QUATRIÈME ENTRETIEN
Le Métapbtucien. •*- Voulez-vous que nous reparlions de métaphysique ?
Ls Savant. — Me voici tout prêt à vous entendre ; mais, je vous en préviens, je ne me laisse pas prendre à de belles paroles, et je suis en garde contre ces tours de force dont la métaphysique a trop souvent abusé. Pour moi, Téloquence n'est qu'une vaine amorce, la dialec^tique subtile un piége^ Tabstraction un nid d'erreurs. Il faudra que vous soyiez toujours simple, clair, précis. Je vous écoute avec autant de défiance que d'attention.
Le MÉTAPHYsiciBif. — - Je ne demande pas mieux. Nous eherchons tous deux lu vérité sans préventions d'écoles, tans préoccupations de systèmes. Vous m'arrêterez si je me trompe de route. D'ailleurs, je ne suis point de ceux qui veulent arriver à tout prix, n'importe par quelle méthode, foulant aux pieds, s'il le faut, l'expérience, la raison, le sens commun, pour pouvoir ajouter un système de plus à la métaphysique. Si nous trouvons dans l'esprit humain les moyens d'atteindre à la solution scientifique des problèmes que nous poursuivons, nous serons trop heureux de ce grand résultat. Si cette recherche est décidément chimérique, nous n'aurons pas perdu notre temps en démontrant l'impuissance radicale de l'esprit humain en matière de
métaphysique. C'est donc entre nous une question de bonne foi, de vérité, de science, et non une thèse d'école. Je n'ai pas plus le dessein de vous surprendre par les artifices d'une dialectique captieuse que vous n'avez l'intention de m 'embarrasser par les chicanes d'une sophistique raffinée. Cela dit, reprenons notre recherche au point où nous l'avons laissée. Puisque la science est impuissante à nous donner la solution des grandes questions qui nous occupent en ce moment, il faut bien que la métaphysique rentre en scène et fasse de nouveau entendre sa voix.
Le Savant. — Volontiers; mais à condition qu'elle ne se fera pas l'écho de la tradition. 11 est bien convenu entre nous que nous laissons dormir la vieille métaphysique et ses systèmes. Paix à sa cendre, et respect aux morts! pourvu qu'ils ne reviennent plus fatiguer ou séduire les vivants de leurs vaines apparitions.
Le Métaphysicien. — Vous êtes trop sévère pour le passé. De ce que la métaphysique n'a pu encore prendre la forme et l'autorité d'une science, il ne s'ensuit pas qu'elle n'ait été jusqu'ici qu'un jeu frivole ou une illusion perpétuelle de l'esprit humain. Il y a une réserve à faire. Si les systèmes meurent, la vérité est immortelle. Or, dans toutes les grandes doctrines, il y a un fond de vérité relative qui explique leur durée et leur domination. Platon, Aristote, Plotin, Descartes, Malebranche, Spinosa, Leibnitz, pour ne parler que des plus grands, sont ^t resteront les pères de la métaphysique, même après sa transformation scientifique; car, pour arriver à ses nouvelles destinées, il était nécessaire qu'elle passât par ces illustres mains. Mais, pour le moment, nous sommes d'accord. L'histoire de la métaphysique est pour nous lettre close. Nous laissons donc la les systèmes, et nous
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remontonsjusqu'àresprit humain qui en est la source. Lh est le principe de toute critique et de toute méthode. Un système est un produit simple ou mixte des facultés de Tesprit. Or la science la plus exigeante en fait de certitude n'a jamais mis en doute la véracité des facultés qu'elle emploie, ni leur aptitude à découvrir la vérité qu'elle poursuit. Ainsi les mathématiciens n'ont jamais contesté l'autorité de la raison pure et du raisonnement pour les notions géométrie ques a priori dont se composent leurs détinitions, et les longues déductions dont se forment leurs théories. Les physiciens et les naturalistes n'ont jamais élevé de discussion sur le témoignage de nos facultés d'observation pour les expériences, les analyses et les descriptions qui servent de base à leurs inductions et à leurs classifications. Vous me permettrez donc de n'être pas plus difficile que les savants. Je réduis la question de critique à deux points : 1* Telle notion, telle définition, tel principe, tel axiome estil un produit légitime de l'esprit humain ? 2* telle démonstration, telle théorie, tel système est-il une déduction rigoureuse de données dont la solidité ne peut être mise en doute? Si ces deux conditions sont remplies, il n'y a pas plus â douter des conséquences que des principes, des démonstrations que des définitions, des théories et des systèmes que des données premières. Si la seconde fait défaut, il n'y a qu'à rectifier les démonstrations et les théories en remontant aux données d'où elles dérivent. Si c'est la première, il est inutile d'entrer dans la critique des théories et des systèmes ; la science entière est à refaire de la base au sommet; la donnée première, quelle qu'elle soit, définition, axiome, principe, est condamnée du moment qu'elle ne peut justifier de sa légitime origine. Donc, avant de songer à
