‹ La métaphysique et la science; ou, Principes de métaphysique positiveChapitre 18 sur 29 · TROISIÈME ENTRETIEN · texte numérisé non relu

TROISIÈME ENTRETIEN

Le Savant. — Êtes-vous enfin décidé à abandonner aux rêveurs de métaphysique des problèmes que la science positive ne peut résoudre?

Le Métaphysicien. — Moins que jamais. Si ces problèmes n'étaient que des caprices d'imagination ou des jeux d'école, je me résignerais bien vite; mais plus j'y pense, plus je vois que j'ai devant moi les questions les plus vitales et les plus indestructibles de la pensée humaine. Tandis que les systèmes passent, elles restent au fond des esprits. Elles ne se laissent pas éconduire avec les doctrines métaphysiques qui en prétendent donner la solution. L'âme humaine, l'esprit, la matière, Dieu, l'infini, l'absolu, les principes et les causes des choses ne sont pas des problèmes propres à la spéculation métaphysique, nés et devant mourir avec elle. De telles vérités n'ont rien de commun avec ces questions de pure dialectique qui ne sont point destinées à franchir le seuil de l'école. On ne peut dire d'elles : Illa sejaclet in aula. Filles légitimes de la pensée humaine, elles ont commencé et finiront avec cette pensée. On les voit paraître à toutes les époques et sous toutes les formes. Le monde les connaît aussi bien que l'école. Dès le berceau des sociétés, la religion et la poésie s'en emparent, les entourant du prestige

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de la révélation, ou les parant des riches couleurs de Timagination. Puis, avec les progrès de la pensée humaine, vient la philosophie qui les reprend, les soumet à Tanalyse, les contemple à la pure lumière de la raison, et essaye d'en donner une ^lution scientifique. Les religions passent; les systèmes métaphysiques n'ont qu'un jour : les questions restent immortelles, comme la raison qui les porte dans son sein. Le scepticisme, si puissant ccKitre les systèmes, ne peut rien contre les questions. Si elles sommeillent un moment avec l'esprit humain dans ces crises morales où celui-ci semble avoir perdu le sentiment de ces hautes vérités, elles se réveillent et se posent de nouveau, que dis-je, elles s'imposent avec une autorité devant laquelle tout s'incline bientôt, philosophie, science, poésie, arts, politique. L'indifférence à ces questions n'a jamais été que la fatigue d'un moment ; et encore ne pourrait-on citer un seul jour où elles aient absolument manqué à l'humanité.. La science ne leur a pas toujours été favorable, il est vrai ; mais, quand la science les repousse, elles se réfugient dans le sentiment. Au xvni' siècle, époque d'analyse et de critique, s'il en fut, on croyait en avoir fini' avec les questions théologiques et métaphysiques. La foi en Dieu était une superstition; la croyance à l'âme, à l'esprit, à l'immatériel, à l'invisible, un rêve de la poésie. La science n'avait que faire de ces traditions de la scolastique et du moyen âge; l'athéisme était la mesure de. tous les esprits bien faits. Et pourtant, dès ce moment, des voix s'élèvent, je ne dis pas de la foule, mais de la société même des philosophes, pour troubler ce concert sacrilège. Voltaire fait ses réserves ; Rousseau public la Profession de foi du vicaire «avoyarrf ,\Bernardin de Saint- Pierre proteste au nom de la Nature elle-même, la seule

divinité des encyclopédistes; Kant invoque la morale au secours de la théologie et de la métaphysique plus qu'ébranlées par sa critique. Le premier mouvement du xiv^ siècle est de revenir à ces questions dédaignées ; «on premier mot est religion. Il est si impatient, si affamé de croyances, qu'il reprend et proclame tout d'abord celles du passé sans réflexion, sans examen, sans mesure. La philo*' sophie.se montre plus sage let plus défiante; elle n'adore point du jour au lendemain ce qu'elle a brûlé; mais elle revient assez vite par les voies de la science à la méts^hy'* sique, sinon à la théologie. Et aujourd'hui, en dépit des progrès de l'analyse, des arrêts de la critique et des dédains de vos sciences, nous nous retrouvons en face des mêmes questions, plus impérieuses, plus vitales que jamais pour la religion, la poésie, la civilisation, véritable sphinx tout prêt à dévorer les sociétés qui refusent d'expliquer ses énigmes. Pensez'-vous encore à les supprimer ?

Le Savant. — Dieu m'en garde. JecQaviens avec vous qu'il est plus facile d'éconduire les systèmes que les queiitions. Mais qui vous parle d'exclusion ? Je ne suis point un ennemi systématique de la métaphysique : nous autres savants, nous nous inclinons toujours devant la puissance des faits. Or c'est un fait incontestable que les questions survivent aux systèmes, et qu'elles répondent à un besoin indestructible de l'esprit humain. Nous n'entendons point exclure ces questions du do* mainede la pensée ; nous leur fermons seulement la porte de la science. Les questions et même les doctrines métaphysiques occuperont toujours, nous aimons à le reex)nnaître, une grande et honorable place dans le champ illimité des croyances humaines. Que la métaphysique continue donc ses spécula* lions. Tout en l'invitant à mieux faire^ nous ne trouvons pas

qu'elle ait perdu son temps. La religion, la morale, la poësie, la vraie civilisation auront toujours hesoiii de ses lumières et de ses inspirations. Si Dieu, si. l'âme, si Tesprit, si l'infini, si l'être universel, si les substances, les principes, les causes et les fins sont des mîots à rayer du dictionnaire de la scianoe, il. &ut les conserver dans toutes les langues hu*maines. Aussi bien le génie de Thumanité prévaudra toujours contre les préventions et les dédains de Técole. Seulement, qu'il soit bien entendu entre nous que la spéculation metal^ysique n'est pas la science, pas plus que la croyance n'est la connaissance proprement dite. Nous ne vous demanderons pas pour vos doctrines la précision, la rigueur, l'évidence, Tautorita de nos théories. Nous savons qu'elles ne comportent pas tous ces caractères de la science. Nous admirons le génie, la fécondité, l'éloquence de vos grands métaphysiciens. Nous sommes très disposés a les suivre, pourvu qu'ils ne contredisent ni nos expériences ni nos théories, et pour peu qu'ils parviennent a se mettre d'accord ; car autrement ils nous laisseraient l'embarras du choix.

Lm Métaphysicien. -*— Parlez- vous sérieusement, et n'estce pas un piège que vous tendez à la métaphysique? En tout cas, elle n'aura garde d'y tomber. Vous nous faites là une étrange concession. Vous voulez bien de la métaphysique <^mme croyance, mais non comme science. Votre distinction me rappelle celle de Platon, au début du Timée : « Ce que l'être est au devenir, la vérité l'est à l'opinion. Tu ne seras donc pas étonné, i^crate, si après <}ue tant d'autres ont parlé diversement sur le mênie sujet, j'essaye de parler de Dieu et de la formation du monde, sans pouvoir vous rendre mes peniSées dans un langage parfaitement exact et sans tucua^ contradiction. Et si nos paroles n'ont pas plus d'in-

-vraisemblance que celles des autres, il faut s'en contenter et bien te rappeler que moi qui parle et vous qui jugez, nous sommes tous des hommes, Qt qu'il n'est permis d'exiger sur un pareil sujet que des récits vraisemblables* » C'est la dialectique, c'est-à-dire la métaphysique du temps qui traitait amsi Ja philosophie naturelle, encore tout enveloppée de fictions et d'hypothèses plus ou moins bizarres. Aujourd'hui les rôles sont renversés. C'est la philosophie naturelle qui parle des opinions plus ou moins probables de la métaphysique. Platon n'avait pas tort de reléguer dans le domaine de l'opinion des hypothèses dont l'imagination faisait à peu près tous les frais, et qui d'ailleurs n'avaient aucun intérêt pratique. Mais traiter de même la théologie et la psychologie (j'entends la psychologie rationnelle ou métaphysique qui traite du principe des phénomènes de la vie morale), nous semble chose bien grave* La science de Dieu, la science de l'âme une opinion! Sur tant de choses accessoires ou de pure curiosité, la lumière n'a point été refusée à l'esprit humain ; et sur ces grandes questions qui intéressent notre destinée, il serait condamné à n'entrevoir que des lueurs douteuses et vacillantes! L'astronomie, lors même qu'elle nous entretient des choses et des phénomènes de la lune, la géologie, alors qu'elle nous fait l'histoire du globe, comme si elle y eût assisté, sont des sciences dont l'autorité ne souffre aucune contestation, et les notions les plus simples, les plus importantes de la théologie et de la psychologie ne seraient que des opinions ! Étrange anomalie où ne se reconnaît guère la sagesse du Créateur ! S'il en est ainsi, adieu la métaphysique. En voulant la sauver, vous lui avez porté le coup mortel. Si, comme vous le dites, elle ne comporte que des croyances, et que le propre de la croyance

