‹ La métaphysique et la science; ou, Principes de métaphysique positiveChapitre 16 sur 29 · PREMIER ENTRETIEN · texte numérisé non relu

PREMIER ENTRETIEN

Le Savant. ' — Selon votre habitude, mon cher philosophe, vous voilà encore rêveur et soucieux !

Le Métaphysicien. — Et vous, monsieur le savant, toujours joyeux et épanoui l . ^

Le Savant. — Et d'où me viendrait cette inquiétude qui vous ronge l'esprit et vous assombrit le visage? Il en» est de la santé de Tintelligence comme de celle du corps. Elle se conserve ou se perd, se fortifie ou s'affaiblit sous l'intkienGe de causes analogues. Nos esprits se nourrissent bien diffé-^ remment. Le vôtre souffre, languit, parce qu'il se repaît d'abstractions. Le mien vit de réalités ; voilà pourquoi vous le trouvez calme et satisfait. Votre esprit est sain, il ne demande qu'à vivre. Changez de régime, et vous le verrez renaître à la santé ; il retrouvera cetle douce quiétude que vous lisez sur mes traits.

Le Métaphysicien . — Je suis triste, il est vrai ; mais j'aime

encore mieux ma tristesse que votre sérénité. Si mes ab- I. i

stractions vous semblent creuses, je hnouve vos réalités un peu grossières. L'inquiétude de ma pensée vient de la grandeur de son horizon ; la quiétude de la vôtre tient aux étroites limites dans lesquelles vous renfermez. Je ne vous envie pas ces réalités qui se laissent toucher, sentir, voir, saisir par rexpérîenee ; je préfère les vérités de pure contemplation qui ne se montrent qu'aux yeux de rinlelligence. Je vois lûen que ces vérités ont une élévation, une profondeur, une portée qui les rendent plus difficiles que d'autres à saisir, à sonder, à définir. Je me résigne à cette imperfection de la métaphysique, qut tient à Ba haute portée ; - je m'y résigne d'autant plus volontiers qu'à mon sens un seul rayon de cette ineffable lumière éclaire mieux la scène du monde que toute votre science positive.

Le Savant^ —Doucement, monsieur le philosophe, modérez votre essor, ou nous risquons de ne plus pouvoir nous rencontrer. La métaphysique a des ailes;, nous ne le savons que trop, et se complaît dans les régioni^ supérieures de la pensée. Elle plane sur les choses, à une merveilleuse hauteur, sans daigner y pénétrer. Elle contemple sans percevoir; die embrasse tout, sans rien saisir. Elle vole et ne marche pas. Il lui faut, pour déployer ses ailes, beaucoup d'espace et de vastes horizons. Elle fait dans Tinfini des bonds énormes, et, semblable aux dieux d'Homère, en quatre pas elle est au bout du monde. Mais de tous ces mouvements prodigieux, de ces efforts surhumains quelle trace reste-t-il? Aucune. Est-ce bienJa peine de voler pour n'arriver jamais? Qu'importe ces courses vagabondes, ces promenades sans fin dans l'espace ? La métaphysique crée beaucoup, crée sans ce^e. Elle tisse admirablement ses systèmes^, seulement elle les tisse, comme dit Bacon, avec des fils d'araignée.

IXHJiSftAKCK IVE LA MÉTAPinrdIQCJE. S

Elle lait assurément des chefs-d'œuvreis d'art et de subtilité, mais elle ne fait pas des œuvres de science : et plus on ad-» mire ses rares et puissantes facultés, plus on regrette la fra« gilité de ses systèmes. A quoi bon tant de |;énie pour des constructions sans base, ou dont la base est aussi peu fixe qu'un sable mouvant, et qui s'évanouissent au premier soufffe de Tanalyse.

Le Métaphtsicibn. — On ne fera pas le même reproche à votre science. Si elle s'égare parfois, ce n'est point sur les sommets de la pensée. Elle n'oublie jamais dans ses voyages le précepte de son maître, l'empirique Bacon, non alœ^ sed plumbum addendum menti. Elle n'si pas d'aile»; mais a-t-elle seulement des pieds ? Elle ne vole pas ; mais en marcbe-t^elle mieux pour cela ? Je conviens qu'elle se tient ferme sur le terrain de la réalité. Elle a même si peur de le quitter qu'elle s-y cramponne, et qu'elle y rampe pour ne pas tomber. Mais, si lents et si laborieux que soient ses mouvements, arri^e^t^Ue réellement au but? Si le but de la science est de recueillir et d'entasser des faits, sans pénétrer Jusqu'aux causes qui les expliquent^ Sans embrasser les rap« ports qui les lient et en font un système, je conviens que vous l'atteignez. Mais, si vous me permettez de me servir de l'autorité de Bacon que vous invoquez sans cesse contre la métaphysique, vous faites comme cet insecte qui amasse ei entasse, par un aveugle instinct d'avarice, «ans but, sand mesure, sans tirer' parti le plus souvent de ses richesses. Si donc, comme Tout toujours pensé les esprits élevés, le bot de la science est de s'élever aux i^uses et aux principes des phénomènes, vous n'arrivez jamais, condamné que vous êtes à errer dans le labyrinthe obscur et rocailleux de l'empirisme; TOUS senttô la terre ferme sous vos pieds, mais vous man-

A IMPUISSANGB DE LÀ BiÉTAPHYSiaUË.

quez de lumière et d'horizon. Vous ressemblez à ces animaux à qui la Nature a refusé la vue, le plus noble, le plus philosophique de tous les sens, leur laissant le tact qui en est le plus nécessaire et le plus sûr. Votre science n'est qu'une matière sans forme. Le terrain en est solide ; mais où est l'édifice, où sont ces sommets qui étendent le champ de la vision? J'y vois tout au plus les fortes assises d'un monument qui attend son véritable architecte, et que les mains de vos empiriques n'élèveront jamais.

Le Savant. — Trêve de plaisanteries et de métaphores, si vous le trouvez bon ; ce sont des armes légères qui ne terminent jamais une discussion. Nous pourrions continuer longtemps sur ce ton sans que la question avançât d'un pas. Si Descartes et Gassendi s'étaient contentés de se renvoyer les épithètes de earo et de spiritus, ils n'eussent point éclairci les questions métaphysiques qui les divisaient. Parlons sé*rieusement. Le but de ces entretiens n'est pas de faire montre de bel esprit, ou assaut d'épigrammes. Nous voulons tous deux une discussion sincère et sérieuse qui aboutisse à la démonstration d'une vérité, et non au vain triomphe d'une thèse. Quant à moi, vous me voyez tout disposé à croire à la méta'physique ; mais il me faut des raisons. Ni l'esprit, ni l'éloquence n'ont prise sur moi. Si la métaphysique veut prendre place dans h science, elle fera bien de commencer par en parler le sévère langage. La lumière avant tout, l'irrésistible lumière de l'évidence, voilà ce qui nous fera rendre les armes, à nous autres savants. Malheureusement vous débutez par un aveu accablant pour la métaphysique ; vous parlez de vérités sublimes qu'on ne peut ni saisir, ni définir^ ni embrasser, ni approfondir. Mais alors vous sortez du domaine de la science pour entrer dans celui de la poésie. Fille

IMPUl^ANCE DE LA MÉTAPHYSIQUE. 3

de Timagination et de la métaphysique, la poésie se fait gloire de sa double origine. C-est le beau qu'elle cherche et non le vrai. Elle plaît, elle enchante; mais elle n'a pas la prétention de démontrer. Les métaphysiciens sont des poètes qui ont manqué leur vocation. Qu'ils y reviennent, rien de mieux. Mais alors qu'ils ne parlent que Ish langue des dieux ; ils trouveront faveur parmi nous. Nous aussi, nous aimons l'art ; mais nous le voulons à sa place ; nous ne souffrons pas la confusion des genres. Votre métaphysique fait parler à la poésie le langage de la science ; elle met en syllogismes les romans de l'imagination ou les sentiments de l'âme. L'art a tout à perdre à cette métamorphose, sans que la science puisse rien y gagner. On a cru faire l'éloge de la métaphysique en disant qu'elle est tout à la fois science et poésie. C'est la meilleure^ critique qu'on pût en faire ; elle n'est science et poésie que parce qu'elle n'est ni l'une ni l'autre. Fausse poésie et fausse science, voilà la métaphysique, quand même elle se pare des grâces du génie d'un Platon ou d'im Malebranche, ou qu'elle se hérisse des formules d'un Aristote et des syllogismes d'un Spinosa. Nous ne pouvons supporter la métaphysique qu'à une' condition, c'est qu'elle reste dans le domaine de la poésie, et qu'elle en parle la langue. La science et la poésie peuvent s'entendre et s'aimer comme deux sœurs immortelles, comme deux filles légitimes de l'esprit humain ; elles le peuvent d'autant mieux qu'elles se ressemblent moins, et que le contraste favorise la sympathie. Maïs la métaphysique, née du mélange impur des formules de la science et des sentiments de la poésie, est le fruit de l'adultère. Elle a pu, elle a dû jouir d'une certaine faveur, au berceau de l'esprit humain, alors que toutes les formes de la pensée étaient confondues, que la théologie.

6 IMPUIS^ilMGË DE LA MÉTAPHYftlQUB.

l'histoire, la science, la poésie, encore enfouies dans le chaos, n'avaient pas nettement marqué chacune leur place, leur caractère, leur but, leur objet, leur forme, leur nom dans Fencyclopédie des œuvres de l'esprit. Mais, depuis que cette séparation nécessaire est accomplie, la métaphysique n'a plw de raison d'être. La confusion des genres la faisait vivre; la distinction la replonge dans le néant. l\ n'y a plus de place pour elle, dans le domaine de la pensée. Jamais la science ne la reconnaîtra pour sa sœur. La théologie la repousse, parce qu'elle en a peur ; la poésie craint de ternir ses ailes brillantes au contact de ses abstractions. Elle n'a plus d'asile nulle part ; elle est de trop dans les œuvres de Tesprit humain.

Le Métàphysigieit. — L'arrêt est dur, mais vous en reviendrez. En attendant, permettez- moi de vous dire que, si la métaphysique risque d'être confondue avec la poésie, la science, telle du moins que vous la faites depuis un siècle, ne court pas le même danger.* Vous ne visez pas haut, si vous visez sur. C'est une justice à vous rendre que vous ne rêvez jamais. Mais êtes-vous bien sûrs de penser? Vous regardez, vous touchez, vous palpez la réalité ; voust)bservez les détails avec la loupe ; vous pénétrez avec le scalpel dans l'intérieur de la Nature ; vous comptez les grains de sable ; vous mesurez les infiniment petits ; vous notez les indiscernables. Vous multipliez les genres, les espèces, les variétés. Vous enrichissez certainement la science, si elle n'est qu'un magasin dans lequel on. entasse indéfiniment. Mais si elle est autre chose qu'un récipient, si elle est un édifice qui toitjours doit s'élever, sans jamais s'arrêter, convenez que vos savants du jour la surchargent de détails, l'encombrent de matériaux, au point de l'empêcher d'atteindre à cette hauteur,

IMPUISSANCE Dfc: LA MÉTAPHYSIQUE 7

d'où Ton peut découvrir Tordre, l'harmonie, l'unité, le système des choses, le grand cowias en un moU II est vrai que voir ainsi la Nature de haut, c'est spéculer^ et que vos savants se défient de tout ce qui ressemble à la métaphy* sique. Mais alors ne parlez plus de poésie, et ne dites pas que vous Taimez, puisque vous en tarissez la source. La Nature a certainement sa poésie, inférieure a celle de l'âme humaine, mais grande et ravissante encore. D'immortelles œuvres en sont le témoignage. Mais le coté poétique de la Nature est précisément ce que* vous supprimez. C'est l'harmonie, la fin, la raison, le sens, le côté intelligibletlu monde. Groyez*-vous faire de la poésie avec de la matière seulement, avec des formes, des couleurs? Si la poésie est l'^rt par excellepce, c'est parce qu'elle exprime le beau d'une façon plus claite que les aptres arts, c'est que ses symboles sont les plus transparents et les plus intelligibles. Or qu'est*oe que le beau, sinon la forme visible, l'image du \m et du bien? La matière, la^réalité, n'est pas belle par elle*même^ quels que soient l'éclat de ses couleurs, la perfection de ses formes, la puissance de ses effets. EUë n'est^pas belle pour les oreilles, pour les yeux, pour les mains, pour les sens, qui ne perçoivent que des qualités sensibles. Elle n'est belle que pour l'intelligence et pour l'âme, qui en entrevoient te principe invisible, immatériel, purement intelligiblQ. L'inteU ligence perçoit l'idée sous la forme, l'âme sent la vie sous la couleur; c'est pour cela que la forme et la eoideur sont belles, c'est-à-dire eœpressives. Or qui révèle au poëte , à l'artiste, à l'amant de la Nature, ce. monde des idées, des forces, de la vie, de l'âme, de l'esprit, dont le monde maté* riel n'est que la représentation visible, sinon la métaphy^ sique? En la supprimant, vous tarissez la source delà vraie,