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reprendre l'œuvre tant de fois entreprise des systèmes métaphysiqueSy il nous faut vérifier la valeur des matériaux qui les composent et Tefficaeité des procédés qui servent à les construire, à l'exemple de tout architecte habile qui ne manque pas d'assurer les assises avant d'élever et de couronner l'édifice. Au lieu d'emprunter à l'histoire les éléments de la science qu'il veut fonder, il faut aujourd'hui que 1% philosophe les demande directement à res(mt humain. Si l'esprit contient réellement les données suffisantes pour la solution des problèmes métaphysiques , la question est vidée ; le reste ne sera plus que l'œuvre du travail de la pensée. S'il ne les contient pas, il faudra renoncer à les chercher sdlleurs, et désespérer de la métaphysique.
Le Savant. -— En effet, l'alternative est rigoureuse. L'histoire est un sol mouvant j pour trouver le roc, s'il est quelque part, il faut creuser jusqu'à l'esprit humain. Je vous vois avec plaisir commencer par là votre héroïque entreprise. Il me semble que, s'il y a un moyen de sauver la métaphysique, c'est celui-là.
Le Métaphysicien. — Je commence par une distinction capitale. Tout système, avons-nous dit, toute théorie est un produit de la pensée. Or autre chose est la pensée proprement dite, et autre chose les perceptions ou intuitions qui n'en sont que les matériaux. La pensée est Vacte même de l'esprit. L'esprit n'est pas la simple collection des facultés ou fonctions cognitives; c'est une force simple, essentiellement active, qui travaille, emploie, combine, coordonne les éléments fournis par ses facultés qui ne sont que ses instruments et en quelque sorte ses organes. C'est sur ces données que l'esprit pense, c'est-à-dire croit, doute, affirme, juge, rai-
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sonne, abstrait, compose, décompose, induit, suppose, spécule, invente, imagine, crée. Son ambition est infinie , sa puissance est grande ; mais ses facultés sont bornées et ses données incomplètes. S'il ne dépassait jamais ses données, s'il 86 faisait Tesclave et l'écho de ses facultés, ses connaissances seraient sûres, mais fort insuffisantes. Simple machine à impressions et à perceptions, il ne serait point une puissance créatrice. Il se bornerait à voir, a entendre, à sentir, à con* cevoir ; il ne penserait pas. La connaissance se réduirait aux simples perceptions de rexpérience et aux pures notions du sens commun ; elle n'irait pas jusqu'à l'induction et à la théorie. L'esprit humain ne se garderait de l'erreur qu'au prix ded plus précieuses vérités; il n'échapperait aux sys-* tèmes qu'en manquant la science. Il n'a jamais hésilé, malgré l'effrayant tableau de ses erreurs et de sea folies, que de charitables conseillers n'ont pas cessé de lui remettre sous les yeux. Seulement l'expérience lui a enseigné la prudence et la nécessité de la méthode. Sans rien rabattre de ses justes prétentions, sans rien perdre de son indomptable activité, il a fini par mieux mesurer ses forces, mieux apprécier les difficultés des choses à connaître, mieux diriger et appliquer ses facultés. Par l'analyse et la critique, il s'assure préalablement de l'efficacité et de la portée de ses procédés; il épure ses données premières ; il vérifie ses théories. C'est ainsi qu'après de longues et impuissantes tentatives, il est arrivé à faire une science de la philosophie naturelle. C'est ainsi qu'il arrive en ce moment à faire une science de la philojsophie morale. Espérons que la même méthode, appliquée enfin à la métaphysique, aura le même succès. La cause principale des erreurs de la métaphysique est de perdre terre, d'oublier son point de départ, de réaliser des abstractions.