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soit de manquer de précision, de rigueur, d'évidence, on n*a que faire de la métaphysique. Comment bâtir sur le sable? Comment se reposer dans le doute? Cela pouvait convenir à Tenfance de l'esprit humain. N'ayant pas encore goûté du fruit de la science, il était de facile composition sur les conditions de la foi ; il se laissait séduire par des hypothèses ou charmer par des fictions. Mais aujourd'hui qu'il a l'âge viril, il ne peut entendre parler que la langue de la science ; on ne le berce plus avec les fables de son enfance ; on ne Ten* traîne plus avec les rêves de sa jeunesse. Il veut bien accepter toute vérité, morale et religieuse, aussi bien que mathé* matîque et physique, mais avec la lumière de l'évidence. Il ne repousse pas la métaphysique, pourvu qu'elle se présente avec le sc^au de la science. Mais espérer qu'aujourd'hui il croira à une opinion^ qu'il s'accommodera d'une doctrine que le vent de la critique aura balayée demain, c'est méconnaître ses justes exigences. Autant lui demander de se décider sur croix ou pile. Nous voilà engagés dans les incertitudes de la probabilité morale, la plus vague et la moins susceptible de calcul* En vain direz-vous que ce genre de croyance a pleine autorité sur l'esprit, à raison de la nécessité pratique des vérités qu'il embrasse. L'esprit ne se donne jamais à la vérité par calcul. Il croit parce qu'il voit, et sa foi est d'autant plus ferme que son intuition est plus claire. Vous avez beau lui prouver qu'il a le plus grand intérêt à croire ; s'il voit mal ou s'il voit faiblement, il est inquiet, incertain, sinon indifférent à la vérité que vous voulez lui faire croire. En un mot, ce n'est pas l'importance, mais l'évidence d'une vérité qui est la mesure de la foi de l'esprit. Votre distinction de la science et de la croyance n'est donc plus possible aujourd'hui. Si Dieu, si l'infini et l'universel

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si l'Ame et l'esprit ne sont pins qne des objets de croyance, il faut les renvoyer à la poésie. Et encore la poésie de notre temps est trop sérieuse pour se nourrir de rêves. Elle aussi a atteint Tâge viril. Elle aime la vérité et cherche ses inspirations dans la science. Elle veut que là fiction ne soit que Tenveloppe de la vérité ; elle entend être un symbole, et non Un mensonge. Triste sort des plus hautes questions qui aient jamais préoccupé le génie, de ne pas même trouver place parmi les arts de l'imagination !

Le Savant. ^^ Vous avez raison. Ma distinction ne résiste pas à la logique. Pour tout esprit rigoureux, il n'y a pas de milieu entre savoir et ignorer. La croyance, quel qu'en soit le degré de probabilité, n'est qu'une fleur fragile qui porté dans son sein le ver rongeur du doute. Il n'y a plus rien à espérer de ce côté pour la métaphysique. Mais toute vérité ne s'adresse pas à l'intelligence ; toute certitude n'est pas fondée sur l'intuition. N'y a-t-il pas des choses qui se sentent et ne se voient pas ? Et le sentiment n'est-il pas un principe de certitude aus^ bien que l'idée? Voilà, ce me semble, un asile ouvert aux vérités de l'ordre métaphysique et théolo-^ gîque. Qu'importe que je n'en aie pas la vue bien nette ni là démonstration exacte, si j'en ai un profond, un invincible sentiment? Qu'importe qu'elles laissent à désirer à ma raison, si mon cœur en est touché, saisi, subjugué? Le sentiment n'a pas une moindre autorité que 1 évidence. Pas plus que l'évidence, il ne souffre la critique et la contradiction. Seulement c'est au cœur qu'il parle et non à la raison. Mais importe peu que la vérité s'annonce par la lumière ou parla flamme, qu'elle échauffe l'âme ou éclaire l'esprit, pourvu qu'elle produise son effet. Je trouve que l'on a grand tort de soumettre à l'épreuve de la démonstration, de l'analyse et des

procédés de h science, des vérités nnssi précieuses que les notions de Dieu, de l'Ame, de In destinée humaine, et qu'on ferait beaucoup mieux de s'en tenir aux inspirations du sentiment. L'esprit est comme l'œil ; il se laisse prendre aux apparences, tandis que le cœur a toute la sûreté du tact. Il est bien de voir la vérité ; il est mieux de la sentir. Pourquoi iriez- vous livrer aux coups de la dialectique des vérités qui ont un refuge asraré dans le sentiment ? Beaucoup d'excellents esprits sont de cet avis. C'était la doctrine de Rousseau. Et, dans ces derniers temps, n'avons-nous pas vu Jacobi fonder, sur l'autorité du sentiment, Tordre des vérités morales et religieuses, ébranlé par la critique de Kant et mal rassis sur la subtile dialectique de la nouvelle philosophie allemande?

Le Métaphysicign. — Le sentiment^ j'en conviens, est pour les vérités morales et religieuses un asile plus sûr que la simple croyance. Il est invincible comme l'évidence ; il est absolu comme la science. L'ftme peut s'y reposer à l'abri de la critique^ et sans crainte des sophismes de l'école. Il est plus puissant pour l'action que la raison, parce qu'il est une force, et que la raison n'est qu'une lumière. Ce n'est pas moi qui contesterai l'autorité, la vertu pratique dû sentiment. Mais vous me semblez vous méprendre sur la nature et le rôle de ce phénomène moral. Votre théorie repose sur la séparation et l'opposition du sentiment et de la raison* Là est Terreur. Le sentiment n'est point un phénomène isolé, indépendant de la pensée; il en dépend, et le lien qui les unit est si intime, que le sentiment est toujours en raison directe de la pensée. Il croît et décroît constamment avec elle. Plus l'intuition de la vérité est neltC; plus le sentiment est vif; soyez sûr que Tâme sent d'autant mieux la vérité que l'esprit la voit plus clairement. La

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lumière n'est pas la flamme sans doute, mais ici elle en est la source. Y a-t-il des natures assez impassibles pour voir la^rérité sans la sentir, Je n'en sais rien ; j'en doute fort, surtout s'il s'agit de ces vérités qui ont le privilège de faire palpiter les cœur^. Mais quand cela serait, il n'en faudrait pas conclure l'inverse. Si l'on peut voir la vérité sans la sentir, il est impossible de la sentir sans la voir. Et le sentiment est précisément en proportion de la clarté de l'intuition . D'une autre part, le rôle du sentiment n'est pas de remplacer la raison en cas d'insuffisance; il répond à un tout autre besoin. Tandis que la fonction de la raison est de révéler la vérité à l'esprit, la fonction du sentiment est d'entraîner l'âme à l'action . La nature humaine n'est double que pour l'analyse et la science ; elle est profondément une et indivisible dans la réalité et la vie. Elle est partout et toujours intelligence et âme, pensée et sentiment. Quand la vérité brille, j'entends la vérité morale, le beau, le bien, le saint, le juste, soyez sûr que le cœur bat en même temps que l'esprit s'illumine. A vrai dire, il n'y a pas même là deux actes inséparables, mais distincts. Voir et sentir, penser et aimer sont deux éléments, c'est-à-dire deux abstractions de l'analyse qui ne se réalisent que dans l'unité de leur synthèse. Ne me parlez pas de vérités qui se dérobent à* la raison et se révèlent au sentiment. Toute vérité passe d'abord par l'esprit avant de pénétrer dans le cœur. Avant la flamme, la lumière; avant l'inspiration, l'intuition. Il n'y a pas deux vérités, quoi qu'en disent les mystiques : l'une pour l'esprit, l'autre pour le cœur; l'une qui se voit, l'autre qui se sent. C'est la même vérité qui se voit et se sent, qui s'adresse au cœur et à l'esprit, objet de pensée et d'amour tout à la fois, surtout de pensée pour les .natures spéculatives, surtout

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d'amour pour les natures passionnées, mais pour tous plus ou moins objet de pensée et d'amour. Le mystique a beau fermer les yeux à la lumière, à l'évidence, et prêter l'oreille aux. vota? du cœur; il n'entendra rien, s'il n'a rien vu. Le coeur n'est qu'un écho ; il ne fait que rendre en accents passionnés la parole de vérité tombée dans l'intelligence. Seulement, comme l'âme mystique a soif de vérité, quand la raison se tait^ c'est l'imagination qui parle. Et alors le cœur se laisse prendre à ses décevantes paroles. A défaut de la pure et salutaire lumière de l'inlelligence, il s'échauffe, il Vexalte aux folles visions, aux songes fantastiques. Voilà où mène le divorce de la raison et du sentiment. Si vous répugnez au mysticisme, vous n'abuserez pas du sentiment; vous n'en méconnaîtrez pas la loi et vous n'en exagérerez pas le rôle. Vous le prendrez pour une simple affection de l'âme, qui>n'a point la vertu de nous révéler la vérité. Toute révélation, toute lumière vient de l'esprit, comme toute flamme jaillit du cœur. Parlez-vous d'enthousiasme, de vertu, d'héroïsme, c'est le cœur qui vous répondra ; et encore il ne vous répondra que sur le mot d'ordre de la raison. Mais si vous parlez de vérité, de vérité morale et religieuse aussi bien que de vérité physique et mathématique, c'est la raison et non le sentiment, c'est l'esprit et non le cœur qui est juge. Vous avez beau chercher pour cet ordre de vérités un asile hors du domaine de la science et de la pensée, vous n'en trouverez point. Le sentiment suppose la raison ; il en suit toutes les vicissitudes et toutes les perplexités; invincible quand elle est sûre de la vérité, faible quand elle hésite. C'est la lumière qui fait sa force ; c'est l'évidence qui fait son autorité. Si ma raison hésite sur Dieu, sur l'âme, sur l'infini, comment voulez-vous que mon cœur se donne à ces vérités?