8 IMPtlSSAXiCE: DE LA MÉTAPIITSIQUE.

de la grande poéste. Il ne reste pins qu'nne poésie tonte matérielle, dont l'uniqae mérite est de flatter les sens, de bien résonner à Toreille, d'étaler devant les yeux de puissantes formes ou d^ riches couleurs ^ et dont l'unique procédé est d'imiter, de copier servilement la Nature ; poésie de toutes les écoles matérialistes dont on se lasse bien vite; parce qu'elle ne dit rien à l'âme ni à l'intelligence. On a vu cette poésie à l'œuvre au xyin« siècle, dans les plus beaux jours des sciences physiques et naturelles, au milieu de ces grandes découvertes qui nous révélaient les lois, les forces, la grandeur infinie de la Nature.. Toute cette science a-t-elle fait jaillir une inspiration poétique ? Les seuls poètes qui aient su célébrer dignement la Nature étaient d'une autre école et avaient puisé à une tout autre source. La métaphysique est donc, quoi que vous en disiez, une sœur légitime de la poésie, puisque c'est elle qui l'éclairé, l'inspire, l'élève à ce monde supérieur, principe et source de toute beauté,» comme de toute vérité, d'où l'univers entier apparaît comme un immense symbole. Votre science, au contraire, en est l'ennemie; en enfermant l'esprit humain dans le monde réel , elle le condamne à la prose. Le Savant. — C'est ce que nous nions. La réalité, telle que la science Ta révélée depuis trois siècles , est plus grande et plus merveilleuse que la fiction. Le ciel de l'astronomie moderne n'est-il pas autrement sublime que le ciel des poètes, même des poètes inspirés. Que devient la voûte éthérée^ que devient le firmament devant le système du monde, tel que les Newton et les Laplace l'ont exposé ? Quelle conception poétique, quelle spéculation métaphysique a jamais atteint à la hauteur de la mécanique céleste ? De l'imagination ou de la science, qui a le mieux fait comprendre l'infinitude des cieux ?

Le Métaphysicien. — Assurément vous avez agrandi le champ de Timaginalion et de la poésie par vos magnifiques découvertes. Votre ciel, votre terre, votre univers prêfent bien autrement à la poésie que le ciel, la terre, F univers des anciens. Mais ce n*est encore là qu'une matière, admirable il est vrai, pour l'inspiration poétique. Tant que ce ciel sera sans Dieu, cette terre sans vie, cet univers sans âme, vous aurez beau les décrire, les célébrer, vous ne ferez que de la prose. Le- monde de la science est grand, sublime; il est infini en puissance, en étendue, en durée, en fécondité; il ne devient beau; vraiment poétique, que lorsqu'il a été transfiguré par la pensée métaphysique en un grand symbole de la vie, de l'âme, de l'intelligence et de Dieu.

Le Savant. — J'entends. Ici vous pouvez avoir raison. Mais alors ne nous parlez plus de méthode, d'analyse, de démonstration , de définition, de raison pure, de vérités évidentes et de toutes le^ prétentions scientifiques^ de te métaphysique. Si vous ne voulez que toucher les âmes, inspirer les imaginations, relever les arts, par le sentiment des choses morales et religieuses, prévenez votre lecteur qu'il sache bien que vous parlez la langue de l'éloquence et de la poésie, mais non de la science; vouez- vous définitivement au culte du beau, du bon, du saint. C'est encore là une noble mission, et nous ne sommes pas de ceux qui nient que la poésie ait son prix. Gardez-vous seulement des méprises et des confusions. Restituez à la métaphysique son vrai rôle et son vrai Bom. Qu'elle rentre dans la poésie, dont elle n'eût jamais dû se détacher, et qu'elle continue à lui fournir ses plus hautes et ses plus profondes conceptions. Qu'elle cesse d'aspirer à une forme scientifique. Elle n'a jamais été, n'est point, ne sera jamais une science dans le vrai sens du mot.

Le Métaphysicien. — Et la raison, s'il vous plaît? .

Le Savant. — C'est que vos systèmes de métaphysique ne réunissent aucune des conditions de la science, la. clarté, la précision, l'exactitude, l'évidence, la vérification, enfin tout ce qui fait l'incontestable autorité de nos théories. Et ma^ heureusement pour vos espérances, il faut avouer que c'est moins la faute de vos métaphysiciens que de la métaphysique elle-même. Ce n'est ni le génie, ni la sagacité, ni même la méthode qui vous ont manqué. Mais il semble que la na* ture même des questions métaphysiques se refuse à cette clarté , à cette précision , à cette exactitude , à cette évidence, qu'on retrouve dans les analyses ou les déinonstra* tions des sciences positives. Dans cei^ sciences, toutes les questions sont simples ou susceptibles d'être simplifiées ; on peut toujours en définir la portée et les limites. C'est ce qui fait qu'on ne les quitte point avant de les avoir épuisées. En métaphysique, les questions ont une étendue, une subtilité, une profondeur qui ne penriettent pas de les épuiser. L'ana«lyse a beau les creuser, elle n en trouve jamais le fond. Ili^'y a pas de synthèse assez puissante pour les embrasser et les enfermer dans des formules précises. Il n'y a pas de dialeo tique assez serrée pour les enlacer dans son réseau. La critique découvre toujours des éléments qui ont échappé à l'analyse, des faits qui résistent à la synthèse,- des contra^ dictions que la dialectique ne peut résoudre. Laissez doue tous ces procédés et toutes ces préfentiong aux sciences proprement dites. Traitez leé vérités métaphysiques par l'éloquence, par la poésie, par les arts de l'imagination. Faites de beaux livres , et même de beaux vers , si vous pouvez ; mais renoncez à la chimère, d'une science métàr physique. ^

llIPUIiAANCB DE LA MÉTAPHYSIQUE. 1|

Le MÉTAPHYsicrEx. — Je vous remercie, de votre estime pour les vertus poétiques de la métaphysique^ mais elle ne me suffit pas. Je trouve que vous concluez bien vite de mes premières paroles à son incapacité scientifique. Si je vous avais dit que la métaphysique n'est pas susceptible de mér thode, d'analyses exactes, de définitions pnécises, dedémonch trations rigoureuses, et des autres conditions de la science, Taveu serait en effet décisif, et vous auriez raison de ren« voyer les métaphysiciens à la poésie. Mais vous vous êtes mépris sur la portée de mes concessions* Je reconnais sans peine et sans crainte que les questions métaphysiques ont une tout autre étendue, une tout autre profondeur ,. une tout autre portée que les problèmes de la science* Mais cela même est un signe certain de TexceUence de là métaphysique ; car elle a ce point dé commun avec les sciences dont s'honorç te plus l'esprit humain. Il en est de la science comme de la vérité; plus elle s'élève, plus elle se complique. De la ma<tière brute à la matière organisée, de cdle-ci à la vie, de la vie à la sensibilité, de la senmbilité à Tintelligence et à la pensée proprement dite, la Nature va s'élevant, s'enrichissant, se compliquant de plus en plus. De même, de la géométrie à la mécanique, de là mécanique â la physique, de la physique à la physiologie, de la physiologie à la psychologie, de la psychologie à la métaphysique, la science croit. graduellement en importance, en dignité, en difficulté. Cette vérité n'avait point échappé au plus grand esprit de l'antiquité, Aristote, qui a rétabli la vraie hiérarchie des sciences, intervertie par I4aton et son école. Une science est d'autant plus facile qu'elle est plus élémentaire, d'autant plus élémentaire qu'elle est plus simple, d'autant plus simple qu elle est plus abstraite, d'autant plus abstraite qu'elle touche moins au fond intime de la

réalité, au mystère même de la vie. La géométrie, la première de toutes les sciences dans l'échelle de Tabstraction, est la dernière dans l'ordre de la Nature. Si Platon et toute l'école des philosophes géomètres l'ont mise à la tête de toutes les sciences, c'est qu'ils mesuraient faussement la dignité d'une science à son degré de simplicité et d'abstraction. Que la métaphysique, la première de toutes les sciences par l'importance de son objet, soit la plus compliquée et la plus difficile, j'en conviens volontiers. Elle demande, pour être traitée avec succès, des qualités rares à concilier, l'étendue et la précision, l'élévation et la solidité,, la puissance d'attention et la rigueur d'analyse. Il est facile d'être clair, précis, rigoureux, judicieux, quand on >opère sur des notions simples, exactes, évidentes, ou sur des faits grossiers et toujours observables. Les esprits les moins précis, les plus feux, peuvent y réussir. C'est dans les faits moraux, si délicats, si fugitifs; dans les questions métaphysiques, si étendues et si complexes , que la rigueur d'analyse , que l'exactitude démonstrative est difficile. Plus la science approche des points obscurs , intimes , profonds de la vérité., plus elle veut de précision , d'exactitude , de soHdité , -dans les esprits qui se vouent à cette étiide. A^et égard, il en est de la métaphysique comme de la médecine, comme de la politique, comme de toutes les sciences d'un intérêt vital pour^ l'humanité.

Le Savant. — Vous convenez que la métaphysique est la plus difficile des sciences, par la nature même des questions qu'elle traite. Vous avouez, que, pour y réussir, il faut la réunion de facultés qui s'excluent ordinairement. Vous auriez pu dire toujours ; car vous ne citeriez pas un seul métaphysicien qui ait laissé un système à l'épreuve de la critique.

Auriez-vous la prétention de réussir là où les plus grands et les plus beaux esprits ont échoué ? ^

Le Métaphysicien. — Je n'ai pas la folle témérité de tenter ce que le génie des Platon, des Aristote^ des Descartes, des Spinosa, des Leibnilz, des Kanl, aurait vainement entrepris. Il faut ici garder une juste mesure. Je pense que la vraie méthode a manqué le plus souvent, même aux plus grandes œuvres de la métaphysique, et, qu'en profitant des leçons de Texpérience, le moment est venu de mieux faire avec bien moins de génie. Mais l'histoire de la métaphysique n'en est pas moins un édalant témoignage de la puissance de l'esprit humain et de la vérité de ses œuvres. Si la métaphysique n'a pas pleinement réussi, elle n'a pas échoué, dans la poursuite des hautes vérités qui en font l'objet. La vérité n'a pas toujours dans nos systèmes la rigueur, la précision, Tévidence de, vos sciences exactes. On la sent encore plus qu'on ne l'y voit ; on la comprend sans toujours la bien définir ; on la montre plutôt qu'on ne la démontre. La grandeur des problèmes, l'imperfection des méthodes, l'obscurité et le vague du langage, font planer sur les plus solides doctrines encore bien des doutes et bien des nuages. Mars si l'esprit n'est pas complètement satisfait, le cœur .est atteint et subjugué ; car il a le sentiment invincible de la vérité.

Le Savant. — Je reconnais votre distinction de la science et de la vérité. Mais c'est de science qu'il s'agit entre nous. La métaphysique est-elle réellement une science, et si elle ne l'est pas encore, peut-elle le devenir? Voilà toute la question. Pour nous convaincre, nous autres savants, de la solidité de vos spéculations, U nous faut mieux que des épigrammes spirituelles, ou des tirades poétiques, ou même des réflexions éloquentes sur la beauté et la vérité -de la méta-^

1& lUwtuAmx HE LA nÉjkfmnvm.

physique. C'est son autorité scientifique qu-il fout établir. Montrez-ifioi vos méthodes, vos principes, vos résultats, vos progrès. Soyez clair, précis, démonstratif. Je ne suis pas de ces savants qui ne croient qu'aux réalités qui se touchent, se voient ou s'entendent. Je reconnais toute vérité, physique ou morale, naturelle ou métaphysique, au signe de l'évidence. Faites briller à mes yeux ce signe infaillible ; je croirai à votre science. Mais voyons d'abord vos résultats.