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Il faut donc avant tout s assurer des facultés que Tespril met en jeu dans la recherche des vérités métaphysiques, et des données sur lesquelles il fonde ses théories et ses systèmes.
Le Savant. — Il semble, en effet, que toute entreprise métaphysique doive commencer par là. Mais l'épreuve n'a-t-elle pas été faite et bien faite contre la métaphysique par la philosophie du xvin* siècle? Est-ce qu'il est possible d'espérer en l'avenir de spéculations condamnées par Hume etparKant?
Le Métaphysicien. — Pour réfuter Hume> il suffit d'en appeler à l'analyse. C'est l'empirisme le plus systématique et le plus redoutable qu'on ait jamais vu ; mais enfin ce n*est que l'empirisme. Pour Kant, c'est tout autre chose. Nous croyons la vieille métaphysique à jamais ruinée par la critique de la raison pure. Mais, quellequ'ait été l'intention de ce grand philosophe, loin de voir dans sa doctrine un arrêt définitif contre toute métaphysique, nous y trouvons, avec la nouvelle philosophie allemande, le vrai point d'une métaphysique scten- Itfique. D'ailleurs j'aurai plus d'une fois l'occasion de vous faire remarquer que les conclusions de Kant ne sont pas toujours aussi sûres que ses analyses. Mais n'anticipons point sur la discussion. Nous ne sommes encore qu'au début de notre longue carrière. Les opérations, les procédés, les méthodes de l'esprit humain sont en grand nombre. Mais^ les facultés cognitives proprement dites, les sources mêmes de la connaissance se réduisent à trois : le sens, la conscience, la raison . Tout ce qui arrive à l'esprit lui vient et ne peut lui venir que par ce triple canal. C'est de là qu'il tire toutes ses pensées, ses théories les plus savantes, ses systèmes les plus profonds et les plus sublimes, ses hypothèses, ses romans.
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ses créations de toute espèce. C'est avec les iloiiiiées de ces facultés, concrètes ou abstraites, isolées ou réunies, exclusives ou combinées, que l'esprit fait toutes ses sciences et toutes ses croyances. Les perceptions des sens, les sentiments de la conscience, les intuitions de la raison, voilà les seuls éléments de tous les travaux de la pensée. Si donc la métaphysique a des données, des principes, une base, un vrai point de départ, ce ne peut être que là que nous pourrons les découvrir.
Le Savant. — Je ne vois pas qu'on puisse la chercher ailleurs. Je vous suis donc avec confiance dans cette voie. Quel que soit le succès de votre recherche, nous sommes sûrs d'arriver à un résultat.