OÙ mon esprit ne voit rien, que peut sentir mon âme ? C'est donc toujours à la raison, à révidence, à la science qu'il faut en revenir. Le mysticisme ne résout pas la difficulté. Vous ne voulez plus entendre parler de métaphysique? Soit; elle ne souffle plus mot. Mais les questions parlent ; elles parlent haut et fort. C'est à la science de répondre ou de trouver qui réponde à sa place. Le sentiment n'est pas une autorité compétente.

Le Savant. — J'en suis fâché pour la métaphysique, à laquelle j'avais cru pouvoir ménager un dernier asile. Votre logique l'y poursuit et ne lui laisse pas même la dernière pierre où elle pouvait reposer sa tête. Cela vous regarde.*

Le Métaphysicien. -— Cela vous regarde bien aussi quelque peu, messieurs les savants ; car enfin , en ruinant la métaphysique, vous avez ravi à l'esprit humain tout espoir de ce côté. Vous nous avez bannis du domaine de la science, où vous régnez seuls maintenant. Il n'y a de vérité, de lumière, d'autorité que par vous et par vos méthodes. Vous êtes aujourd'hui les arbitres de la vérité, les docteurs de la loi, les pères de la foi. Élevez- vous à la hauteur de votre rôle. Vous avez contracté une grande dette envers l'humanité, le jour où vous avez condamné la méta*^ physique au nom de la science. Il ne suffit pas de dire : tant pis pour les systèmes. L'esprit humain en fera volontiers le sacrifice, j'en conviens. Mais, si la métaphysique l'intéresse médiocrement, les questions qui en faisaient l'objet n'ont rien perdu de leur gravité, de leur nécessité. Qu'en voulezvous faire ? Ce n'est plus ici la cause de la métaphysique qui est en jeu : c'est la cause de la reUgion, de la morale, de l'humanité.

Le Savant. — Voilà qui devient embarrassant, je Tavoue.

Nous restons en face de ces redoutables questions, sans pouvoir ni les résoudre, ni les supprimer. Que faire alors? Attendez pourtant. Je crois tenir celte fois le mot de l'énigme. Puisque Tespril humain tout entier, raison et tendment, science et philosophie, est en défont, adres- 8ons«nous plus haut. Écoutons les théologiens; il n'y a plus qu'eux qui puissent nous tirer d'affaire. De quoi s'agit-il en efTet? Les vérités sur lesquelles la métaphysique s'épuise en vain, depuis qu'elle existe, ont ce double caractère d'être nécessaires à l'hâmanité, et inaccessibles i la science humaine. Alors que la science humaine cesse d'y toucher. Qu'on les fasse descendre du ciel en droite ligne. Qu'on les consacre par la voix et l'autorité de Dieu même, et qu'on les enferme dans un sanctuaire où les regards I»t)fanes ne pénètrent point. C'est le procédé de toutes les religions. H est plus facile de s'en moquer que de s'en passer. Les esprits forts en rient et même s'en indignent; mais les esprits sensés finissent par y revenir, après avoir applaudi aux critiques et aux plaisanteries. Voyez vous-même où la togique nous conduit. U y a deux ordres de vérités bien distinctes : les unes qui ne répondent qu'à la curiosité ou aux besoins imatériels de l'homme, les autres qui intéressent sa moralité, sa dignité, son humanité même. Les premières ont pu être impunément livrées aux investigations de la science, aux luttes de l'école, au vent de l'opinion : tradidit mnndum dispiUationibus eorum. Il ne s'agit ici que d'intérêts terrestres. Mats les autres dont dépend le salut, la vie, la céleste destinée de l'homme, n'ont-elles pas dû être réservées de tout temps, consacrées par une autorité supérieure, cachées dahs l'ombre et la soHtude du temple, loin des cris de l'école, des aâsauts de la science et des vicissitudes de l'opinion ?

Malheur à la main qui y touche ! malheur à l'œil qui y regarde! car elles sont la lumière même de la raison , la flamme du cœur, la loi de la volonté. C'est l'arche sainte des sociétés humaines. Celui qui y porte la main appelle la foudre sur sa tête. L'évidence ou l'autorité, là raison ou la révélation^ la science ou la foi : telles sont les deux seules sources de la Vérité. L'évidence, la raison, la science pour les choses humaines, rien de mieux ; mais pour les choses divines, c'est la révélation, l'autorité, la foi. Votre métaphysique n'est qu'une fausse science et une fausse théologie. Tout ce qu'elle a essayé de fonder entre la science et la théologie a passé comme un songe. Ce n'est ni une science ni une foi ; c'est un système, une opinion qui ne peut satisfaire ni les savants, ni les croyants.

Le Métaphysicien. — Vous avez dit le mot : raison ou révélation, évidence ou autorité, science ou foi, il n'y a pas de mi- Ueu, Il n'est pas d'autre asile pour les vérités morales et religieuses. La simple croyance dont nous parlions tout à l'heure est un oreiller mobile qui se dérobe incessamment sous la tête qui veut s'y reposer. La science ou la religion, voila les deux seuls ancres auxquels puisse se fixer l'esprit ou le cœur de l'homme. C'est l'arrêt de la logique; la métaphysique aura beau regimber ; il faut (ju'elle s'y rende. Ou elle pr^adra rang dans la science, ou elle retournera se confondre avec la théologie. Vous êtes pour ce dernier parti. Vous avez raison, si la métaphysique ne peut devenir une science.

Le Savant. — Enfin je respire. Savez-vous bien que vous m'aviez effrayé tout à l'heure, avec cette responsabilité que vous teniez suspendue sur ma tête. Ne voyant nulle part de refuge pour les questions que la métaphysique avait abritées jusqu'ici, je regrettais presque de lui avoir porté de tels coups. Maintenant que la planche de salut est trouvée, je ne

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crains plus le naufrage de ces précieuses croyances. Elles jMôuvenl voguer sur la mer houleuse du monde moderne, sans risque d'être emportées par les révolutions qui Tagitent. La métaphysique , convenez-en , est un trop frêle navire pour porter 1^ fardeau de pareilles vérités. Elle a sombré bien des fois, en montrant toujours le port ; et ce n'est pas sa faute, à ces vérités immortelles ont surnagé. Heureusement les voilà au port ; la théologie les garde et en répond . Quant à la métaphysique, elle est au fond de Tabime. Je vous conseille de l'y laisser. C'était un obstacle pour la théologie, et un embarras pour la science.

Lb Métaphysicien. — Comme vous y allez ! modérez votre ardeur et comptons un peu. La question entre nous se réduit bien à ces deux termes, science ou théologie révélée. Mais d'abord, avant de triompher, la théologie attendra qu'on ait démontré l'impossibilité absolue de faire rentrer les questions religieuses dans la science, avec ou sans le secours de la métaphysique. Et quand elle aurait obtenu cette démonstration^ vous allez voir qu'elle n'en serait guère plus avancée, malgré l'arrêt de la logique en sa faveur: Qu'importe, en effet, que vous ayez pour vous la logique, si vous avez contre vous l'expérience, le bon sens, la raison; la raison, cette reine de la science, ce juge sans appel de la vérité ?

Le Savant. — Que voulez-vous dire ? Est-ce qu'on peut jamais avoir pour soi la logique, sans avoir la raison ? Si les questions métaphysiques sont susceptibles d'une solution scientifique, il est bien clair que la théologie (révélée s'entend) est de trop. Si ces questions solubles ou non par la science sont dépure curiosité, la théologie est encore inutile. Mais si elles sont à la fois nécessaires et inaccessibles, alors il faut bien recourir a l'autorité à défaut de l'évidence, à la

théologie à défaut de la science. Voyez- vous un moyen d'échapper à Talternative ?

Le Métaphysicien. — Je n'en vois pas ; mais je vous pose cette question. La logique condamne Tesprit humain à croire. Mais est-il dans la nature de Tesprit humain d'obéir à la violence, même de la logique ? Je sens qu'il faut croire à telles vérités que je ne puis affirmer. Je sens qu'il le faut au nom de la morale, de la société, de l'humanité. Mais en quoi cette nécessité morale , cette obligation influe-t^elle sur ma conviction ? En suis-je plus certain pour cela ? La crertitude vient de l'évidence, de l'évidence seule. Cette lumière vientelle à briller, l'esprit devient certain d'une chose, fut-elle indifférente. Tant qu'elle manque, il n'y a pas certitude, lors niême que la chose à croire a le plus de prix et d'intérêt. Comprenez-rvous maintenant qu'il ne suffit pas à la théologie d'avoir pour elle la logique ?