Le Métaphysicien. — J'accepte la discussion sur ce terrain, et d'autant plus volontiers que je n'aurais pu moi-même en choisir un qui fût plus favorable à ma cause; La fécondité est de tous les mérites de la métaphysique celui qu'on peut le moins contester. C'est un spectacle vraiment merveillrax que le nombre, la grandeur, la richesse, la beauté de ses systèmes. De très bonne heure, quand les sciences propre^' ment dites commencent à peine à bégayer, la métaphysique parle déjà le plus savant langage. Ces sciences en sont encore aux procédés les pïus élémentaires de l'observation, aux résultats les plus grossiers de l'induction, que déjà la métaphysique soulève les plus hautes questions, résout les plus difficiles problèmes avec une audace et un génie qu'on ne saurait trop admirer. Elle fleurit sur le berceau même de la pensée humaine, dans cet Orient où l'esprit, noyé dans les délices ou accablé sous les coups d'une Nature tour à tour enivrante et terrible, n'a encore ni la conscience ni le hbre ttercice de sa force, et hésite perpétuellement entre le rêve et la science. En Grèce, dès le début, la métaphysique s'annonce par des doctrines obscures, mais profondes, et par des mmis qui rest^t^nt dans son histoire. Tous les procédés de la pensée, tous les aspects de la vérité, toutes les écoles de la philosophie y ont déjà leurs représentants* Mais y a<*^t«il

mPUttaAIK^ DE LA MÉTAPHTSIOUB. 15

rien de {dus beau, de plus grand, de plus achevé que les systèmes de Platon et d'Aristote, qui ont rempli le monde du bruit de leurs noms ? Et autour de ces deux astreis éclatants de la métaphysique grecque, combien de satellites encore renommés? Les doctrines se multiplient sans nombre, se succèdent sans interruption, de Tépoque socratique à Tépoque alexandrine. Le mouvemeni néoplatonicien n'est pas moins fécond. Mêlant la tradition orientale à la science grecque, il élève la métaphysique a une hauteur qu'elle n'avait point con* nue encore. Même à cet hiver de l'esprit humain où aucune science ne pousse, qu'on appelle le moyen ège, la métaphysique fleurit de plus belle ;'elle étend ses rameaux dans toutes les directions^ elle remplit tout de son immense et luxuriante végétation. La renaissance des lettres et la résurrection de l'antiquité aux xv* et xvi* siècles lui communiquent une vie nouvelle, une nouvelle fécondité. Enfin on ne compte plus les doctrines quand arrive le grand siècle de Tespritmodeme, le siècle de la méthode et de la vraie science ; c'est encore la métaphysique qui tient le premier rang pour le nombre, la grandeur, l'éclat de ses œuvres. Les noms de Descartes, de Malebranche, de Spinosa, de Leibnitz, n'ont pas de rivaux dans l'histoire contemporaine des sciences, et les découvertes sdentifiques de quelques-uns de ces grands hommes, si importantes qu'elles soient, contribuent moins à leur gloire que leurs spéculations métaphysiques. Cette noble étude n'est plus, il est vrai, la science par excellence auxvni* siècle. Locke, Condillac, Hume, Kant la discréditent et la remplacent p^r l'analyse, la critique de la pensée, l'idéologie et la grammaire générale. C'est un moment d'éclipSe pour la métaphysique; mais ce n'est qu'un moment. Ce siècle n'a pas encore accom^pli son œuvre d'analyse que, régénérée et rajeunie par son

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alliance avec les sciences, la métaphysique rejparaît plus puissante, plus hardie, plus imposante que jamais, dans les systèmes de la nouvelle philosophie allemande. Voilà, ce semble, des résultats qui ne laissent pas de doute sur la fécondité de la métaphysique, et en présence desquels il est bien difficile de lui contester le droit d'exister. On le lui conteste pourtant, tant est grande la défiance de certains esprits. Mais;alors elle fait comme ce philosophe devant lequel on niait le mouvement : elle fait éclater de plus en plus sa puissance créatrice*

Le Dieu poursuivant sa carrière Versait des torrents de lumière Sur ses obscurs blasphémateurs.

Le Savant. — Voilà bien le langage de la métaphysique. Toujours de Téloquence, au lieu de démonstration! Mais je vous ramène à la question. Ce n'est pas la fécondité de la métaphysique que nous contestons, nous autres savants, c'est sa solidité. Elle est très riche, trop riche en systèmes, L'est-elle autant en vérités bien démontrées? De tous ces systèmes si puissants, si.divers, si habilement présentés, si éloquemment soutenus, lequel a résisté à la critique d'ua adversaire ou à l'épreuve du temps? Que prouvent ces hardies constructions élevées les unes sur les ruines des autres, sinon le génie de Tarchitecte et Ja fragilité du terrain? Où est rédifice resté debout? où est le monument que les siècles aient respecté? Platon a paru et a ébloui les esprits. Les a-l-il définitivement fixés? Aristote, avec un autre esprit et une méthode toute différente, a conquis et gardé plus longtemps les intelligences. Mais enfin il les a perdues sans retour. Vous pourriez me répondre que c'est de la vieille métaphysique, et que toutes les sciences de l'antiquité ont eu le même sort. Eh bien ! prenez la métaphysique aux

plus beaux jours de Tesprit moderne, au moment même ou les sciences prennent leur essor, sous la direction des grandes méthodes de Bacon et de Descartes, est-elle plus heureuse que dans Tantiquité? Ses systèmes, construits plus mélhodiquementpeut-être,ont-ilèplus de solidité? La doctrine des méditations^ la vision en Dieu^ la théorie de la substance unique^ la monadologie et Yharmonie préétablie ont-eHes mieux résisté à la critique que les idées Ae Platon, les formes péripatéticiennes, les hypostases alexandrines ?

Le Métaphysicien. — Prenez garde à ce que -^vous venez de dire. Votre critique n'atteint pas seulement la métaphysique; vos sciences elles-mêmes n'y échappent point. Est-ce que les savants n'ont pas leurs systèmes, comme les métaphysiciens ? Est-ce que ces systèmes ont résisté à la critique et à répreuve du temps? Est-ce que les tourbillons de Descartes, la théorie de la terre de BuflFon, le système botanique des plantes Ae Linné, les hypothèses zoologiques de Lamarck, et tant d'autres spéculations qu'il est inutile de rappeler, n'ont pas eu le sort des systèmes métaphysiques? Est-ce que la théorie géologique des soulèvements de M. Élie de Beaumont, si ingénieuse et si probable qu'elle soit, est autre chose qu'une hypothèse? Y trouvez- vous ce caractère d'absolue certitude, de parfaite évidence que vous exigez de nos métaphysiciens? Est-elle à l'épreuve de toute critique, à l'abri de toute objection? Et les théories de vos physiciens sur la nature et le mode de transmission de la lumière, depuis l'hypothèse newtonienne des émanations lumineuses jusqu'à l'hypothèse beaucoup plus rationnelle des ondulations éthérées, sont-elles plus assurées de l'avenir que les systèmes de nos philosophes? Vous voyez donc que vos théories ne résistent pas mieux que les nôtres à votre critérium. C'est la

destinée de la vérité et de la science ici-bas, de toute vérité et de toute science, d'être soumise à la critique et à la discussion. Tradiditmundum disputationibu» eorum : aucune pensée humaine n'échappe à cette nécessité. Il faut vous y résigner comme nous, et n'en pas moins poursuivre l'œuvre éternelle de la science, cette révélation de plus en plus complète, mais jamais définitive de la vérité. Le monde physique est, comme le monde moral, plein d'abîmes et de mystères dont l'esprit humain ne connaîtra jamais le fond, tout en y pénétrant de plus en plus.

Le Savant. — L'analogie que vous essayez d'établir entre la métaphysique et les sciences, en ce qui concerne la certitude , est plus apparente que réelle . Une simple distinction la fera évanouir. Vous auriez raison, s'il n'y avait dans les sciences que des théories et des spéculations. Mais ce n'en est là qu'une partie, la partie la moins solide, la moins précieuse, h ijflu^ métaphysique y la moin^ scientifique ^ ddsïs le sens précis du mot. Les faits et leurs lois, voilà le résultat net de nos recherches, ce qui, après avoir passé par toutes les épreuves de l'expérience et de l'induction, sort du domaine de la critique pour entrer définitivement dans celui de la science. Nos théories ont pour but d expliquer ces faits et ces lois; elles n'y réussissent pas toujours. Il n'est pas facile de savoir le comment et le pourquoi des choses. Mais je vous abandonne toute cette métaphysique des sciences, et je me retranche dans la partie purement scientifique, dans la connaissance des faits et des lois. Voyez ce qui se passe dans nos sciences, depuis le jour où elles ont été en possession de leur légitime méthode et de leur véritable objet. La vérité dont elles s'occupent n'est point une cause, une raison^ une substance, mais une loi, c'est-à-dire une propriété

générale et constante à découvrir par rexpériepce et Tinduction, ou une simple réalité à analyser, à décrire et a classer. Celte vérité ne s'établit pas sans effort^ sans controverse, sans contradiction. Mais un jour vient où tout ce bruit cesse, où la vérité en question prend une autorité incontestable et passe dans le domaine des vérités acquises. Et c'est ainsi que les vérités, s'ajoulant aux vérités, ont formé ce précieux trésor, qui depuis trois siècles s'enrichit presque chaque jour d'une découverte nouvelle. Voilà la science. Des innombrables vérités qui la composent il n'en est pas une qui ne soit maintenant hors de page. C'est le signe infaillible auquel se reconnaît la vérité scientifique. Là où ce signe manque^ la science n'est pas. Malheureusement c'est le cas de la métaphysique. Citez-moi, je ne dis pas une de ses théories, mais une de ses vérités qui soit hors de discussion à l'heure qu'il est. Citez-m'en une qui jouisse d'une autorité universelle et définitive. Quelle est la doctrine qui ait eu le dernier mot? Sur quel point s'est-*on jamais mis d'accord ? Quelle question sur Dieu, sur l'âme humaine, sur la matière, sur l'origine, la fin, la substance des choses, a ralUé toutes les opinions et toutes les écoles. On a toujours disputé et on dispute encore sur tout, et Ton ne semble pas plus près de s'entendre aujourd'hui qu'il y a deux mille ans.

Le Métaphysicien. ^— Vous êtes bien sévère pour la métaphysique ; je crois que son histoire bien étudiée porterait témoignage contre vous. La distinction si importante que vous invoquiez tout à l'heure en faveur des sciences, permettez-moi d'en réclamer le bénéfice pour la métaphysique. Elle aussi a ses spéculations et ses analyses, ses hypothèses et ses observations, ses théories et ses faits. EDe contient

20 IMPUISSANCE DE Lk MÉTAt»HY8IQt'E.

beaucoup plus de vérités incontestées et incontestables que vous ne pensez, et qui ont survécu à ses systèmes. Croyez vous, par exemple, qu'on puisse nier aujourd'hui, sans heurter de front le sens commun, des vérités comme celles-ci : la distinction du bien et du mal, l'existence de la liberté, l'influence de l'habitude sur nos facultés, l'identité de notre personne, la notion de l'infini ? N'y a-t-il pas des questions définitivement résolues, sinon épuisées, après de longues recherches et de grands débats, comme l'origine des idées, le principe des facultés et des opérations de l'âme, l'innéité des penchants et des affections dites de nature ? Quel esprit impartial et tant soit peu familier avec les études métaphysiques pense aujourd'hui que toutes nos idées sont de pures perceptions de l'expérience, que toutes les facultés et opérations de l'entendement ne sont que des sensations transformées, que nos affections et nos passions sont toutes égoïstes? 11 y a donc dans la métaphysique aussi bien que dans les sciences, des faits acquis, des questions vidées. On pourra revenir sur ces faits, non pour les constater de nouveau, mais pour les îapprofondir encore ; on pourra reprendre ces questions, non pour les remettre en discussion, mais pour les éclairer d'une nouvelle lumière. N'en est-il pas de même chez vous ? Sauf les faits et les questions d'unei simplicité élémentaire, ne remettez-vous pas sans ce$se à l'étude les faits complexes, les grandes questions de la science ? Ainsi les propriétés générales de la matière, la pesanteur, la chaleur, l'électricité, le magnétisme, la lumière ne sont-elles pas un texte inépuisable de recherches, d'analyses, d'expériences? Vous voyez que rien ne manque à ma comparaison, et que Tonalogie est complète entre la métaphysique et les sciences.