Le MÉTAPHYsiaEN. — Si vous le voulez bien, pour simplifier la question, nous supposerons d'abord l'esprit réduit aux perceptions des sens, afin de voir clairement ce que cette source de connaissances peut fournir de données à la solution des questions métaphysiques. Si l'esprit ne pouvait voir la réalité, la nature, le monde que par les sens, quelle représentation en aurait-il ? Je dis représentation ; car de savoir ce que sont les choses en elles-mêmes, et indépendamment de l'œil qui les voit, de la main qui les touche, de rintelligence qui les conçoit, c'est une question, sinon inutile, du moins impossible à résoudre. On peut croire, avec les écoles empiriques et le sens commun, qui n'est peut-être qu'un préjugé, que nos idées ne sont que les images des choses, et que l'esprit n'est qu'un miroir qui réfléchit imparfaitement la vérité. On peut penser avec Platon, avec Malebranche, avec la nouvelle philosophie allemande, avec toutes les grandes écoles idéalistes, que les choses ne sont au contraire que les images des idées, et que c'est la réalité
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qui n'est qirun miroir obscur et infidèle de la pensée. Toujours est-il que, quand même les choses seraient directement intelligibles, il est impossible de faire abstraction de Tesprit, dans la manifestation de la vérité. Quoi qu'il en soit, vue par le sens, la réalité apparaît comme une étendue plus ou moins solide, c'est-à-dire résistante, diversement figurée, c'est-à-dire limitée, entrecoupée par des intervalles, où se fixent et se meuvent les formes les plus visibles et les plus sensibles. Ces intervalles forment une espèce de vide dont la raison ne se rend pas bien compte, mais qui est nécessaire à l'imagination pour concevoir la diversité des formes et le libre jeu des mouvements de la vie universelle. Sur ce fond plus ou moins uniforme d'une étendue solide, imparfaitement continue, que l'imagination nous représente comme l'immense et immuable substrat des phénomènes, se dessinent toutes les propriétés mécaniques, physiques, chimiques , organiques , physiologiques , psychologiques , révélées par l'observation et l'expérience, et dont la science enrichit chaque jour la' liste. Ainsi la cohésion, l'affinité, la pesanteur, la chaleur, l'élasticité, la lumièret le son, l'électricité, le magnétisme, la vie, l'irritabilité, la sensibilité, la locomotion, l'instinct, l'intelligence, la volonté, etc., etc., voilà les phénomènes. La science proprement dite les décrit, les classe, en découvre les lois. Ses hypothèses, ses théories, quand elle en fait, n'ont pas d'autre but que de coordonner ou de simplifier les résultats de l'expérience. Quant à les expliquer, c'est l'affaire de la métaphysique. Or je suppose toujours l'esprit réduit à la con^ naissance sensible. Comment s'y prendra -t-il? Il est évident ou qu'il renoncera à toute explication, ou qu'il en ira chercher les principes dans les données sensibles, les seules qu'il
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ail à sa disposition. Mais ces principes crexplicatioii ont nii nom bien connu et bien ancien dans la science. C'est Vessence^ la matièrcy la cause^ la raison finale. Aristote^ qui les a ainsi nommés, ne les a point inventés. Quand l'esprit humain veut expliquer quelque réalité que ce soit, il lui faut bien en revenir, sinon à ces termes, du moins aux idées qu'ils expriment. Quoique Bacon ait fort bien fait de détourner la philosophie naturelle de ce genre de spéculations, elles n'en forment pas moins l'objet légitime, constant, immuable de la métaphysique, de telle sorte qu'on ne peut les supprimer sans supprimer la métaphysique elle-même. Voyons maintenant comment l'imagination s'y prendra pour expliquer le monde.
Le Savant. — Il me semble que vous lui posez des problèmes qu'il ne lui sera pas facile de résoudre. L'essence, la matière, la cause, la raison des choses sont des principes qui dépassent l'expérience et l'imagination.
Le Métaphtsicien. — Nous en jugerons. Voyons d'abord à l'œuvre la métaphysique del 'imagination. Parmi lespropriétés des corps, il en est qui sont générales, élémentaires, tellement essentielles aux corps, que ceux-ci ne pourraient pas même être conçus sans ces propriétés : ainsi l'étendue, l'impénétrabilité, la divisibilité, la figure. Il en est d'autres moins inhérentes à la notion même de corps, par suite moins essentielles, telles que la cohésion, l'affinité, la pesanteur, la cha< leur, rélectricilé, le magnétisme et toutes celles que les sciences nous découvrent chaque jour. Les unes sont dites qualités secondes ; les autres qualités premières des corps. Celles-ci en constituent la substance même ; celles-là n'en sont que les diverses modifications. Voilà donc la notion de corps réduite à l'étendue solide et figurée. Quant aux autres
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propriétés pliysiques et chimiques, d'où pourraient-elles venir, sinon de la substance même, dont elles ne sont que des modifications ? Donc les propriétés mathématiques des corps, rétendue, la solidité, la figure sont les vrais et seuls principes des choses, et la réalité sensible tout entière se trouve simplifiée, expliquée, ramenée à la plus élémentaire des sciéïices, la mécanique. Et comme d'ailleurs, pour le sens et l'imagination, toute réalité se réduit aux corps, les propriétés organiques, physiologiques et psychologiques des êtres, aussi bien que leurs propriétés physiques^ et chimiques^ rentrent dans cette unique explication.
