est Descartes, le principe de la pensée contemporaine est Kant. La révolution accomplie par l'un n'est ni moins radicale ni moins généralequela réforme opérée par l'autre. Eii France, en Europe comme en Allemagne, il n'y a de philosophie vraiment actuelle et vivante que celle qui procède de la grande école critique du dernier siècle. Tout ce qui précède cette révolufion est mort , et ne peut être qu'un objet de cîulle pour la littérature, ou de recherche pour l'érudition. L'Allemagne a fait son œuvre métaphysique à sa façon , avec les qualités et les défauts qui lui sont propres. Cette œuvre est finie, au moins dans le domaine de la spéculation. En dépit des excès, et des réactions provoquées par les excès, la grande pensée de Kant , de Fichte, de Schelling, de Hegel a passé dans la substance de l'esprit allemand. Art, religion, législation, politique, histoire, tout la reflète ou la reproduit. Elle est descendue des sommets de l'école dans la moyenne du monde savant. L'œuvre de la France est encore à faire, après les grands, les excellents travaux d*érudition et de critique historique dont la philosophie éclectique a donné le signal et l'exemple -, la question métaphysique y est à reprendre au point où l'a laissée l'école de Kant. Descartes et Leibnitz appartiennent à l'histoire, de même que Platon et Aristote; toute la différence est de l'histoire moderne à l'histoire ancienne. Il faut autre chose à la pensée de notre temps, si Ton ne veut pas que la philo-

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Sophie critique soit le dernier mot de la science. C'est ce qui m'a décidé à publier ces entretiens. Il m'a semblé qu'en rui nant l'ancienne métaphysique, celle philosophie ne faisait que préparer le terrain d'une nouvelle science. J'ai cru qu'en la délivrant de ses idoles et de ses préjugés, l'analyse et la. critique laissaient à la métaphysique ses vrais principes et ses bases solides. Des amis du xvn* siècle pourront trouver que j'ai fait trop de sacrifices à l'école critique, et que la métaphysique po5î7ive, telle que je l'entends, n'est plus la métaphysique. Mais la question est de savoir si c'est l'erreur ou la vérité qui est sacrifiée. Si ce n'est que l'erreur et la liclion, je n'aurai pas trahi la cause commune. On sert plus une science, en désarmant ses ennemis par des réformes nécessaires, qu'en abusant ses amis par des prétentions qui ne supportent pas lexamen. Seulement, n'est-ce point la vérité qui a été sacrifiée? Entre nos aniis et nous, le public sera juge.

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