Le Savant. — Pas si complète que vous scmblez le croire. Si les vérités dont vous venez de parler appartenaient réellement à la métaphysique, vous auriez raison ; car je n'hésite pas à reconnaître l'évidence et l'autorité scientifique de ces vérités. Qu'il y ait encore des esprits faux ou grossiers qui les contestent, il ne faut pas s'en inquiéter ; la lumière n'est pas faite pour les aveugles. Nous avons aussi de ces esprits infirmes ou bizarres dans nos rangs , et la science passe outre à leurs absurdes critiques. Mais prenez garde que la certitude de ces vérités morales ou psychologiques ne prouve rien en faveur de la métaphysique. Ce sont des vérités de fait qui se constatent et s'établissent par l'observation. Elles font partie d'une science qui n'a rien de commun avec la métaphysique, et qui, quel que soit le nom dont on l'aj^elle, idéologie, psychologie expérimentale ou descriptive, n'a pas d'autre objet que l'analyse, la description et la classification des phénomènes de conscience. Cette étude n'est pas absolument moderne, puisque de tout temps les poètes, les moralistes, les métaphysiciens y ont puisé les éléments de leurs descriptions, les principes de leurs enseignements, les données de leurs systèmes. Mais ce n'est guère qu'à partir du xvni« siècle qu'elle a son objet, sa méthode, ses résultats propres. Née de la grande révolution intellectuelle qui a détrôné la métaphysique, elle croît et se développe à mesure que celle-ci perd de son prestige et de son crédit. Si elle n'est pas encore une science faite à l'heure qu'il est, elle s'organise et s'enrichit de manière à le devenir dans un avenir prochain ; en tout cas, elle en possède toutes les conditions. Science précieuse, s'il en fut, car elle est la vraie, la seule base des sciences morales pour lesquelles, nous autres savants, professons la plus profonde estime. C'est de cette

22 IBfPUISSANGB DE LA MÉTAPHYSIQUB.

science que relèvent les vérités de fait, les questions d'observation et d'analyse qui se trouvent égarées dans les obscures régions de la métaphysique. Y a4-il dans Tesprit humain une notion du bien, une notion du beau, un sentît ment du bien, un sentiment du beau, et quels en sont les caractères distinctifs, simple question de fait. L'honune est-il libre, et dans quelle mesure Test-il, autre question de fait. Toutes nos idées sont-elles autre chose que des sensations? encore une question de fait. Il ne s'agit ici que d'ob^ server; seulement l'œil qui observe est la conscience, et te microscope est l'analyse mentale, la réflexion. On peut ne pas Voir toute la réalité ; mais il est impossible devoir ce qin n'est pas. L'erreur n'est possible, la prudence n'est nécefr» saire que dans la conclusion. La métaphysique n'a rien à foire en tout cela; c'est une étude essentiellement abstraite et gen nérale, qui préoccupée de l'expHcation et non de l'observa-ition des phénomènes, recherche en tout le comment et le pourquoi, et tend toujours à s'élever aux causes, aux prin« cipes, aux raisons des choses. Or, j'ai dit et je maintiens qu'il n'y a pas une seule théorie, pas une seule vérité métaphysique qui soit à l'épreuve de la critique et du temps. Citesmoi une théorie définitivement acceptée, une vérité qui ne soit contestée encore aujourd'hui sur toutes les grandes questions de la métaphysique, ^ur l'âme, sur la matière, sur l'origine du monde, sur Dieu.

Le Métaphysicien. — Il faut bien en convenir. Mais cela prouve-t-il que toutes les critiques et toutes les objection^ soient fondées? Vous avez trop de sens pour le soutenir. Il y a système et système ; il y a la bonne et la mauvaise meta-* physique. Il y a une métaphy^que à laquelle les plus beaux génies de l'humanité ont mis la main, qui est en parfaite

IMPUISSANGg DE LA MÉTAPHYSIQUE. 23

harmonie avec les croyances du sens commun et les grandes traditions religieuses des sociétés. C'est celle qui proclame Dieu, l'infini, l'universel, l'idéal, l'âme et l'esprit. Il y a une autre métaphysique, œuvre malheureuse d'esprits qui se disent positifs et qui ne sont que grossiers , éner* giquement contredite par le sens commun, l'instinct irrésistible des âmes, et les meilleurs dogmes des religions. C'est celle qui nie l'existence de Dieu, ramène à la matière tout principe des choses, et borne à la vie animale k destinée de rhomme. Vous êtes trop éclairé pour envelopper dans un mépris commun des doctrines si contraires, si inégalement appréciées par le bon sens vulgaire et par l'élite des penseurs.

Le Savant. -^ Je suis de votre avis. Je reconnais volontiers que toutes vos doctrines n'ont ni le même degré de vérité, ni la même vertu morale. Si vous me les donnez pour de simples croyances, plus ou moins probables, mais qui servent de règle pour la conduite de la vie, je n'hésite pas plus que vous, et mon choix est le vôtre. Je m'attache invinciblement à la doctrine qui affranchit, élève, fortifie, épure la nature humaine. Mais c'est de science qu'il s'agit entre nous, et non de croyance. Je ne conteste ni la beauté, ni la portée morale, ni même la vérité de certaines doctrines métaphysiques ; j'en conteste la rigueur, l'évidence, l'autorité sciehtifiqite. Si la métaphysique ne prétendait pas au titre de science, nous serions d accord. Il n'est pas un esprit éclairé qui mette en doute ses titres à l'admiration et à la reconnaissance de l'humanité^ C'est comme science que nous la nions, nullement comme croyance. De tous ces systèmes dont elle est fière ajuste titre, et qu'elle abrite sous l'autorité des grands nwns de Platon, de Descartes, de Malebranche, de Leibnitz,

ih IHPtlSSANCE DE LA MÉTAPHYSIQUE.

en est-il un seul qui ait été mis enfin hors de diseussiou, qui jouisse d'une véritable autorité scientifique? Je n'en vois pas. Je ne dis pas pour cela que tous les systèmes se vaillent. Mais d'abord j'avoue mon embarras sur le choix. Les doctrines contraires à celles que vous célébrez ne sont point si méprisables. Les noms d'Âristote, de Spinosa, de Hume, de Eant permettent d'hésiter. Si les doctrines matérialistes ou sceptiques sont faibles ou absurdes dans leurs conclusions, elles ne manquent ni de force ni de solidité dans leurs objections. Il y en a de graves, de terribles auxquelles vos idéalistes et vos spiritualistes n'ont jamais sérieusement répondu. Que n'a-t-on pas dit pour et contre l'éternité du monde, la création, la Providence, la prescience divine, la spiritualité de l'âme? Et après tantd'eiïorts, tant de discussions savantes, profondes, subtiles, la lumière de l'évidence, la certitude est encore à venir. En tout cas, il n'est pas une de ces doctrines qui ait désarmé la critique. Remarquez que ceci n'-est pas une opinion, mais un fait reconnu par les amis aussi bien que par les adversaires de la métaphysique. Qu'il n'y ait rien à en conclure contre l'avenir de cette étude, je le veux bien. Je ne recherche pas en ce moment si cette incertitude de la métaphysique tient à la nature même des questions, ou à Timperfection des méthodes. Je ne suis pas un adversaire aveugle et prévenu ; je croirai avec vous, si vous le voulez, à l'avenir scientifique de la métaphysique, pourvu que vous m'accordiez que jusqu'ici elle n'a point les caractères d'une véritable science.

Le Métaphysicien. — La bonne foi est la condition de toute discussion sérieuse. Nous ne sommes point des sophistes qui luttent d'artifices, ou des dialecticiens qui s'escriment dans le champ clos de la scolastique. Nous sommes

des esprits sincères qui, bien qu'engagés dans des voies différentes, poursuivent le même but, la vérité. Je n'éprouve donc aucune peine à reconnaître que nos doctrines métaphysiques n'ont point encore acquis la précision, la rigueur , l'évidence , et par suite l'autorité qui en fait une science.

Le Savant. — Voilà déjà un point définitivement acquis à la discussion. Le sceau de l'autorité manque à vos théories les plus solides. Vous allez voir que ce n'est pas le seul côté faible de la métaphysique. Un autre caractère non moins décisif de la vraie science e$t le progrès dans la succession des recîherches scientifiques. Voyez la philosophie naturelle. Tant qu'elle n'a été qu'une suite d'observations mal faites et d'hypothèses plus ou moins fausses, elle a erré de théories en théories, toujours incertaine dans sa marche et dans sa direction , œuvre accidentelle du hasard et du génie, tantôt avançant, tantôt reculant, selon l'influence des lieux, des époques, des individus. Mais le jour où elle est devenue une science, grâce à Galilée, à Bacon, à Descartes, à Newton, grâce surtout aux habitudes sévères de l'esprit moderne désabusé d'hypothèses, le progrès a été régulier et continu, accéléré quand il a trouvé un auxiliaire dans le génie, mais constant, uniforme, toujours sensible, quand la science n'a été servie que par de bons et modestes esprits. Pourvus d'instruments, guidés par d'excellentes méthodes, des savants même médiocres font avancer la philosophie naturelle, en l'enrichissant d'observations de détail et d'expériences ingénieuses , dont ils ne voient pas toujours toute la portée, et que le génie fera servir à ces découvertes qui changent la face de la science. En un mot le progrès affecte des foimes et des degrés divers» mais c'est toujours

le progrès. La métaphysique n'offre pas le même spectacle. Elle en est encore à sa période de tâtonnement, d'incertitude, d'hypothèses. Elle marche, si vous voulez, mais elle change de route à chaque instant, voyant qu'elle n'aboutit pas dans la voie qu'elle a essayée. Elle s'agite sans règle ; elle erre sans méthode dans le labyrinthe des subtilités et des abstraetiens, sans qu'on puisse dire si elle avance ou si elle recule. Elle se développe sans doute, et même avec une luxuriante fécondité, mais sans arriver à prendre une forme et une assiette définitive. De l'école atomistique à Platon la meta* physique a-t-elle gagné ou perdu? Les avis sont partagés. Si les idéalistes voient un magnifique progrès dans les sublimes horizons ouverts à la pensée par la philosophie pla* tonicienne, les empiristes regrettent la simplicité, la clarté, la précision des théories de Leucippe et de Démocrite. De Platon à Aristote y a-t-il eu progrès ? Ceux-ci disent que c'est le progrès même de la poésie à la science; ceux-là soutiennent que c'est une dégradation de la métaphysique. Qui a tort? qui a raison? E^ adhac subjudice lis est. De l'antiquité aux temps modernes la question n'est pas moins douteuse. Les partisans des doctrines anciennes trouvent plus de grandeur, les amis de la philosophie moderne plus de solidité dans leurs doctrines de prédilection. Il y a des esprits éclairés qui doutent que la métaphysique ait réellement avancé depuis Aristote. Et beaucoup sont d'avis que depuis le XII* siècle elle est en pleine décadence. Le fait est que^ sauf la nouvelle f>hilosophie allemande qui n'est encore ni bien connue ni bien appréciée en France , le xvni* ni le XIX* siècle n'ont rien produit qui puisse être comparé aux grandes spéculations des Descartes, des Malebranche, des Spinesa, des Leibnitz. Le seul génie de cet ordre, K«hI^

IMPUISSANCB DE LÀ MÉTAPHYBIOUE. 27

a dirigé sa redoutable critique contre les prétentions de toute espèce de métaphysique.