Le Savant. —En effet, il lui faut encore la raison : mais je ne vois pas qu'ici la logique et la raison se contredisent. Quand la science fait défaut, qu'y a-'t-^il de déraisonnable à en

appeler à l'autorité ? Est-ce que ce principe n'est pas reconnu même dans les questions purement scientifiques? Est-ce qu'il n'y joue pas un rôle important? Il y a dans toutes le» sciences des vérités (et c'est le plus grand nombre) auxquelles le public croit fermement, sans les connaître par une expérience ou par une démonstration personnelle. Qu'y a-4*il de moins accessible et de plus populaire en même temps que les grands résultats des observations et des calculs astronomiques , le mouvement de la terre autour du soleil , là loi d'attraction universelle , les volcans de la lune , le volume et la distance du soleil , la grandeur et la distance des étoiles, la prodigieuse célérité de la lumière, etc.? Tout le

monde y croit, uniquement sur la parole des savants. De même les grandes lois de la physique et de la chimie, les propriétés de la chaleur, de rélcctricité, du magnétisme, de la lumière , du son et d'autres agents naturels ne font doute pour personne; et pourtant elles ne sont véritablement connues que d'un petit nombre de savants. Que deviendrait la science, sans le principe d'autorité ? Elle resterait le patrimoine de quelques esprits d'élite et ne se répandrait jamais dans le public. Le rôle de Tautorité est bien autre encore dans l'enseignement. Là l'enfant, l'élève, l'auditeur, le public ne peut rien apprendre , s'il n'en croit le plus souvent le maître sur parole. La science se fait par l'évidence; mais elle se transmet par l'autorité. S'il fallait toujours savoir pour croire, où en serait l'enseignement, l'éducation, la civilisation, l'humanité? La science elle-même, sans l'autoritc, ne dépasserait pas le cabinet du savant, ni l'enceinte des académies. Elle serait un objet de curiosité individuelle, et non une véritable puissance publique. Volis voyez donc qu'en invoquant l'autorité pour les questions religieuses, j'ai pour moi tout à la fois la logique et la raison.

Le Métaphysicien. — Vous plaidez fort habilement la cause de la théologie. Seulement permettez-moi de vous dire qu'ici vous abusez de l'autorité. Je n'en conteste la légitime et nécessaire intervention ni dans la science, ni dans l'enseignement, ni 4&ns l'éducation. Mais il me semble que vous l'introduisez, où elle n'a que faire.

Le Savautt. — Où elle n'a que faire, dites-vous ? Mais c'est précisément ici que l'autorité doit intervenir ou nulle part. N'est-ce pas quand la science fait défaut, qu'il y a lieu de recourir à l'autorité ? Si la science pouvait appliquer ses méthodes, • ses principes, son critérium à cet ordre de

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questions ; si lu, comme ailleurs, elle pouvait arriver à la précision, à l'exactitude, à l'évidence, à la certitude, à quoi servirait l'autorité ?

Le Métaphysicien. — Nous ne nous entendons pas sur le but et le rôle de l'autorité. C'estd'abordsur ce point qu'il faut nous mettre d'accord. 11 est une" opinion accréditée de notre temps par les doctrines équivoques et les esprits nébuleux: c'est qu'il y a deux manières de connaître, la science et la loi; deux critériums de la vérité, l'évidence et r-autorîté. C'est un préjugé et une ^reur. 11 n'y a qu'une seulç manière de connaître, la science ; qu'une seule lumière pour l'esprit, l'évidence ; qu'une seule faculté de connaître, l'intelligence. Toute connaissance, j'entends toute véritable connaissance, est absolument certaine, je ne dis pas complète. On peut n'avoir d'une chose qu'une connaissance incomplète. Mais totale ou partielle, la connaissance est certaine, ou elle n'est pas. C'est surtout à ce signe qu'on la distingue de la croyance proprement dile. Celle-ci est susceptible de plus ou de moins; elle parcourt toute l'échelle de la.probabilité. Celle-là n'admet pas de dçgrés ; c'est en ce sens que Je la dis absolue. Et cette différence n'est qu'une conséquence de la- nature même de la connaissance et de la croyance. Connaître, c'est posséder, voir, sentir la vérité. Croire, c'est y adhérer seulement, sans entrer en communication directe, intime avec elle. La foi n'est véritable, n'est méritoire que quand elle n'est mêlée d'aucune connaissance^ d'aucune intuition, d'aucun sentiment de la vérité. Autrement ce n'est plus croire; c'est déjà voir, c'est dqà connaître plus ou moins clairement. Rien de plus simple à déterminer que le domaine de la science et le domaine de la foi. Le second commence où finit le premier. Tant que

VANITÉ pu mrsTiciSMi;. 143

l'esprit voUvSent/connaît, c'esi le dginaine ^e la science, aan& quelque mesure qi\'il voie, sente, connaisse ; la ^ience 6st le séjour de la lumière. L'empire de Ja foi commence avec les ténèbres ; là où il n'est plus possible de voir, de sentir, de connaître, il ne reste pkTs (Ju'à croire.

Le Savant, r^ Mais s'il en est ainsi, à quoi bon la foi? Pourquoi l'esprit ne^se résignerait-il pas à ignorer ce qu'il ne peut savoir ?

li Métaphysicien. — Ce serait Je psirti le pïus sage, s'il était toujours possible. P n'y a rien dç mieux à faire, tant que la vérité n'est qu'un objet de curiosité. Mais, si là vérité a un intérêt et pn effet pratique, si elle a surtout pour but Faction^ l'art, l'industi^ey la morale ou la politique, alors il 'faut bien s'en servir, qaellç qu'elle soit, complète ou inccnn- •plète, claire ou obscure, certaine ou douteuse. L'industrie, par exemple, pst loin de connaître tous les secrets.de la sdeoce ; elle se contente le plus souvent des résultats, qu'elle appKque copime de simples recettes à l'invention des machines et des arts. Elle est donc dans la nécessité de prendre la vérité toute faite des mains de la science, sans pouvoir ni ia constater, ni la démontrer. N'est-ce pas là recourir à Tautorité.? Mais remarquez bien que l'industrie ne prçtend pas savoir la théorie qu'elle emprunte à la science. Elle sait qu'elle marche en aveugle, guidée par la science, à laquelle die se confie en lui laissant toute la responsabilité. Son affaire n'est pas de spéculer, mais d'agir. Remarquez encore que la foi du praticien repose sur une absolue confiance en la théorie du savant. S'il n'a pas vu les expériences, s'il n'a .pas compris les démonstrations, il sait que le savant a tout expérimenté, tout démontre, et que ses procédés, aussi bien que ses résultats, ont été soumis à une rigoureuse vérifica-

llii VANITÉ UU MYSTICISME.

tion- Ici la foi suppose la scieiK^c. S'il y avait le moindre 4oute, la moindre chance d'erreur soupçonnée dans la théo* rie du savant^ la foi serait impossible. Enfin n'oubliez pas que la vérité scientifique n'est point à la portée du vulgaire. C'est parce qu'il ne peut* voir et comprendre qu'il croit le savant sur parole* Autrement il aimerait bien mieux savoir. Tel est le véritable usage du principe d'autorité. Il n'est légitime, il n'est applicable qu'à trois conditions : 1* que la vérité, objet de la foi^ soit une vérité pratique ; 2* qu'elle ne soit pas à la portée du vulgaire ; 3^ que la foi du praticien ait pour fondement la science non douteuse du savant* Qr ces trois conditions se trouvent-elles réunies dans les questions morales et religieuses que la théologie prétend couvrir de son autorité? Il est bien vrai que ces questions sont d'un puissant intérêt pratique, puisqu'il ne s'agit pas moins que de la moralité et de la dignité humaine. Il n'y a que le troth peau d'Épicure qui pourrait songer à s'en passer. Ce sont de ces choses pour lesquelles il faut la foi, à défaut de la science. Elles satisfont donc pleinement à la première condi*tion. Mais où est la seconde ? A quoi bon une autorité étrangère pour des vérités qui sont à la portée de tous?, Est-ce que tous les hommes n'ont pas une raison et une conscience? Est-ce que les notions de Dieu, de l'âme, de la loi morale, de la destinée de l'homme, sont le privilège de quelques intelligences d'élite? Y a-t-il le moindre rapport entre ces notions si humaines, si populaires, et les abstraites théories des sciences? Connaissez-vous un seul esprit, si himible qu'il soit, qui en soit déshérité ? Ces vérités sont le patrimoine même de l'esprit humain ; c'est la lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde. L'ignorance, les préjugés, les passions, une éducation vicieuse peuvent l'obscurcir^

VAHITÉ DU MYSTICISUE. Ii5

mais non Téteindre. Sans doute il y a loin du simple sens commun à la science, des grossiers sentiments du pâtre à la théodicée de Platon ou de Leibni(z« Mais si vous crovez les intelligences vulgaires incapables de notions précises, c'est que vous n'avez pas observé la nature humaine. Inter>^ rog6£ habilement â la manière de Socrate le plus simple esprit) sans lui parler le langage des symboles ou des for* mules ; vous découvrirez en lui un sentiment assez sûr, un germe assez développé de toutes les vérités morales et religieuses qui ont une importance pratique. Il ne s'agit que de bien frapper pour faire jaillir l'étincelle divine.