Le Savant. — Ma foi si la simplicité est le premjef mérite d'un système, je n'en connais pas de préférable à celui-ci.
Le Métaphysicien. — Attendez un peu; vous aurez mieux encore. Tout s'explique par l'étendue, vraie substance des choses. Mais qu'est-ce que l'étendue? Ne se résout-elle pas elle-même en des principes élémentaires encore plus simples ? En effet, toute étendue est continue ; tout continu est composé ; tout composé se résout en éléments. La composition des corps n'est pas seulement une nécessité logique ; c'est encore une vérité d'expérience. Décomposez-les en parties aussi subtiles que possible ; vous trouverez que les parties ont conservé les mêmes propriétés essentielles que le tout. L'étendue se divise et se subdivise indéfiniment ^ sans s'anéantir. Je dis indéfiniment et non à l'infini; car l'infinie divisibilité de la matière rendrait inexplicables la formation et l'existence des corps. 11 faut donc s'arrêter à des éléments simples et absolument indivisibles que ni l'imagination ni l'expérience ne peuvent atteindre, mais qu'il est nécessaire d'admettre, sous peine de supprimer la sub«
atanco étendue, et de rendre impossible toute composition des corps.
Le Savant. — Voilà bien la matière des corps. Mais la matière n'est pas la forme.
Le Métai»btsicikn. — Un peu de patience; nous y arri* vons. H est par trop clair, eneiïet, que, pour que ces éléments indivisibles ou atomes forment des corps, il faut qu'ils s'agrègent. Or leur agrégation ne peut avoir lieu que par le mouvement dont le vide est la condition. Le mouvement est un phénomène attesté parle sens. Quant au vide, il est prouvé par les expériences faites sur la porosité des corps. Les atomes, l'espace, le mouvement, voilà les principes des corps, ni plus ni moins. Si vous supprimez les atomes, il n'y a plus de matière ; si vous supprimez le mouvement, l'agrégation des atomes n'est plus possible; si vous supprimez Te^space, la place manque pour la juxtaposition des parties qui forment le composé. Gela posé, qu'avez- vous l>esoin d'autres principes pour expliquer la récité? Les atomes se combinant d'une infinité de manière^, sous l'action uniforme des forces qui les meuvent, il en résulte une infmie variété de corps plus ou moins divers de forme et de constitution, lesquels doivent à cette diversité même toutes les propriétés qui les caractérisent et les différencient. En opérant sur les mêmes substances, la chimie fait sortir à voicmté de son creuset des gaz, des liquides, des solides, selon le degré de dilatation ou de condensation de la matière. Elle ^ fait mieux : elle en extrait des produits dont les propriétés sont très différentes, le vil charbon, le précieux diamant. Et non-seulement tout s'explique par la combinaison des atomes ; mais il n'est pas même besoin de supposer ces atomes divers entre eux soit de nature, soit de forme, soit de mobilité.
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Chaque jour la science fait un pas vers la pierre pbîlosopbale tant et si mal cherchée au moyen âge, vers l'unité de substance, ou, pour parler le langage de la chimie, Tunité de composition. De nombreuses expériences viennent de toutes parts démontrer qu'avec les mêmes éléments on dHient toute espèce de corps, selon qu'on en varie les proportions ou qu'on en change la constitution. On cherche à faire de l'or aujourd'hui avec des substances qui ne semblaient pas^d'abord se prêter à une pareille transformation ; et en ce moment, de hardis chimistes sont en train de prouvar qu'on peut faire de Tor avec la premières substance venue (i). Tout prépare l'avénenient de cette nouvelle doc^îne chimique qui explique par leur constitution, et non plus par leur composition, toutes les propriétés des corps, aussi bien celles qui se rapportent à leur nature que celles qui sont relatives à leur forme et i leur poids. Admirez«vous la simplicité des moyens de la Nature ? Les atomes étant donnés sans aucune di£Gérence de nature, de forme, de mouvement, avec les forces^ purement mécaniques qui leur sont propres, les corps se forment, se multiplient, se diversifient, se transforment à l'infini :-le monde est fait.