Le Métaphysicien. — Ici permettez-moi de vous arrêter. Ceux qui nient les progrès de la métaphysique n'en connais* sent point l'histoire. Si vous ne considérez dans son développement que les accidents du génie, vous n'y verrez pas le progrès. Vous pourrez même trouver qu'il y a chute de Platon et d*Aristote aux philosophes postérieurs, soit de l'antiquité, soit même des temps moderne^. Mais qu'importe? Là n'est pas la question. Le génie joue aussi un grand rôle dans l'histoire de vos sciences. Toutes les époques n'ont pas leur Galilée, leur Newton, leur Cuvier. Et pourtant tel est le progrès des sciences, que le moindre savant de nos jours, que l'élève de nos écoles en sait plus que ces grands hommes sur la physique, l'astronomie et l'histoire naturelle. N'en est*il pas de même en métaphysique ? Assurément du génie des Descartes, des Malebranche, des Leibnitz, an bon sens de Locke, de Reid, de Dugald-Stewart, la chute est profonde. Mais la science n'a*t-elle pas gagné en clarté, en précision, en analyse, ce qu'elle a perdu en élévation, en grandeur, en éclat ? Son trésor s'enrichit chaque jour de théories nouvelles ; le travail incessant de l'analyse multiplie et complique les questions; l'horizon de la science s'étend de plus en plus. Il n'est pas un élève de logique qui ne sache résoudre aujourd'hui des difficultés que n'avaient pas même prévues les plus grands esprits des siècles précédents. - Le Savant. — Je conviens du fait pour la psychologie, mais non pour la métaphysique. L'analyse de l'esprit humain, de ses facultés, de ses opérations, de ses affections et de ses passions, n'a pas cessé d'enrichir cette science d'observations do détail et même de théories de plus en plus complètes, sôus

la direction de méthodes sûres, avec ou sans le secours du génie. Là^ comme dans nos sciences, les questions succèdent aux questions, les vérités s'ajoutent aux vérités et viennent grossir incessamment le trésor de la science. En sorte qu'il est parfaitement exact de dire que le dernier élève de nos écoles en sait plus que Platon et Leibnitz sur certaines questions d'idéologie ou de psychologie morale. Mais il n'en est pas de même de la métaphysique. J'y vois bien les systèmes succéder aux systèmes , mais non les vérités aux vérités. Si les solutions se renouvellent sans cesse , les questions restent toujours les mêmes. C'est exactement l'inverse des sciences, où les solutions demeurent après l'épreuve du temps et de la critique, et où les questions se renouvellent. J'admets bien que les questions en métaphysique vont toujours se développant, se raffinant, se compliquant de plus en plus. Mais je ne puis voir là un véritableprogrès . Reprendre sans cesse et sans relâche les mêmes questions sans les résoudre une fois pour toutes, creuser toujours les mêmes difficultés sans jamais les approfondir, n'est-ce pas là le travail de Sisyphe et des Danaïdes ? Et je demanderais volontiers quel crime a commis l'esprit humain pour avoir été condamné à cet ingrat labeur. Pendant que la science s'enrichit perpétuellement de vérités nouvelles, la métaphysique ne s'enrichit que de systèmes. Non-seulement les vieilles questions y sont reprises, mais souvent même les vieilles solutions, qu'on s'applique à restaurer d'âge en âge, et qui trouvent faveur un moment, grâce à l'habileté des érudits qui se vouent à cette tâche ingrate. Voilà donc à quoi la métaphysique passe son temps depuis Thaïes et Pythagore jusqu'aux derniers travaux de k philosophie moderne : une douzaine de grandes questions qui occupent invariablement-

IMPUISSAMCE DE LA MÉTAPHYSIQUK. 29

le fond de la scène, des systèmes sans nombre qui se dévOr rent successivement, point de vérités acquises, point de solutions définitives. Je ne vois là ni développement ni progrès. La pensée humaine, dans la métaphysique, ressemble à un cheval de manège; elle tourne indéfiniment dans le cercle des mêmes questions sans jamais avancer. Ce n'est point là le progrès, le développement, le mouvement d'une science vraie et vivante, comme le dit notre grand Bacon dans son beau langage : <c Si hujusmodi scientise plane res » mortua non essent, id minime videtur eventurum fijisse, » quod per niiulta jam ssecula usu venit, ut illse suis immotae » fere haereant vestigiis, nec incrementa génère humano digna » sumant : eo usque, ut sœpe numéro non solum assertio » maneat assertio, sed etiam qusestio maneat qusestio, et per » disputationes non solvatur, sed figatur et alatur; omnisque » traditio et successio disciplinarum reprsesentet, exhibeat » personas magistri et auditoris, non inventons, et ejus qui

» inventis aliquid eximium. adjiciat Philosophia contra et

» scientiae intellectuales, statuarum more, adorantur el cele- » brantur, sed non promoventur ; quin etiam in primo non- » numquam autore maxime vigent, et deinceps dégénérant. » (Instaur. magn, prœfatio gêner, par. 5.) Cet anathème me paraît injuste, pris dans sa généralité. Mais s'il n'atteint pas toutes, les sciences de Vesprit^ il frappe au cœur la métaphysique. 11 est impossible de mieux penser et de mieux dire.

Le Métaphtsicien. — J'en demande pardon à Bacon ; mais ici, comme en beaucoup d'endroits de ses livres, il me semble avoir confondu la scolastique et la sophistique avec la vraie métaphysique, l'abus des mots avec la science des choses. Vous me permettrez donc d'en appeler de son arrêt. Quant au vôtre, je trouve que vous avez une manière un peu étroite

.20 IMPUlSSAlfCB DE ^LA MÉTAPHYSIQUE.

de définir le progrès. Je conviens avec vous que les (NTOgrès de la métaphysique ne peuvent se mesurer à la somme des vérités qui s'ajoulent à la science. Mais parce qu'ils ne sont point réductibles à une simple opération d'soîthmétique, est-ce à dire qu'ils ne sont point appréciables? Songez donc que le progrès n'a pas qu'une forme et qu'une mesure, qu'il se diversifie selon les choses qui le comportent , qu'il affecte autant de modes qu'il y a de .sciences disr tinctes. Tantôt le progrès se mesure par une simple addition de vérités, comme dans les sciences exactes ou positives; c'en est le mode le plus sûr et le plus élémentaire. Tantôt le progrès s'annonce par le développement des questions; c'en est le mode le plus complexe, le plus riche^ le plus profond. Le premier est essentiellement mécanique^ et appartient aux sciences de la matière ; le second est proprement organique y et est inhérent aux sciences de la vie et de l'esprit. C'est le mode de progrès que je réclame pour la métaphysique. Je vous accorde que, contrairement à ce qui se passe dans vos sciences, les mêmes questions à peu près occupent constamment la scène métaphysique. Mais d'abord ces questions ont tout autrement d'étendue, de portée, de profondeur que les vôtres. L'analyse n'en trouve pas le fond^ m la synthèse le sommet. Mais qu'importe, si l'une descend toujours plus avant, et si l'autre s'élève toujours plus haut? N'est-ce pas là un progrès tout aussi réel que celui de vos sciences, bien que tout différent ? Qu'importe que les questions soient inépuisables et que les solutions ne soient que provisoires, si elles sont des révélations de plus en plus complètes de l'infinie vérité? Croyez- vous que les discussions qui ont retenti de siècle en siècle sur Dieu, sur l'âme, sur la matière, n'ont pas fait sans cesse jaillir de nouvelle»

lumières sur ces grands objets de la connaissance humaine ? Ëst-»cé là le rocher de Sisyphe, le tonneau des Danaïdes, la toile de Pénélope ? Puisque vous aimez les comparaisons, dites que la métaphysique marche, sans jamais atteindre le but, mais non qu'elle tourne indéfiniment dans le même cercle. Dites que c'est un rocher qui s'élève toujours plus haut sans jamais retomber, un tonneau qu on ne peut combler, parce qu'il est infiniment profond, une toile qui n'est jamais finie, parce qu'elle est immense. JVlais ne vous laissez pas prendre à de fausses analogies. Prenez garde d'appliquer vos petites mesures aux grandes œuvres de la métaphysique. Il y a science et science, comme il y a vérité et vérité. Vos questions sont faciles à défmir, à embrasser, à épuiser. Observer des faits et les généraliser en lois ou en classes, voilà tout le secret des sciences physiques et naturelles. Déduire des rapports de notions très simples et en former une chaîne continue, voilà tout le secret des sciences mathé* matiques. Le progrès est alors simple et élémentaire comme la science. C^est par addition que se construit la science; c'est par addition que procède le progrès. Il en est des diverses sciences comme des divers règnes de la Nature. Elles se forment par construction ou par organisation, par succession ou par développement, celles-ci selon les lois de la matière, celles-là selon les lois de la vie. Vos sciences procèdent dans leur formati(H) comme les êtres non orga^ nisés, par simple addition de parties. Le prc^rès n'y est qu'unes succession de vérités qui vont incessamment grossir le corps de la science» La métaphysique procède, c^mme les êtres organisés, par intussusception, transformation, développement. Le travail de son organisation est trop compUqué pour que le progrès soit visible à tous. Mais il n'en est pas moins

52 1MPUISSÀN6E DE LA MÉTAPBTSlQtJfi.

réel et perceptible à des yeux exercés. Voulez-vous un autre exemple plus populaire, et qui fera mieux encore ressortir le caractère du progrès de la métaphysique? Transportonsnous dans le domaine de Thistoire. Vous croyez, avec tous les esprits éclairés de ce temps, au progrès de Thumanité. Mais quelle idée vous en faites-vous? Vous représentez- vous l'humanité, telle qu'elle se montre dans l'histoire, comme un tout qui s'accroît indéfiniment par l'addition d'éléments nouveaux, ou même comme un être vivant dont tous les organes se développent et se fortifient incessamment? De pareilles conceptions ne tiennent pas devant les faits, La chute des empires, la dissolution des sociétés, la décadence et la ruine des civilisations, l'invasion de la barbarie, les révolutions qui brisent violemment la tradition, les restaurations qui la ressuscitent, le flambeau des lettres, des sciences et des arts qui s'éteint à l'Orient pour se rallumer à l'Occident, les incertitudes, les variations, les déviations, les brusques élans vers l'avenir suivis d'étranges retours vers le passé; tous ces incidents et bien d'autres contredis sent victorieusement la. théorie d'un progrès continu, uniforme, inflexible, géométrique^ consistant dans une série non interrompue de conquêtes de la civilisation sur la barbarie, de la science sur l'ignorance, de la liberté sur le despotisme, de la richesse sur la misère, du bien sur le mal, en un mot. Le vrai symbole du progrès de l'humanité, c'est le développement organique d'un être vivant, non pas d'une vie éphémère çt qui passe par toutes les phases de la nature mortelle, mais d'une vie éternelle et inépuisable, qui survit à toutes les formes, qui remplace perpétuellement des organes vieillis par des organes nouveaux, supérieurs en forc^ et en vitalité, et' qui, toujours plus complet, plus beau.

IMPUISSANCE DE LA MÉTAPHYgl^I^: SS

plus riche, ^'élevant déformes en formes, d'organisations en organisations, se. rapproche de plus eir plus de son type absolu, sans pouvoir y atteindre. Ce ggtîre de progrès ne saute -pas aux yeux comme le progrès gîéohrtétrique'; et bien des gens le nient, parce qu'ils ne le voiempas. N'eh serait-il pas de même en métaphysique qu'en histoire ?

Le Savant. — Votre distinction est vraie,' mais elle ne résout pas tout à fait la difficulté. Tout ce que vous venez de dire sur le développement organique de la métaphysique, et sur son progrès comparé à cehii de l'humanité, mé paraît ingénieux et profond. Je laisse les esprits superficiels ou prévenus vous chicaner sur ce points et je reconnais avec vous que l'histoire de la métaphysique révèle un véritable progrès organique^ comme l'histoire générale de l'humanité, pourvu qu'on l'interroge sérieusement; Mais c'est une autre question qui nous divise. Je n^ai jamais songé a contester ni la puissance vitale, ni la fécondité, ni l'efficacité morale et sociale, ni même un certain progrès de la métaphysique. Je suis là-dessus aussi libéral que ses meilleurs amis. C'est une admirable gymnastique pour l'esprit; c'est une source précieuse de doctrines, d'idées, de sentiments pour les croyances morales et religiieuses ; c'est un magnifique, déve* loppement de la pensée humaine, dans lequel la loi du progrès se montre comme dans tout le reste. La seule chose que Je conteste et qu'il vous faut démontrer, c'est que la métaphysique est une science , une science au même titre et dans les mêmes conditions que les nôtres, aussi simple, aussi évidente dan^ se^ principes , ses méthodes , ses progrès et; ses résultais. Tous avez, déjà reconnu, que ses résultais, dont je ne nie d'ailleurs ni l'ulilité ni même la vérité, n'ojjt pas l'autorité scientifique. Vous êtes forcé

3& IMPUISSi^NCB DE LA MÉTAPHYSIQUE.