Lk Savant. —Vous avez raison, dans une certaine mesure toutefois. Les questions métaphysiques et théologiques ne sont point inaccessibles au vulgaire , comme la plupart des béories ou des formules scientifiques. Elles n'exigent point, pour être abordées, le même appareil de méthodes et d'instruments. La conscience est un livre toujours ouvert et où tout le monde peut lire. Si tous n'y voient pas également dair, du moins tous y voient quelque chose ; et si la science n'est qu'à quelques-uns, le sentiment est à tous. Je n'entends ni contester, ni atténuer cette radicale difTérence. Néanmoins vous convenez qu'il y a bien loin du sens commun à la science, du pâtre à Leibnitz. Et pour me servir de vos propres paroles f si la même lumière éclaire tout homme sur ces ques^ tions, c'est d'une façon bien inégale. Les vérités morales ne sont point tellement innées qu'il n'y ait utilité à les éclair^ dr, à les expliquer, à les enseigner. Il faut donc des mal- \re& et une autorité, comme dans les sciences proprement dites.

Le MÉ¥ArafftiGiEii. — Votre observation est juste ; mais là condlusion que vous en tirez n'est pas légitime. Sur les queS'*

tions métaphysiques , la parole de ces maîtresdont vous parlez trouve un contre dans la conscience et la raison de tous ceux auxquels elle s'adresse. Leur autorité n'est jamais sans appel. C'est ce qui n'a point lieu dans les sciences où le croyant n'a pas d'autre contrôle que la critique des savants entre eux, ni d'autre garantie que leur parfait accord. Le moraliste, le métaphysicien, le théologien philosophe n'ont pas la prétention d'imposer leur doctrine ; ils ne reconnaissent point des disciples dans ces esprits aveugles ou passifs qui prennent la vérité toute faite des mains de ceux qui l'enseignent. Ils soumettent leur enseignement à la conscience, à la raison publique. Ils font mieux : ils appellent l'examen, ils provoquent la contradiction parmi leurs propres auditeurs , dont ils admettent jusqu'à un certain point la compétence. Vous voyez qu'ici le rôle de l'autorité est bien faible. Et encore n'est-il que provisoire, et tend-il à diminuer de plus en plus, avec l'ignorance et l'incapacité de la foule, jusqu'à ce que son éducation morale et religieuse soit complète. Alors il y aura sans doute encore des moralistes, des métaphysiciens, des théologiens pour éclairer, inspirer, diriger la conscience et la raison publique. Mais il n'y aura plus de maîtres, dans l'acception pédagogique du mot; du moins il n'y en aura plus que pour les enfants. Chaque homme n'aura plus d'autre maître que sa propre raison. En attendant cet heureux jour, je reconnais la nécessité d'un enseignement et même d'une autorité, mais d'un enseignement qui a besoin de la contreépreuve de la raison et de la conscience individuelle, d'une autorité qui en appelle elle-même au sens commun. Convenez que c'est tout autre chose que dans vos sciences. Les vérités de l'ordre moral et religieux sont trop accessibles à tous pour avoir besoin de cette autorité absolue qui ' tranche

TANITÉ OU MYSTICISME. 147

les questions , impose ses théories, juge en dernier ressort.

Le Savant. — Je ne puis le nier. Mais vous oubliez une chose : c'est que la raison humaine n'a rien à dire là où la raison divine a parlé. Si, dans la théologie comme dans les sciences profanes, Tesprit humain seul était enjeu, j'admettrais avec vous que Tautorité, n'ayant d'autre principe que la supériorité d'intelligence ou d'instruction, n'a pas le droit de parler si haut, et qu'elle est condamnée à compter avec la raison etla conscience de tous ceux auquels elle s'adresse. Mais l'autorité théologique n'a rien de commun avec l'autorité scientifique. Elle ne se propose pas, mais s'impose. Elle ne démontre pas une doctrine, mais dicte un arrêt. On peut la nier, non la discuter. L'autorité de la science, étant purement humaine, peut être contestée par les savants , sinon par le public qui n'y entend rien. L'autorité de la métaphysique est bien plus sujette encore à la contradiction ; car, outre qu'elle est humaine comme la science , elle est bien moins sûre de ses paroles. Mais l'autorité de la théologie est au-dessus de toute critique et de toute contradiction , parce qu'elle est divine. Ce mot tranche la question.

Le Métaphysicien. — Je le crois bien. Quand Dieu parle, l'homme n'a plus qu'à se taire et à écouter. Quel esprit fort a jamais refusé de croire à la parole de Dieu? Mais voilà la grande question entre les théologiens et les philosophes de tous les temps. Dieu a-t-il parlé? Et surtout comment a-t-il parlé ? C'est le premier mystère à éclaircir.

Le Savant. — Éclaircir un mystère, vous n'y pensez pas! diront les théologiens. C'est précisément ce qui distingue la religion de la philosophie, la vérité divine de la vérité humaine. Ce mystère est la base de toutes les religions. 11 y en a qui démontrent historiquement l'authenticité de la parole

118 VATIITÉ DU MTSTIOISMB.

divine ; d'autres ne font que la supposer : mais toutes la pro* clament, sans chercher à Texpliquer.

Le Métaphysicien. — La philosophie ne connaît pas les mystères. Ce mot ne peut couvrir que Tune de ces trois choses : une vérité exprimée par un symbole, une chose inintelligible, une absurdité. Nous rejetons avec mépris l'absurde ; nous renvoyons rinintelligible aux intelligences d'un autre monde; nous respectons et tâchons d'expliquer le symbole. C'est vous dire que nous ne pouvons prendre à la lettre la parole divine. Quelque idée qu'on se fasse de Dieu, cause, raison ou substance des choses. Esprit ou Nature,^ être individuel ou être universel, il est bien entendu par tous les métaphysiciens et théologiens, spiritualiâtes, panthéistes, naturistes, qu'à moins d'en revenir aux fictions poétiques de la mythologie, la parole ne peut être attribuée à Dieu que par figure. Dieu ne peut parler que selon sa nature. Or la nature de l'Être infini, quelque idée qu'on s'en fasse, répugne invinciblement à une représentation aussi grossière que la parole proprement dite. Il n'y a que les dieux d'Ho*« mère, dont on puisse dire qu'ils parlent, par la raison qu'ils ont un corps. Prise à la lettre, la parole divine est donc line absurdité qui ne mérite pas la discussion, et qui d'ailleurs ne trouve plus de partisans , depuis la grande révolution reli«< gieuse qui a emporté le polythéisme. •

Le Savant. — Là-dessus vous êtes d'aoxïord avec tous les théologiens. Il n'y a donc pas de difficulté jusqu'à présent.

Le Métaphysicien. — Je le sais bien. Mais cet accord ne va pas durer longtemps. Si la parole de Dieu ne peut être assimilée à la parole humaine, comment faut-il la concevoir? Voilà précisément le mystère, disent nos théologiens. Il faut croire, mais renoncer à comprendre. Tout ce qu'on peut

VAHITÉ DU BfTSTICISME. 419

dire, c'est qu'il nV a en^re la parole divine et la parole humaine pas plus de rapport qu'entre ThoninDe et Dieu. Ici la théologie se trompe. Dieu ne peut être ni connu, ni défini, à la manière des objets de rexpérience; mais il peut être conçu et compris. S'il n'est pas susceptible de représentation, il n'en est pas moins intelligible. 11 en est de cette grande notion comme de toutes celles qui ont pour objet l'inâni, l'absolu, l'universel. Mystère pour rexpérience et Tentendement, c'est une vérité assez claire pour la raison. Mais pouvez-vous me dire ce que c'est qu'une parole qui n'a rien de commun avec la parole humaine, dont rien ne peut donner une idée, qui n'est pas plus intelligible à la raison que perceptible à l'expérience et à l'entendement? C'est un mot vide de sens, un pur néant de la pensée. La théologie ne peut en rester là. 11 faut qu'elle choisisse entre une absurdité et une vérité intelligible, mais symboliquement exprimée. L^alternative est absolue.

Lï Savant. — En effet je ne vois plus d'autre issue. Mais où voulez-vous en venir avec votre symbole ? Je crains bien que la théologie ne s'en trouve mal, et je lui conseille de se bien garder.

Le Métaphysicien. -^ Soyez tranquille , la théologie n'y perdra rien, à moins qu'elle n'ait à perdre à devenir claire et raisonnable. Ne parlons plus du langage divin, ou parlons-en eomme d'une chose intelligible. Et en effet, si nous écartons Il figure, il reste une profonde et magnifique vérité. Laparole de Dieu est un acte^ a dit Prophyre, et le monde est son dis^ MiTS. La parole divine, c'est toute création, toute œuvre, toute cho0e, tout acte qui manifeste la nature et la puissance de Dieu. Qu'est-ce que la parole, qu'est-ce que le langage, dans le sens métaphysique du mot ? C'est le signe qui révèle

l'inconnu ; c'est le visible qui nianifeste l'invisible ; c'est la forme qui exprime l'essence, le fini qui annonce l'infini. Dieu parle en ce sens, et toujours, et partout, et dans le langage le plus magnifique et le plus varié. Il parle admirablement parla Nature ; il parle mieux encore parl'Esprit. La parole de Dieu dans la Nature est puissante, pleine d'éclat et d'images, mais aussi pleine d'énigmes et de mystères. Elle est claire, précise, parfaitement intelligible dans l'Esprit. Ccdi enarrant Dei gloriam^ a dit l'Ecriture ; mot sublime. Mais le monde moral, le ciel de la beauté, de la justice, de la vertu raconte bien autrement la gloire de son auteur. La Nature est un livre où tous ne savent pas lire le nom de Dieu ; et pour ceux même . qui savent le lire» c'est le Dieu paissant, le Dieu fort qui se laisse voir. Le Dieu juste et bon , la véritable Providence ne se montre que dans le livre de la conscience et de la raison, c'est-à-dire dans l'Esprit.