également de convenir que le progrès de la métaphysique ne ressemble |)oint au progrès scienli figue. Cet avea me suffit. G^n*est pas du progrès en général qu'il s'agit entre nous, mais du progrès de la science. Ce progrès consiste dans une succession non interrompue de vérités qui s!enchalnent, et servent de point de départ à la découverte de vérités nou* villes. Or dans la métaphysique, ce ne sont pas des vérités qui se suocèdent, mais des systèmes. Et notess bien que le système nouveau commence invariablement par faire table rase : en sorte que Tœuvr&de la métaphysique est toujours à recommencer. Il lui faut reprendre les mêmes (Questions, asseoir ses bases , fonder ses principes, instituer ses méthodes comme au premier jour, enfin construire a n(n)o. Tandis que la science, une fois «ûre de ses bases, de ses principes^ de ses méthodes, élève lentement, mais solidement son édi** fice , en ajoutant pierre sur pierre ^ étage sur étage , ta métaphysique jette tout à cfoup dans les nues comme paf enchantement ses brillantes mais fragiles constructions, sans base, sans matière solide, sans ciment; véritables châteaux de cartes qui s'écroulent au premier souffle de la critique. Que cette succession de créations éphémères soit soumise^ comme toutes les œu\Tes de rhuBfianité, à la loi universelle du progrès, je n'eii disconviens pas. Mais c'est là le progrès de la nature et non de la science ; c'est le progrès des choses où il n'y a encore ni ordre, ni organisation. l*a philosophie naturelle aussi a connu ce progrès avant sa véritable période mentifique. La métaphysique en est là. Est-ce un signe de supériorité ? Quand vous comparez ce progrès à celui de no» sciences, efque vous le tî*ouvez bien supérieur, en ce qu'il est organique^ tandis que le nôtre est purement mécanique^ pormctiez-nioi de vous dire que vous abuser; des mots.

IHPUISSAIHCE de la MÉTAPHYSIQIÎB. 35

Réfléchissez un peu, et vous verrez que votre proj^rès-orjfrtnique n'est que Tenfiance de l'art. A mesure qu'tlne chose quelconque susceptible de progrès, une société, une science, s'ordonne et s'organise, à mesure que son mouvement; devient plus régulier, ou sa vie plus normale, le progrès devient de moins en moins organique, de plus en plus mécanique. C'est à tel point que le signe le plus caractéristique d' une-société bien organisée, d'une science bien faite, c'est le progrès mécanique pur, c'est-à-dire celui où les vérités succèdent aux vérités, les réformes aux réformés, sans interruption, sans déviations, sans défaillances, sans révo** lutions, sans réactions, sans touscei^ accidents qui indiquent que la victoire du bien et du vrai est encore contestée* Que la métaphysique ne soit donc pas trop fière de son progrès organique ; c'est le signe certain qu'elle n'est point encore parvenue à sa période scientifique, si jamais elle doit y arriver. Le Métaphysicien. — Voud êtes un rude jouteur. Il n'est pas facile d'avoir le dernier mot avec vouii. Eh bien ! soit; je conviens des faits. Point de solutions définitives, ni par suite de résultats stieniifiques f point de progrès uniforme et con^ stant : voilà deux graves symptômes de l'état de la métaphy^ sique, mais non décisifs au point qu'il iiaille en désespérer. Vous avez prouvé'queta métaphysique n'est pas une science faite, mais nullement qu'elle i^e soit pas en voie de le deve-nir. Toute sdence a eu ses essais, ses tâtonnemerits, ses difficultés, ses hypothèses, ses systèmes, son enfance cri un tnot. La philosophie naturelle en était là au xvi' siècle, avant tes découvertes de Galilée, les préceptes de Bacon et de Des*cartes. Vous- eussiez eu alors le droit' de la traiter comme Vous feifes aujourd'hui là métaphysique. On spéculait, on discutait beaucoup, on observait très peu et mal. La méthode

induclivc a changé tout cela , et a transformé la philosophie naturelle en- une science véritable. Qui vous dit quel» période «cten^t/î^tee de là métaphysique n'est pas enfin arrivée? Je conviens que son enfance a été longue, plus longue que celle des sciences ; j'en dirai les raisons plus tard. Comme ces raisons n'existent plus, je ne vois pas pourquoi la métaphy* sique ne marcherait pas enfin d'un pas ferme et assuré dans la voie de la science, ainsi que l'ont fait ses rivales deux siècles plutôt. Que lui manque-l-il pour cela? Elle a l'exemple des sciences physiques et naturelles, de leurs erreurs, de leurs méthodes, de leurs progrès, de leurs admirables résultats. Elle, a l'expérience de ses illusions, de ses chutes, de ses brillants et vains systèmes. Elle n'est plus jeune et n'a pas l'aveugle confiance de cet âge. Elle sait où l'ont conduite les hypothèses et les idées à priori; elle n'en veut plus. Vous n* entendez aujourd'hui sortir de sa bouche que de sages paroles sur la méthode, sur le danger des doctrines exclusives, sur la vanité des hypothèses, sur la nécessité de se rallier au sens commun. On ne peut avoir un meilleur esprit. Serait-ce la force vitale qui hji manquerait? Elle n'a pas^ il est vrai, les allures ni les sentiments de la jeunesse, cette (X)nfiance qui ne doute de rien, celte audace qui brave tout^ cette fécondité luxuriante qui multiplie les systèmes. Mais tant mieux; c'est le signe que l'âge de la maturité, de la virilité est arrivé, après une longue et orageuse jeunesse. Tout fait espérer qu'il en sera de la métaphysique comme de ces natures vigoureuses et généreuses qui, dans l'âge mûr, rachètent amplement leurs folies de jeunesse par de grandes wrtus et de magnifiques œuvres. Je ne veux point dire par la que la métaphysique ait rien à racheter d'un passé glorieux, tout resplendissant d œuvres immortelles. J'entends seule-

IBfPlIISSANCB DE LA MÉTAPHYSIQUE. «S7

ment qu'elle a eu lea défauts aussi bien que les mérifes de In jeunesse. Espéron&qu'elle aura désormais tous les carac(ères de la virilité.

Le Savant. — A vous dire vrai, je le souhaite plus que je ne Tespère. Je crains que vous ne vous fassiez illusion, à en juger du moins par les apparences. Je reconnais avec vous que la métaphysique n-a plus les allures de la jeunesse. Je la trouve en effet sage, prudente, défiante, modérée. Mais cette sagesse ne dépasse guère le sens commun ; cette prudence dégénère ^n timidité; cette défiance sent le découragement; cette modération ressemble singulièrement à Timpuissance. En un mot, cette prétendue maturité me parait avoir tous les caractères de la vieillesse. La métaphysique du XIX* siècle aime l'érudition et l'histoire. C'est un mérite qui lui estpropre, et qui manquait absolument à la philosophie du XYU!"" siècle, fort ignorante et fort dédaigneuse de la tradition. Il est bon que la science connaisse son passé, ne fût-ce que pour ne pas le recommencer. Mais si elle abdique toute initiative, si elle se repose et s^endort dans les bras de rhistoire, si elle pousse la défiance d'elle-même, la confiance dans la tradition , au point de croire son œuvre faite , et d'ériger l'érudition en science, n'y a-t-il pas là un signe de mort et de »tériUté? Or c'est là précisément l'esprit de votre école métaphysique, le goût de l'érudition, la passion de l'his* toire, le culte de la tradition. Elle étudié l'histoire par pure curiosité, dans une parfaite indifférence de la science ellenaême. Je dis par pure curiosité, car il est difficile de prendre au sérieux la tentative imaginée par vos éclectiques pour faire de l'histoire de la science la science même. Ériger le fait en principe, transformer la lutte des systèmes en loi nécessaire de la métaphysique, c'est tout simplement organiser Tanar^

38 IMPUISSANCE DE LA BfÉTAPHYSlQUÏ.

chie. Une î^ience n'est réellement fondée, au coniraire, qu'à partir du moment où cette lutte des systèmes cesse, où d'acord enfin sur les bases, les méthodes et les principes de la science, les savants ne se divisent plus que sur les questions secondaires, où les divergences se réduisent à des diverpi»tës de direction, suivant le goût et le génie de chacun. La tentative désespérée de Téclectisme ne pouvait faire illusion à des esprits sérieux. On en e>st resté à Tindifférenoe ou au découragement. Si la métaphysique n'a pas d'autre moyen de ramener à elle les esprits défiants et abattus, je la plains et je pense qu'die n'a plus qu'à faire son testament. Une science ainsi faite est une science morte.

Le Métaphysicien. — Rassurez^vous. La métaphysique n*en est pas réduite à cette extrémité. Elle vient de traverser une période tout historique, qui n'a été pour elle nv sans profit, ni sans gloire. Elle a appris à cette école bien des choses dont elle ne se doutait pas, et qui la guideront dans ses futures recherches : par exemple, les dangers de Timagination, la fâcheuse influence des mots^ l'abus des abstitks tioQS) rimpuissance des doctrines exclusives, la nécessite de méthodes sûres et précises. Mais avec tous ses avantagée rhistoire n'est pas la science; elle n'en est que la préhod nécessaire, La métaphysique a pu, dans un moment de fetigue, se reposer dans Térudition. Mais, croyez-le bien, le moment n'est pas éloigné où elle reprendra son essor. Fille de l'esprit humain, et fille légitime, quoi qu'en disent les mauvaises langues, elle a la force, la jeunesse immortelle de son père. El elle vivra autant que lui, car elle répond à ses besoins les plus profonds et les plus impérieux.

Le Savant. — Je crois comme vous à Timmortalité de la métaphysique, et par les mêmes raisons; seulement vous

croyez à son avenir scientifique^ et vous semblez l'espérer prochainement. Pour mon compte, je suis moins.conflant. Je ne découvre encore, je l'avoue, aucun des symptômes de l'heureuse révohition qui doit amener cette métamorphose. Si vos résultats seulement étaient contestables, il n'y aurait point à désespérer. Quand' les principes sont bien ëtabKs, l'œuvre de la science n'est point à refaire. 11 suffit d'en corriger ou d'en changer les conclusions. Je voudrais croire que la métaphysique en est là, et qu'elle n'a failli que pour avoir manqué aux règles de la logique. En ce cas, le remède est facile. Mais le vice de la métaphysique est autremmt profond. Oh lui conteste ses principes tout autant que ses conclusions. Toute vraie science a ses principes qui restent debout, lors même que les théories s'écroulent ; ce sont les assises de la science, qui en supportent l'édifice mtier. Ces principes sont des vérités incontestables qui servent de base aux inductions, ou de point de départ aux démonstrations. Dans les sciences purement démonstratives, conmie les matbématiqueSy ce sont les définitions. Dans les scienôes expérimentales, comme la physique, la chimie, l'histoire na*turelle, la psychologie, ce sont les perceptions Immédiates de Texpérience. Les inductions, les conclusions, les explications, les théories enfin changent, se modifient, se complètent^ scinmsforment, se renouvellent; les principes se main*tiennent invariables et invincibles. Si ces principes eux-mêmes étaient sujets à discussion, le terrain manquerait sous les pieds de h science, et il lui serait impossible de rien édifier. Eh bien 1 c'est ce qui arrive en métaphysique. La controverse emporte les principes avec les résultats. Citez-moi un seul principe qui ait survécu au naufrage des systèmes ? Où sont les vérités premières, où sont les notion» simples sur les-

UP làlPUlSSA^CB DE LA MÉTAPHYSIQUE.

quelles Ui métaphysique puisse s'appuyer comme sur une base inébranlable, fixum quidacinconcussum, comme disait notre grand Descartes?

Le Métaphysicien. — Je vous arrête d'un mot. La méta» pbysique n'a-t-eile pas ses vérités premières aussi bien que les autres sciences ?.A4-on jamais contesté ces axiomes^: tout phénomène ^ une cause, tout moyen suppose une iin, tout mode suppose une substance , tout corps est dans un lieu y toute succession de faits est dans le temps?

Lb Savant. — Non sans doute. Mais vous confondez les axiomes avec les principes proprement dits. Les axiomes nie sont que les conditions nécessaires de la déduction et de Vm" ductioQ ; ils n'en sont pas les principes. La science ne peut en rien déduire ou induire, ni directement» ni indirectement* Par exemple, sans le principe de causalité, l'esprit ne serait pas conduit à la recherche des lois, des causes, et surtout de la Cause suprême ; mais de cet axiome il est impossible de déduire aucune proposition physique ou théologique. Sanb l'axiome des causes finales, le naturaliste et le physiologiste ne s'enquerraient pas de la fonction d'un organe ; le théologien ne s'élèverait pas de l'ordre du monde au Suprême ordonna^ .teur. Mais tourmentez les axiomes tant qu'il vous plaira, vous n'en tirerez jamais rien ; et si la science n'avait pas d'autres principes d'induction ou de déduction, elle en serait encore à chercher sa première proposition. C'est donc des principes et non des axiomes qu'il s'agit. Or citez-moi un seul principe qui n'ait été contesté en métaphysique? De même que dans les sciences mathématiques, les principes sont les notions ou définitions des lignes, des surfaces, des solides, des figures diverses qu'affecte l'étendue, de même en métaphysique, les principes sont les notions ou définiliorts de

.cause, de fin, de substance, de matière, d'essence, d'acte et de puissance, de fini et d'infini, de contingent et de nécessaire, de relîitif et d'absolu, de réel et d'idéal, d'individuel et d'uni- .versel, de teinps et d'espace. Ces notions y jouent absolument le même rôle que les. notions de retendue et de ses diverses propriétés et figures en géométrie. Toute proposition métaphysique s'en déduit directement ou indirectement, à l'aide des axiomes précédemment énumérés. Or quelle est la notion, qudle est la définition métaphysique qui a'ait été sérieusement contestée ? Est-ce la notion de substance ? Mais il n'en est point sur laquelle les métaphysiciens soient moins d'accord. La substance pour le plus grand nombre est ce qui existe en soi. Pour Spinosa et tous les panthéistes, c'est ce qui existe en soi et par soi. D'où il suit qu'il ne peut y avoir qu'une substance, Dieu, dont tous les individus ne sont que des modes. Et même, paimi ceux qui s'accordent sur la définition générale de la substance, combien d'opinions diverses sur sa nature ? C'est la puissance pour les uns ; pour les autres à la suite d'Âristotç, c'est Vacte. Est-ce la notion de la matière ? Ceux-ci , comme Descartes «t son école, n'y voient que de l'étendue ; ceux-là, Leibnitz en tête, en font une force vive. Estr-ce ressence? Mais qui ne connait le grand . débat non encore terminé entre Platon et Aristote ? Suivant le premier, l'çssence des choses réside dans Pidée^ dans le genre; suivant le second, c'est dans.la forme^ dans l'espèce qu'il faut la chercher. Est-ce la notion de la cause, notion si peu claire par elle-même, que nous confondons sous ce nom les choses les plus diverses, la cause génératrice ou le principe, la cause créatrice ou l'architectç, la cause motrice ou le simple moieur ? Ce qui faitque^ lorsque nous appliquons cette notion au.graad problème de l'origine du monde, nous

.42 IMPDISSAMCE DE LA MÉTAPHTSIQDE.

ne pouvons arriver à une solution précise ou même intelligible. Est-ce la notion de tin, d'ordre, de perfection ? Spinosa réduit tout cela à de pures convenances de Tesprit humain, et trouve que rien n'est moins philosophique 'que de s'enquérir de la fm des choses. A ses yeux, leur nature, leur essence, voilà Tunique objet de la science ; le reste est affaire d'imagination et de poésie. Descartes pensait à peu près de noême. On sait le mépris du xvin<^ siècle pour les causes finales. Quant à la notion de principe, elle est encore' plus vague, plus élastique, plus féconde que la notion de cause en équivoques et en controverses. C'est tantôt la simple origine, tantôt le germe, tantôt la cause elle-même. Voilà encore un mot à renvoyer à la logique. Serait-ce la notion de l'infini par hasard qui rallierait toutes les opinions ? Mais toute une école la nie, ou, ce qui est la même chose, la réduit à la notion de l'indéfini. Je sais bien que l'analyse a démontré à tous les esprits sérieux combien cette doctrine est fausse. Mais enfin il reste encore, sinon du doute , du moins des nuages dans les meilleurs esprits sur les vrais caractères de cette notion de l'infini. Est-ce une notion précise, comme la notion du fini, ou la simple impossibilité pour la pensée de s'arrêter à une limite? Sait-on ce (Qu'est l'infini, ou seulement ce qu'il n'est pas? Enfin le connatt-^n réellement oil ne fait-on que le coneei)air?Cest un point que l'analyse n*a pas encore complètement éclairci. 11 en est de même de la notion de l'idéal, du parfait. En avons-nous la connaissance précise, la vraie représentation, ou cette simple conception qui fait qu'on peut dire ce qu'il n'est pas, mais non ce qu'il est? Les notions de l'absolu, du nécessaire, de Tuniversel, bien que plus simples,' plus précises que toutes les autres notions métaphysiques, donnent lieu à la même difficulté, et appellent

IMPOlftSANCB DE LA tfÉTAPHTfilQUE. AS

les lumières de Tanalyse. Les notions de temps et d'es« pace restent encore indécises sur quelques points essentiels, jnême api:ès les savantes dissertations de Leibnitz et de Qarke, et les profondes analyses de Kant. Qu'est-ce que le temps? Qu'est-ce que l'espace ? Faut^Uy voir des substances véritablea avec Glariie^ ou de simples rapports avecLeibnit^s, ou de pures formes de la sensibilité avec Kant? Et adhuc iub judiee H» est. Tout le dictionnaire des principes de la méta* ph^sique serait à refaire. Et si Tobscurité, la contradiction, l'équivoque sont ainsi à la source même de la science, oom« iB«ntveutK)n que la lumière , la certitude, la précision se trouvent dans les systèmes qui ne sont que des déductions ou des combinaisons savantes de ces notions pramières ? Tout est donc à recommencer, tout est à reprendre, les résultats et les principes, les théories et les définitions, les déductions et les notions premières. C'eât l'édifice entier qui est à refaire depuis la base jusqu'au sommet.

Le Métaphybigien. *>— J'aime mieux en convenir que de résister à l'évidence. Oui^ la métaphysique entière est à rema^ nier. Pourquoi le nier? Cet aveu d'ailleurs n'a rien de décou< rageant. Le temps n'est pas fort éloigné où la philosophie naturelle en était 1;^, ^ussi incertaine dans ses principes que dans ses théc^ies. En deux siècles elle a regagné le temps perdu en hypothèses, et, à on voir les magnifiques résultats et les merveilleux progrès, on eroirait qu'elle date de la plus haute antiquité. Pourquoi la métaphysique ne ferait-elle pas de même? Elle n'est en retard que de deux sièèles. Et encore que de vérités enfouies dans ses erreurs ? que de belles doctrines mêlées à ses vains systèmes? Plite on étudie son histoire, plus on se convainc que, si elle n'est pas encore une science, elle n'a point perdu son temps. Mais la voilà

kh IMPUISSANCE DE LA MÉTAPHYSIQUE.

aujourd'hui bien avertie par l'expérience, et sachant parfaitement ne qu'cHe a à fair^ pour devenir une science. Elle comprend h nécessité de sonder de nouveau ses bases, avant de rien édifier; de remonter aux principes,' avant de songer aux jrésoltats ; de soumettre les notions premières à l'atialyse, avant d'en rien déduire ; enfin de critiquer , avant detfo^mo* tiser. Tous les bons esprits s^. remettent- aujourd'hui à ce travail, et tout fait espérer qu'avant peu on sera en mesure de reprendre, avec succès cette fois, et sur une base solidey l'œuvre de construction impuissante jusqu'ici.

Le Savant. — Doucement. Vous êtes trop prompt à Fespoir; Vous parlez d'établir les assises de la métaphysique, comme s'il n'y avait qu'à se mettre à l'œuvre pour cela. Vous oubliez une chose : c'est que vous manquez d'instrument. Vous n'avez pas de méthode, et vous songez à fonder votre science ! Sans méthode, rien n'est possible, rien n'est stable , ni résultats , ni principes. Vous croyez reprendre l'œuvre de la science à son début, en remontant des résultats aux principes ; vous vous troitipez. Il y a quelque chose de plus essentiel, de plus élémentaire, de plus primitif encore que les principes ; c'est la méthode. Car c'est par elle qu'une science fonde ses principes, avant même de construire seâ théories. La méthode est donc le vrai début, le premier mot de la science. C'est par là quMl vous faut reprendre l'œuvre entière. Or vous n'avez pas de méthode.- Ne vous récriez pas; je ne veux pas dire que là métaphysique en manque absolument. En fait de méthodes, comme eh fait de systèmes, on pourrait dire qu'elle est trop riche ; elle n*a que l'embarras du choix. Mais où est la bonne? où est la vraie? où est celle qui doit mener la métaphysique à la science? Les idéalistes dédaignent l'expérience ; les empi-

1111>|J1SSANC£ hE LA MÉTAPHYSIQUJB. 45

ristcs ne veulent pas entendre parler de la spéculation. V analyse d*Aristote n'est pas moins suspecte que la dialeçlique de Platon. Si celle-ci égare la pensée dans la région des chimères , celle - là la retient dans le monde des réalités sensiblçs. La méthode alexand^rine^ ta réduction à runité^ bien plus aventureuse encore que la dialectique plato* nicienne, ne doit être citée que pour mémoire. Et croyez-vous les modernes plus d'accord? Si Descartes ramène la métaphysique au cogitOj ergo sumj Malebrançhe la fait remonter dans les régions de Tidéalisme. Spinosa reprend la forme géométrique, la méthode à priori des Éléates et des Alexandrins., Leibnitz incline vers la méthode historique. Et de nos jours, tandis que Schelling invoque ïintuitionel l'inspiration, pour atteindre d'emblée à l'absolu, Hegel y prétend parvenir par la voie plus longue et plus laborieuse de la logique. Parmi les métaphysiciens qui ont agité les questions de théologie naturelle, les uns préfèrent l'induction psychologique , les autres les pures conceptions de la raison. Vous allez droit à l'anthropomorphisme,, disent ceux qui cherchent Dieu dans la raison pure. C'est vous qui courez au panthéisme, ré^* pondent ceux qui le cherchent dans la conscience. Il n'y a pas de point sur lequel on dispute davantage encore aujour* d'hui, Eî adhuc sub judice lis est.

Le Métaphysicien, — Ici je vous arrête. D'où venez- vous dono? Il semble que vous ayez dormi un siècle , comme la princesse d'un conte d'enfants. Ce que vous dites était vrai il y a cent ans ; mais aujourd'hui la noéthode de la métaphysique est définitivement fixée. C'est l'observation et l'analyse* Comment en doutez-vous encore après Descartes, après Kant, après Locke et Condillac, après 1 ecùie écossaise tout entière, après l'école éclectique? Qui a pratiqué la vraie méthode

ptiilosophique avec plus de suite et de profofideur que Maine deBiran? Qui Ta enseignée avec plus d'autorité et appliquée avec plus de succès que Jouffroy? Qui Ta proclamée avec plus d'éloquence et d'éclat que M. Cousin?