Le Savant, — Voilà une belle explication de la parole ii^ vine. Mais j'en pressens des conséquences qui feront trembler les théologiens. S'il en est ainsi, la parole de Dieu est éternelle et incessante ; l'esprit créé, l'esprit humain est son organe; la science est sa révélation. Ses meilleurs théologiens sont les sages ; ses plus sûrs prophètes sont les savants ; ses prêtres les plus dévoués sont ceux qoî cultivent avec le plus d'ardeur la science, la poésie, la philosophie, la justice , la vertu. Dès lors plus de révélation spéciale, plus de science sacrée, plus de théologie mystérieuse. Adieu l'autorité, adieu les religions.

Le Métaphysicien. — C'est vous qui l'avez dit; je ne puis vous contredire. Le principe détruit, il est difficile d'en laisser subsister les conséquences.

Le Savant. — Mais ce principe est d'une telle impor-

TANITÉ DU MYSTICISME. 191

tance que j'y tiendrai jusqu'à la dernière extrémité. Il est bien vrai que votre explication le détruit. Mais expliquer, si clairement que ce soit, n'est pas démontrer. Je conviens que cette explication satisfait parfaitement ma raison ; mais elle n'entraîne pas encore ma conviction.

I^ Métaphysicien. — Vous êtes bien difficile. Ne procédez-vous pas de même dans la science ? Entre deux explications d'un fait, dont l'une fait intervenir le machina Dws^ et l'autre se renferme dans l'ordre des lois de la nature, est-ce que vous voyez jamais vos savants hésiter ? Est-ce que le caractère propre des sciences physiques depuis deux siècles n'est pas de substituer des explications naturelles à des hypothèses théologiques ? Quand la lumière fait place au mystère, que pouvez- vous désirer de plus? Mais enfin, puisque vous voulez une démonstration, en voici une que je recommande à votre attention. Bien qu'il soit absolument impossible de se faire la moindre idée d'une parole divine, dans le sens propre du mot, j'admets pour un moment que Dieu ait parlé autrement que par ses organes naturels, le monde, l'humanité, l'esprit; je suppose une révélation divine autre que la conscience, la raison, la science. Vous ne doutez pas que le caractère propre, le signe distinctif de cette révélation ne doive être la perfection. C'est le sceau même de la parole divine. Clarté parfaite, vérité absolue, voilà ce qu'il faut attendre de l'enseignement divin. De la science humaine à la science de Dieu, il doit y avoir tonte la distance du fini à l'infini, de la terre au ciel. Or voyez ce qui arrive. La prétendue révélation divine n'est ni plus claire, ni plus vraie, ni plus profonde que la science humaine. Si elle prête moins que la science humaine à la dispute et à la controverse, c'est uniquement parce que l'autorité veille à la porte du sanc-

133 VANITÉ DU MTSTIGfSME.

tuaire, armée de Tanathème et de rexcommimicatioi). Sitôt que le théologien cherche à faire jaillir la lumière de cette parole énigmafique, la controverse s'élève, les sectes se multiplient dans le temple, comme les systèmes dans récole, les hérésies pullulent. La consigne est le seul moyen d'y mettre lin. Le croyant répète alors le mot d'ordre sans chercher à 4e <îomprendre. Mais dès qu'il s'agit de voir et de comprendre, c'est tout autre chose. Remarquez bien que le champ de l'interprétation pour le théologien est beaucoup plus obscur, plus hérissé de difficultés que le champ de la découverte pour le philosophe et pour le savant. L'histoire des querelles et des discussions théologiqueô prouve sura* bondamment que c'est un vrai labyrinthe, où le fil condtic«> teur de la foi ne suffit pas pour se retrouver. Tant il est vrai que la parole divine a toutes les imperfections de la science humaine, l'obscurité, l'incertitude, la diversité et la ccmtradiction. Je sais bien qu'on cherche à la justifier de ces imperfections, en disant que Dieu a dû ne parler à l'homme que le langage qui convient à sa faiblesse. Mais il y a plus d'esprit que de sens dans cette réponse. J'entends bien que Dieu n'ait point révélé à l'esprit humain des vérités qui dépassent sa portée, et que, pour cette cause, il ne lui ait point livré tous les secrets de sa sagesse infinie. Mais quelle nécessité d'envelopper sa parole de mystères et d'énigmes? S'il lui a parlé, s'il a pris la peine de lui enseigner la vérité^ c'est sans doute parce que l'homme est incapable de la découvrir par lui-même, ou du moins de la voir assez clairement pour ne plus la perdre de vue. Quel est le signe de la vérité, sinon la lumière? A quoi reconnaîtrai-je la vérité par excellence, la vérité divine, si ce signe lui manque? Si Dieu ne me parle que par énigmes, à quoi me sert sa parole?

Si la science humaine ne me satisfait pas, si je laisse les systèmes pour les dogmes, c'est que j'espère trouver dans la parole divine une lumière plus pure, devant laquelle se dissipent tous mes doutes. Mais voici que j'y trouve, au contraire, des ténèbres plus épaisses.

Lb Savant. — Qu'importe? Ici il ne s'agit pas de voir, mais de croire. L'apôtre n'a*t-il pas dit : Credo quia absurdum? Pascal n'a-l-il pas enseigné que, si la religion chrétienne âait raisonnable, elle ne serait point la vraie religion ? Ce n'est pas la lumière, mais l'autorité qui est le signe de la parole divine pour les théologiens.

Lb Métaphysicien. — Vous ne prenez pas garde que vous tournez dans un cercle vicieux. Vous fondez tantôt l'autorité de la théologie sur l'authenticité de la parole divine, et tantôt vous prouvez celle-ci par l'autorité. En bonne logique, on ne démontre pas le principe sur lequel repose l'autorité des dogmes théologiques? Vous me parlez de révélation divine. A quel signe la reconnaîtrai*je?Où est le sceau divin ? C'est le premier point à décider. Vos preuves extérieures, vos raisons tirées de l'histoire ne me suffisent point, parce que cette histoire n'est jamais qu'une tradition obscure et fort contestable. Le berceau de toutes les religions est enveloppé de ténèbres, et vous savez que les merveilles de la légende et les miracles des thaumaturges ont toujours trouvé des dupes, des témoins et même des martyrs. II me faut des nusons plus sérieuses, des preuves intHnsèques, c'est-àdire qui soient tirées de la nature même de la révélation. La parole divine, si Dieu a réellement parlé, ne peut avoir les imperfections, les misères de la science humaine. Or ce que l'on nous donne pour tel les a toutes, dans une plusforte mesure encore. Ce n'est donc pas la parole de Diea.

12& VANITÉ DU nrSTIGlSME.

Et si ce n'est point la parole de Dieu, que devient Tautorité de la théologie, uniquement fondée sur cette hypothèse?

Le Savant, — Les théologiens acceptent la question ainsi posée, mais non la conclusion. La parole divine est un mystère; c'est dire qu'elle est obscure. Ce serait un signe d'imperfection et une raison de doute, si l'Esprit-Saint n'était là pour inspirer ses prophètes et son Église. C'est cet Esprit qui, par l'organe des prêtres, interprète les énigmes, explique les mystères, fixe les dogmes, tranche les discussions, commande la foi. Tel est le vrai principe de l'autorité. Qu'importe alors que la parole divine soit obscure, équivoque par elle-même, puisque le commentaire est l'œuvre de Dieu lui-même ou de son Esprit. La lumière n'est donc plus un caractère nécessaire à la parole divine ; l'évidence n'en est plus une condition.