Ltt Savant, — Je crains que vousiie confondiez encore ici deux méthodes, comme vous ave2 tout à l'heure coiifondu deux ordres de vérités. De même que la psychologie et la métaphysique sont fort distinctes, de mtême les méthodes qui leur sont propres diffèrent essentiellement. Il est bteo vrai que la psychologie a sa méthode faite aujourd'hui. Il faudrait fermer les yeux à Tévidence pour le nier. La psychologie a cherché longtemps sa méthode, plus longtemps que les swiences physiques et naturelles. Maid enfin elle l'a trouvée et la possède maintenant sans contestation possible, du moins de la part des gens sensés. C'est déjà une science, faible et

pauvre encore, pleine de lacunes^ encombrée d'hypo*

thèses et de questions métaphysiques. Mais enfin chaque jour elle comble ces lacunes , elle se dégage de ces hypo* thèses, elle s'enrichit d'observations, d'analyses, dedescrip* tions, et tend à devenir une science, au même titre que la philosophie naturelle. Il en est tout autrement de la meta* physique. Sa méthode est encore à fixer. Je sais bien que quelques métaphysiciens suppriment la difficulté en identi^ fiant les deux sciences et les deux méthodes. Selon eux, la métaphysique n'est qu^une simple induction delà psychologie^ La méthode psychologique suffit et répond à tout. C'est pat la psychologie qu'on arrive à la science de la Nature et de Dieu, aussi bien qu'à la science de l'homme. La conscience est un livre où tout se peut lire, quand on y regarde bien, Dieu et le monde de même que l'homme. Mais cette doctrine est loin d'être admise par la majorité des métaphysi'*

IMPU1SSAI9GB DE LA MÉTAPHtSIQUE. &7

ciens. Et n vrai dire, si l'on conçoit qne la métaphysique emprunte plus à la psychologie qu'à toute autre science, on ne comprend guère comment deux sciences, dont l'objet est aussi différent, pourraient se traiter par une seule et rtiême méthode, comment une science essentiellement générale, comme la métaphysique y pourrait se déduire ou s'induire entièrement d'une scimce particulière, comme la psychologie. Les grands métaphysiciens ne l'ont jamais entendu ainsi. La métaphy^ sique du xvit* siècle n^a point connu cette méthode. La nou<^ velle philosophie allemande n'en veut pas entendre parler. Ceux même qui la prônent éprouvent beaucoup d'embarras à la pratiquer, et se trouvent dans la nécessité d'en modifier, d'en corriger sans cesse les résultats, en y mêlant les con« ceptions àjpnort de la méthode spéculative. La question de méthode n'est donc pas plus décidée que la (Question de système. Entre la méthode psychologique et la méthode spé'^ culative on hésite encore, tout comme entre l'anthropomoN {diisme et le panthéisme. Aussi voy^ chaque métaphysi» den à l'œuvre. Ce n'est pas seulement un système nouveau qu'il annonce, c'est aussi une méthode nouvelle. En sorte que l'œuvre entière de la science est toujours à recommencer.

Le MÉtAPHtsimiN. ~* Voilà encore un fait dont il est im-» possible de ne pas convenir dans une discussion loyale. Oui, la méthode de la métaphysique est à fixer, sinon à trouver, puisqu'elle est l'dtyjet de tant de contestations et de contradictions. Mais rien ne prouve qu'on ne puisse y parvenir.

Lf SAVART.^J'al parlé du présent, non de l'avenir. J'aime à espérer, comme vous, que la métaphysique aura un jour

méAK^de. Mais quel joUi*? Précisément celui où elle aura

défini son objet. En ^ffet, ta méthode et l'objet d'une science se tiennent étroitement^ si étroitement qu'il est impossible de songer à fixer Ja méthode d'une science quelconque, si d'avance on n'en a défini l'objet. Ainsi, jusqu'à ce que l'objet des sciences physiques et naturelles eut été bien défini d circonscrit.dans ses véritables limites, ces science ont erré de spéculations en spéculations, à peu près comme la meta* physique, sans méthodes définitives, sans résultats certains, sans progrès continus. Mais le jour où Bacon fit comprendre que la philosophie naturelle a pour objet la recherche positive des lois et non des causes, la généralisation et non Texpli-^ cation des faits, la science eut bientôt trouvé sa méthode, et les résultat&et les progrès ne se firent point attendre. Eh bien! il ne semble pas que ce jour soit venu pour la métaphysique; car on dispute encore sur son objet. Et à la difficulté de s'entendre, à la diversité et à la divergence des définitions, on dirait que cet objet n'existe pas, et que la métaphysique n'est qu'un vain mirage de l'esprit humain. Vous me raesu-* rerez sans doute sur ce point ; mais, si la conclusion est contestable, le fait ne l'est malheyreusement pas. Nierez* vous qu'il y ait tout,^tant d'incertitudes, d'obscurités, de contradictions sur l'objet que sur la méthode, les principes^ les résultats, les progrès de la métaphysique? Ni^ez-vous que la métaphysique ait cent fois changé de terrain pour trouve? une assiette solide, sans jamais y parvenir ? Poui' ne pas remonter plus haut, voici Platon qui en fait 'la science des idées. Puis arrive Âri^tote qui réduit les idées à de vainea abstractions, supprime l'objet même de la philosophie platonicienne, et y substitue la recherche des principes et des causes premières. Voilà la métaphysique engagée à la ppur^ suite des causes. Toutes les écoles, sauf le néoplatonisnie

IMPUISSANCE DE LA MÉTAPHYSIQUE. /jO

alexandrin, n'ont phis d'autre souci.- L'antiquité, le moyen âge, la renaissance répètent le mot d'ordre, jusqu'au xvii^ siècle, qui le conserve encore dans ses écoles, mais le combat et le tourne en ridicule par l'organe de Bacon , de Descartes, de Malebranche, de Spinosa et de ses plus hardis penseurs. Au iviii' siècle, les causes proprement dites ont disparu de la science, causes efficientes, causes formelles, causes matérielles , causes finales , çt ont emporté la métaphysique avec elles ; tant on était habitué à identifier la métaphysique avec le péripatétisme et la scolastique, malgré la révolution cartésienne qui avait créé une métaphysique nouvelle. Au fond, c'est plutôt contre la science de l'école que contre le cartésianisme que s'insurge la philosophie du xvm* siècle. Mais si la métaphysique n'est pas la science des causes et des principes, qu'est-elle donc? Il semble qu'elle n'ait plus d'objet, ni par suite de raison d'être depuis le discrédit de la définition péripatéticienne. C'est là en effet la conclusion avouée ou tacite de tous \ês vrais organes du dernier siècle, de Reidet de Kant aussi bien que de Locke, de Condillac et de Hume. Mais ils avaient compté sans l'esprit humain qui n'abandonne pas ainsi ses prétentions. L'Allemagne vint en aide à la métaphysique et lui trouva un nouvel et merveilleux objet. A en croire ses philosophes , Arislote et les autres étaient vraiment trop modestes dans leurs spéculations. La métaphysique est bien autre chose que la science des causes et des principes; ce n'est pas moins que la science de l'abiolu. Il ne s'agit que d'y arriver. On y grimpe comme on peut. Schelling n'y fait pas de façons ; il ne marche point, il ^ole, et porté sur les ailes de Yintuition^ \e voici d'emblée dans l'absolu. Hegel y parvient également, mais à travers l'obscur labyrinthe d'une logique inextricable. Une fois au

sommet delà pensée et des choses, Tesprit voit, contemple, domine la réalité. Il la domine si bien qu'il la corrige, la refait au besoin, si elle a Je malheur de ne pas reproduire fidèlement le système transcendental des idées a priori. C'est sa faute xOt non celle4ela métaphysique. Car notez bien ceci, ce n'est pas la pensée qui est le miroir de la* Nature; c'est la Nature qui est le miroir de la pensée. A cette hauteur, la métaphysique assiste à la création universelle; elle a le secret de la pensée divine qui a présidé à tout ; elle connaît et contemple le monde a priori, avant que l'expérience ne le lui ait successivement révélé. Tant mieux, si l'expérience confirme ses spéculations ; mais la métaphysique allemande ne la reconnaît point pour juge de ses constructions logique^. L'expérience ne témoigne que de la réalité, et c'est la vérité même que poursuit la science. Peu importe ce qui est à qui sait ce qui doit être. C'est à ce point de vue que Hegel et plusieurs de ses disciples ont surpris parfois la Nature en défaut, au point d'en signaler même certaines lacunes et certaines aberrations. Vous voyez donc que Tobjet de la métaphysique change avec les systèmes et les époques. C'est avec Platon la science des idées, avec Âristote la science des causea, avec les alexandrin^ la science de Yuniié, avec Spinosa la science de la sub^tançef avec Malebranche la science des idées prises dans un sens im peu nouveau, avec Leibnitz la science des forces simples ou monades, avec- Schelling la science de Vabsolu^ ayec Hegel la science de Tifii^e pure^ avec les éclectiques la science de toutes ces belles choses à la fois. Voilà encore un fait que vous ne pouvez nier. • Le Métaphysicien. — Je ne nie pas, mais j'explique. Je ne nie pas la diversité des déiinitions ; mais je soutiens qu'elles reviennent toutes à peu près au même -^ que la pensée de

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Platon, d'Âristote^ de Plolin, de Spinosa, de Malebranchc, de Leibnitz, de Schelling, de Hegel est identique^ sous les défi* nitions et les formules les plus diverses. Partout et toujours la métaphysique €st- elle autre chose que Teffort de Tesprit humain, pour descendre au fond ou monter au sommet des choses? Elle pousse l'analyse jusqu'aux éléments les plus simples, jusqu'à la substance même des êtres; elle élève la synthèse jusqu'aux lois les plus générales, jusqu'à l'unité de la vie universelle. Dieu, l'âme, la matière, qu'est-ce autre chose que l'absolu dans les trois catégories de la cause^ de la vie et de la substance. L'absolu en tout et partout, l'absolu dans toutes les catégories de la pensée humaine, quantité, qualité, relation, modalité, temps, espace, etc. : c'est là l'objet constant, invariable, unique de la métaphysique. Moquez-vous de ses prétentions tant qu'il vous plaira ; mais reconnaissez qu'elle n'a jamais varié sur ce point.

Lb Savant. — Je vous entends et ne suis pas éloigné de partager votre opinion sur l'identité réelle des définitions do la métaphysique. Je vois bien qu'en elTet c'est l'absolu que vous poursuives? tous, sous des noms différents. Mais quand votre accord serait parfait, vous n'y gagneriez pas grand chosCà Tout ce qu'on pourrait dire, c'est que vous poursuivez la même chimère. Chercher l'absolu, quelle prétention, pour kepaa dire quelle folie ! Est-ce bien l'esprit de l'homme, si imparfait, si borné, qui aspire à l'absolu? L'impossibilité d'y atteindre est déjà évidente o prton, et l'histoire de la métaphysique n'en est qu'une longue et triomphante démonstration. Dq[)ui8 que l'esprit humain connaît mieux la mesure de ses forces, il a abandonné aux rêveurs ces spéculations ambitieuses. Mais alors la métaphysique s'est trouvée sans objet, et a (ait place à là psychologie et à l'idéologie proprement dite.

Fallait-il en venir à cette extrémité? La métaphysique est-elle condamnée sans retour à Talternative de manquer d'objet ou d'avoir un objet chimérique? C'est ce que je ne décide point. Je me borne à constater un fait : l'incertitude actuelle de la métaphysique jusque dans son objet ; c'est tout ce qu'il me faut pour le moment. Remarquez bien que, dans toute cette discussion, je n'ai mis en avant que des faits. J'îii mis en lumière l'état présent de la métaphysique, sans en tirer aucune induction pour l'avenir. Il reste constant que l'autorité scientifique manque à la métaphysique, qu'elle manque à son objet, à sa méthode, à ses principes, aussi bien qu'à ses progrès et à ses résultats. Je n'en conclus rien contre la possibilité de cette science, et je laisse aux métaphysiciens toutes leurs espérances. Je n'entre même pas dans l'appréciation des objections et des contraditions auxquelles les questions métaphysiques ont donné lieu jusqu'ici; Il est possible à la rigueur, sinon probable, que ces objections n'atteignent pas sérieusement la métaphysique. Toujours est-il qu'elles ont ébranlé lés convictions et réussi à jeter un nuage sur tous les points essentiels. Elles ont eu assez de crédit pour empêcher la métaphysique d'arriver à l'évidence et à l'autorité, conditions sine qua non de toute science. En un mot, à l'heure qu'il est, la métaphysique n'est pas une science, telle est ma seule, mais invincible conclusion. Dura veritas^ sed veritas! Vous pouvez la regretter, mais non la nier.

Le Métaphysicien. — Vous avez raison ; il faut«e résigner. Hélas! il est impossible à un esprit sérieux et sincère de se faire illusion. La métaphysique n'est pas encore une science. Cet arrêt est écrit en caractères trop visibles dans son histoire. Toutefois ne triomphez pas trop de mon aveu. Vos sciences auront leur tour. Mais nous ne pouvons prolonger

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indéfiniment cet entretien déjà bien long. La niéln[)hysique reste sous le coup d'une défaite ; mais elle prendra sa revanche un autre jour, et vous n'aurez rien perdu pour attendre.

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