Le Métaphysicien. — La théologie multiplie habilement ses moyens de défense ; mais elle ne fait que reculer la difficulté. Je vous ferai la même question pour l'inspiration de l'Esprit-Saint que pour la parole de Dieu. A quel signe la reconnaîtra-t-on, si ce n'est à la clarté, à la précision^ à l'unité, à l'évidence, à la vérité absolue de son commentaire? Or j'y trouve, si je consulte l'histoire, tout autant d'obscurité, d'incertitude, de diversité et de contradiction que dans le texte même. Je vois bien que l'autorité de l'Église intervient sans cesse pour clore les débats ; mais elle tranche les questions et les difficultés par des arrêts, au lieu de les dénouer par des explications et des démonstrations. C'est toujours l'autorité, et jamais la lumière. En sorte que, dans les commentaires dictés, dit-on, par l'Esprit-Saint, comme dans la parole même de Dieu, je ne trouve aucun signe qui les distingue delà science humaine. Mais voici un argument

sans réplique. Si encore robscurité et la divergence étaient les seules imperfectiops de la théologie ! Mais le signe décisif de V humanité^ Terreur elle-même s'y rencontre. Ne vous récriez pas à ce mot. Vous auriez d'autant moins raison de le faire, que c'est vous autres savants qui avez eu surtout la bonne ou la mauvaise fortune de prendre la théologie en flagrant délit d'erreur. Les philosophes ont sans doute contribué beaucoup à ruiner son autorité; mais c'est la science qui a détruit tout à coup son prestige. Dieu et l'Esprit-Saint avaient affirmé beaucoup d'hypothèses, dans un temps où la Nature n'étaitpoint observée, où ses lois n'étaient point connues, où l'on croyait que le ciel est une voûte solide, que le soleil tourne autour de la terre, que le monde s'est fait en quelques jours, d'un coup de baguette du divin Magicien, que les lois de la Nature sont variables et les miracles possibles, et bien d'autres merveilles dont la science a ffiit justice. Il a fallu reconnaître que Dieu et l'Esprit-Saint s'étaient trompés, ou du moins avaient trompé l'esprit humain pour condescendre à sa faiblesse. Et comme le premier aveu était accablant, et le second ridicule pour la théologie, les habiles et les forts se sont avisés de traiter les Écritures comme les alexandrins avaient traité la mythologie païenne, les interprétant, les expliquant, les transformant, bouleversant toute la théologie par leur exégèse audacieuse. Ainsi ont fait les théologiens allemands. Quant aux nôtres, plus timides ou lîioins métaphysiciens, ils se sont bornés à ramener les fictions les plus compromises de la Bible aux théories incontestables de la physique, de l'astronomie et de la géologie. Voyez où en est réduite cette théologie si fière de sa divine origine. A supplier la science humaine de la couvrir de son manteau! Pascal et Bossuet eussent

rougi d'un tel secours. Ils eussent maintenu intrépidement la parole sacrée, si fausse, si absurde qu'elle fût, devant les découvertes de la science, devant les lumières de la philoso^ phie. C'était encore le temps de la foi. Aujourd'hui la théologie subtilise et transige ; elle se fait éclectique par sentiment de sa faiblesse. Mais ce jeu désespéré n'abuse pas les espritsi sérieux. Il faut choisir entre la parole divine et la science humaine. Si la parole sacrée est vraiment divine, c*esl la science humaine qui a tort dans ses théories les plus évidentes, chaque fois qu'elle la contredit. Si les vérités de la science ne peuvent être contestées, alors c'est la parole sacrée qui est convaincue de fausses prétentions. La théologie en est là. Elle a pu tenir tête à la métaphysique, à l'histoire, à la morale, au bon sens ; elle n'a pu résister â là science. C'est qu'il est plus facile d'échapper à l'évidence des principes qu'à celle des faits. Vous le voyeîs, aucune des imperfections de la science humaine ne manque à la parole prétendue divine^ ni Tobscurité, ni l'incertitude, ni la diversité d'interprétations, ni Terreur, la plus grave de toutes. La démonstration est complète. Comment croire maintenant i une révélation spéciale? Comment ne pas retrouver la pensée, la parole humaine, sous la fiction théologique ?

Le Savant. — S'il en est ainsi, je reconnais que la théo* logie n'a pas plus d'autorité qu'une science humaine quelconque. Je conviens même qu'elle en a beaucoup moins que les sciences, dont les méthodes sont sûres et les résultats évidents* Pourtant l'histoire n'est point ici d'accord avec la logique. Si la théologie, si la religion se résout en dernière analyse dansjune faiblesse de l'esprit humain, coEunent expliquerez-vous sa durée, sa puissance, sa constante domination ?

Le Métaphysicien. — Rien de plus simple, à mon avis. La philosophie du dernier siècle ne voyait dans toute religion qu'une imposture à Tusage de la crédulité populaire. C'était mal apprécier une institution qui a eu sa raison historique et sa nécessité sociale. Mais la philosophie de notre temps, avec la louable intention d'être impartiale et profonde, nous parait s'être un peu perdue dans les nuages, à propos de cette question. Nos éclectiques surtout se donnent une peine inlinie pour l'embrouiller. Partant de ce principe dangereux, qu'un fait constant est une loi, que ce qui a toujours été doit être, ils ont cherché les racines de la religion dans la nature immuable, immortelle de l'homme, au lieu de les chercher dans les nécessités plus ou moins durables, mais accidentelles de son histoire. Et alors ils ont imaginé diverses explications des religions, selon le besoin du moment. Abattus et découragés aujourd'hui, ils en sont à reconnaître l'inviolable domaine du surnaturel, mendiant une petite place dans l'école seulement, à côté de la théolo* gie à laquelle ils laissent l'empire du monde. Malheureuse-^ ment la théologie veut régner partout, même dans l'école. Les plus tolérants de ses docteurs vont jusqu'à laisser vivre la philosophie, à la condition pour elle de servir. Autrefois, dans leurs jours d'audace, les éclectiques avaient inventé une ingénieuse théorie : c'est que la religion est l'œuvre de Tin^ sptration, et la philosophie Tœuvre de la réflexion. 11 y avait là quelque chose de louche qui fit craindre à la théologie d'être rangée parmi les arts d'imagination, un peu au-dessus de la poésie, si l'on veut. Mais on ajoutait, pour la rassurer, que la religion est fille de l'âme et du ciel, et autres phrases poétiques à double entente < Le sens propre était pour les théologiens, et la figure pour les philosophes* En sorte que

luut le monde était ou semblait d'accord. Ce qui élait plus gnive et plus triste pour la philosophie, c'est la conclusion tirée de cette explication . La réflexion, n'étant pas féconde par elle-même (c'est l'auteur de la théorie qui le dit), ne fait que développer, éclaircir, traduire en formules les intuitions delà raison spontanée. Il s'ensuit que la philosophie ne contient rien de plus au fond que la religion. C'est la religion, avec la méthode de plus, mais aussi avec la poésie et surtout l'autorité de moins. Est-ce bien la peine alors de philosopher? A tout prendre, il y a plus à perdre qu'à gagner. Garder la religion et la théologie, devait être le mot de tous les esprits sérieux. Et pourtant la théologie ne put ni ne voulut se contenter de la part du lion. C'était trop de laisser à la philosophie même la forme de la vérité. Il lui fallait tout, la forme et le fond. La vraie philosophie, quoi qu'en disent nos éclectiques, n'est pas moins exigeante de son côté. Elle veut aussi le fond et la forme ; elle entend régner dans le monde comme dans l'école, sur la conscience populaire comme sur la raison du savant. La transaction devait échouer; après un moment de faveur qui s'explique parla politique, encore plus que par la réaction philosophique contre les déclamations et les sarcasmes des encyclopédistes, la théorie éclectique fut également repoussée par les théologiens et les philosophes. Le Savant. — Je suis de votre avis. Cette alliance de la religion et de la philosophie, tant rêvée et jamais accomplie, est impossible, parce qu'elle est contre nature. Si réellement la religion est fille du ciel, comme les éclectiques ont euTîmprudente faiblesse d'en convenir, elle ne peut avoir pour soiur la philosophie, fille modeste qui ne remonte pas au delà de l'esprit humain ; elle ne peut l'accepter que pour servante, ancilla theologiœ^ comme disait le moyen âge. A elle de corn-

VANITÉ Di: MY8TIUSN1::. 129

mander; à la plûlosophie d'obéir. Quand la théologie accepte les lumières de la raison et de la science, c'est un grand honneur pour celle-ci; mais nulle autorité humaine n'a le droit de lui imposer des solutions, de la contredire, de la contrôler. C'est elle qui décide souverainement des questions ; c'est elle qui marque la limite qui la sépare des sciences humaines. Autrefois tout rentrait dans son domaine. Depuis deux siècles elle a cédé à la philosophie naturelle les vérités physiques et cosmologiques. Mais elle a gardé les questions morales et religieuses, et n'entend les partager avec aucune science humaine. Malheur à qui y touche sans sa permission et sans invoquer son autorité I En cela, il faut reconnaître que la logique est pour elle. Si au contraire cette prétendue origine céleste n'est qu'une fiction , ainsi que vous venez de le montrer, la Ihéologie n'a pas d*autre autorité que l'évidence. C'est une science ou du moins une sagesse tout humaine, de quelque prestige qu'elle cherche à s'entourer. Dès lors la philosophie n'a point à compter avec elle; l'esprit humain ne peut reconnaître un maître dans un de ses enfants« Voilà ce que les éclectiques n'auraient pas dû ou- Uier. Avec son air d'impartialité et de profondeur, leur théorie est encore plus loin de la vérité que l'explication des encyclopédistes. Mais entre ces deux théories, quelle est la vôtre sur l'origine et la durée des religions? Tant que je ne serai pas édifié sur ce point, il restera un doute dans mon esprit en faveur de la théologie.

Lb MÉTÀPHTSiaEN. — La critique du xviii* siècle aimait à expliquer les grands faits par les petites causes. La critique du XIX* tombe dans l'excès contraire ; elle trouve à tout fait une grosse raison ; elle érige en lois de simples accidents ; elle élève à la hauteur de principes des nécessités historié

(|ues i^lus OU moins durables; elle creuse souvent les questions à une profondeur telle qu'il n'y a plus moyen d'y voir clair. Sa théorie des religions en est un exemple. La religion, étant un fait permanent dans l'histoire, doit répondre à un besoin indestructible, à un sentiment éternel. Pour trouver ce besoin, ce sentiment, on a scindéla nature humaine en deux^ l'esprit et l'âme, la raison et le cœur. Dès lors la religion a son objet éternel, comme la philosophie. Si Tune répond à la raison, l'autre répond au cœur. La philosophie s'adresse à la pensée ; la religion fait appel au sentiment. De là un brevet d'immortalité pour la religion, aussi bien que pour la philosophie. Je vous ai montré ailleurs combien ce divorce de la raison et du sentiment est contre nature. Donc cette belle théorie repose sur une abstraction . La psychologie et l'histoire nous fournissent une explication beaucoup plus simple. La source de toute vérité, de toute doctrine, de toute science n'a jamais été que l'esprit humain. Mais l'homme enfant, peuple ou individu, ne croit pas à la parole humaine, quand elle sort de la bouche de ses sages. Il lui faut une autre origine, une autre autorité. D'ailleurs, l'imagination et l'enthousiasme se prêtent merveilleusement à cette nécessité ; et telle est l'illusion qu'elles font naître, que l'homme qui parle, aussi bien que celui qui écoute, croit sincèrement à l'inspiration d'un jB^prt^ supérieur, à l'apparition d'une lumière divine. Ainsi se sont formées et établies toutes les religions, depuis le grossier fétichisme du sauvage jusqu'au christianisme, le plus métaphysique, le plus profond, le plus parfait, le dernier des systèmes religieux. Les religions sont des œuvres plus ou moins savantes de l'enfance de l'esprit humain, œuvres singulièrement concrètes où se mêlent l'histoire, la [)oésic, la physique, la psychologie, la morale, la théologie;

VANITÉ DU MYSTlCISMIi:. i31

véritables encyclopédies où Ton |)cut recouriaitre les traces de toutes les facultés de l'ame liumaine , sensibilité, imagi* nation, mémoire, conscience, entendement, raison, etc., etc. Aucune de ces facultés n'y a conscience de sa nature, de sa portée, de son rôle. La sensibilité s'y élève à Tenthousiasme et trouve des inspirations; l'imagination s'y prend au sérieux et a des visions ; la raison confond le symbole avec la vérité, l'image avec l'idée, et en vient de bonne foi à l'adoration des idoles ; la mémoire se prête aux fantaisies de l'imagination et lui laisse plein pouvoir sur ses souvenirs, que celle-ci transforme en mythes et en fables. Même confusion dans les produits de ces facultés. L'histoire y dégénère en légendes. La poésie n'y est pas un art, mais un dogme ; c'est le vrai et non le beau qu'elle prétend exprimer. La psychologie et la morale n'y ont ni existence indépendante, ni autorité propre. Ce ne sont que de faibles rayons de la théologie , dont la lumière éclaire tout, dont l'autorité domine tout. La nature de l'homme, ses facultés, ses devoirs , sa destinée , tout cela est écrit dans le ciel en lettres d'or ; c'est là qu'il faut le lire, et non dans la conscience. L'observation et l'analyse n'y figurent point , ou peuvent à peine se reconnaître à travers les fictions, les hypothèses, les symboles théologiques qui les travestissent* Voilà les religions. Elles répondent, non pas à un sentiment, à un besoin éternel, mais à un état transitoire de l'humanité. Ce état, c'est l'enfance de l'esprit humain* Là est la raison d'être, l'origine, la nécessité des religions. Il y a longtemps que les sages l'ont dit, sans bien comprendre toute la portée de leurs paroles : Les religiom sont let nourrices et les insti^ tuk'ices du genre humain. Elles prennent l'homme au berceau et le conduisent à l'âge Viril . Là finit ou du moins devrait

linir leur rôle. En sortant de leurs mains , riiouinic entre clans l'empire de la science et de la liberté. Il n'a plus besoin d'autre tutelle que sa raison , d'autre guide que sa conscience, d'autre autorité que l'évidence elle-même. Il n'a plus besoin de croire, puisqu'il peut voir; la science vaut mieux que la foi. Malheureusement l'enfance des individus et des peuples^est longue ; pour certains, elle dure toute la vie. Outre les idiots et les faibles d'esprits, il y a des na* tures d'élite chez lesquels le sentiment et l'imagination dominent au point de ne pas laisser la virile pensée se faire jour, ni la raison regarder la vérité face à face, dans la pure lumière de la science. D'ailleurs, les religions, qui se trompent sur leur mJssion et croient à leur éternité, prolongent cette enfance autant qu'elles peuvent, afin de faire durer leur domination. Elles élèvent l'homme comme s'il ne devait jamais devenir majeur, et de manière à ce qu'il eût toujours besoin de leur tutelle. Mais elles ont beau faire; l'esprit humain, individu ou société, s'éveille tôt ou tard à la raison, à la science, à la liberté. Il vient un jour où il comprend son droit, sa dignité, sa vraie destinée. Il prend ce qu'on lui refuse, il arrache ce qu'on lui retient. Il oublie trop peut-être dans la colère de la lutte, et après les souffrances d'un long esclavage , le respect qu'il doit à celle qui l'a bercé , qui l'a porté, qui l'a nourri de son lait, qui a soutenu et guidé ses premiers pas, qui a veillé sur son enfance et sa première jeunesse, qui l'a préservé de l'influence dangereuse des passions naissantes. Mais à qui la faute, s'il trouva ensuite un tyran dans la bienfaisante institutrice, une marâtre dans la tendre nourrice des premiers jours ? La religion oublie qu'elle n'est que la nourrice de l'humanité. C'est la nature qui est la mère, et qui un jour donné reprend ses droits.

Malheur à qui les lui conteste. Cet a(Tranehisseinent de la tutelle religieuse est lent et laborieux chez les individus et surtout chez les peuples; mais il est sur et continu. Le progrès, qui est la loi du monde, tend à développer de plus en plus cette synthèse confuse qui répond à Tétat primitif de Tesprit humain, à séparer les facultés dans leur exercice, à fixer à chacune son objet, son rôle et ses limites, à dégager successivement du chaos où ils se confondent les divers produits de la pensée, les sciences mathématiques d'abord, puis les sciences physiques et cosmologiques, plus tard la poésie, puis la psychologie, puis la morale, et enfin la théodicée que vous voulez laisser à la théologie révélée, sous la garde d'une autorité à laquelle on ne croit plus, du moment qu'on a regardé de près ses titres. Voilà où en est la religion chrétienne depuis deux siècles. Les réactions qui de ^mps à autre se font en sa faveur ne lui rendent ni sa vertu primitive , ni sa vieille autorité. Les restaurations qui se tentent en son nom ne la font pas rentrer dans ses anciennes conquêtes- Elle en est réduite à ses symboles, a ses mystères, à ses miracles, à une foi aveugle, à une autorité qui a perdu 3on prestige. Le christianisme dure encore dans les habitudes, dans les mœurs, dans les institutions plutôt qu'il ne vit dans les âmes. Il règne toujours dans le temple vide ou peuplé de faux croyants; mais il n'a plus la parole dans la science, «t il n'a plus guère d'empire sur la société des âmes et des intelligences. 11 peut traîner longtemps encore un reste d'existence. L'histoire nous apprend combien le paganisme a eu de peine à disparaître de la scène du monde. 11 était frappé au cœur, mort depuis plus de six siècles, qu'il végétait encore dans les traditions et les mœurs populaires où il s'était retranché. Mais, sauf quelques âmes faibles ou fati-

ISA VAlfITÉ DO MYSTICISME.

guées, Tesprit moderne va chercher à la source de la science et de la philosophie la lumière et l'inspiration. Je-ne parle pas de la foule, qui se laisse conduire au temple par l'habitude ou l'imitation.

r.E Savant. — 11 me semble qu'il y a ici une distinction H faire pour la reUgion, comme pour la poésie. N'ont^eJles pas toutes deux leurs œuvres primitives, spontanées et na« turelles, el leurs œuvres ultérieures, refléchies et raison* nables ? Si votre explication convient aux premières, je ne vois pas qu'elle s'applique aussi facilement aux secondes. Le christianisme, pour ne citer que cet exemple, est une reli* gion trop savante, trop profonde, trop métaphysique pour pouvoir être considérée comme une œuvre de la nature et (le l'imagination.

Le Métaphysicien. — Cette distinction est juste; seulement elle n'exprime qu'une différence de degré. C'est bien le mélange de l'imagination et de la raison, de la poésie et de la science qui fait le caractère propre de toute religion^ spontanée ou réfléchie ; mais les proportions de ce mélange varient. Dans les religions primitives , l'imagination et la poésie dominent ; dans les religions de seconde création, c'est la raison el la science. Tel est le christianisme ; né d'une religion, il s'est formé, développé, constitué à l'aide de la philosophie. Il n'en rentre pas moins, par ses symboles et ses mystères, dans la loi que je viens de poser. C'est une synthèse plus philosophique, mais enfin c'est encore une synthèse de Timagination et de la raison.

Le Savant. — Je n'ai plus de doutes sur tous ces points, et je conclus avec vous qu'il nous faut en revenir à la science, pour la solution des problèmes qui nous intérCvSsent.

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