Le Savant, — Vous allez un peu vite. Les corps cléinenr taires sont &its > mais le monde est une œuvre plus dif* ficile, ce semble. Pensez^vous ,que la chimie contienne au fond de se& creusets la solution d^. problèmes, astrono^ miques.
Le M^aphybicien. •^, Je n'en doute pas. Avant la décou« Verte des grandes lois de la nature par l'astronomie^ la physique et la chimie^ la philosophie naturelle s'égarait dans
(1) Est-il besoin d'ajouler que nous n'entendons pas prendre parti pour l'iiypothèse ?
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les hypothèses les phis bizarres et les plus fausses. Vous en avez la preuve dans les systèmes astronomiques, dans les doctrioes physiques et physiologiques de rantiquiié, du moyen âge et même des premiers siècles de l'âge moderne. Mais avec le progrès des sciences positives, avec les théories delà gravitation universelle, de Taffînité nK)lécuIaire, etc., la philosophie atomistique s*est dégagée de ses vieilles hypo* thèses et a pris un caractère de plus en plus rationnel et scientifique. La théorie de Laplace sur la formation du système solaire est la formule la plus simple et la plus parfaite de cette philosophie. Buffon, oubliant les principes de ta science dans les créations de sa puissante imagination, supposait que les planètes et leurs satellites proviennent des éclâboussures produites par le choc d'une comète sur la surface du soleil. Mais cette hypothèse est contraire aux lois de la mécanique. D'après ces lois, si une poHion de la masse du soleil était projetée dans Tespace, les corps qui en résulteraient se mouvraient autour du soleil. Fidèle aux principes de la mécanique, aux lois de la physique newtonienne et aux décoiivertcs de Tastronomic moderne, Laplace adopte les idées d'Herschell sur la condensation progressive des nébuleuses et leur transformation en étoiles. 11 suppose que, dans l'origine, le soleil et tous les corps qui circulent vautour de lui ne formaient qu'une seule nébuleuse, animée d'un mouvement de rotation autour d'une ligne passant par son centre. Par suite du refroidissement progressif, la condensation au centre devient de plus en plus forte, de manière à fmmer un noyau dont la masse s'accroît peu à peu. La différence de densité produit une différence de vitesse dans la rotation; et ces deux mouvements se fondent dans une moyenne qui fait tourner tout d'une pièce la masse entière
l/i8 LE MATÉRIALISME.
de la nébuleuse. Tout cela se fait en vertu d'une seule loi, la force centripète.
Le Savant. — Je ne vois rien là que de très simple, en effet.
Le Métaphysicien. — Mais la force centripète n'est pas la seule qui règne sur la matière. La force centaîfuge agit de son côté, et c'est par son action que des parties se détachent de la nébuleuse : de là les anneaux. Je n'entre pas dans le détail de la théorie. Mais ce peu de mots suffisent pour vous montrer que l'hypothèse de Laplace sur Uorigine et la formation de notre système planétaire rend parfaitement compte de toutes les particularités qui le caractérisent; En résumé, le corps d'une planète formée par les condensations a dû être tout d'abord une masse liquide affectant la forme d'un sphéroïde aplati dans le sens de son axe de rota? tion, et environnée d'une atmosphère, reste de la nébulrase qui lui a donné naissance. Cette masse liquida, en>continuant à se refroidir, s'est solidifiée peu à peu sur toute la surface. La croûte solide qui en est résultée s'est ensuite déformée insensiblement, et a fmi par se i)riser successivement dans diverses parties, en raison de la diminution progres^ve du volume du liquide qui restait à son intérieur, par suite de l'abaissement continuel de sa température. De là les éruptions^ les volcans, les cataclysmes, les révolutions générales et partielles, les grands mouvements et les grandes créations qui composent l'histoire progressive de la planète.
Le Savant. — Voilà une hypothèse qui réunit tous les caractères d'une vérité scientifique, la simplicité, l'accord avec les principes et les lois de la science, l'explication de tous les phénomènes astronomiques et physiques révélés par l'expérience. Aussi a-t-elle pris rang dans la science, et y
règne 4-elle paisiblement sur les ruines de toutes les hypothèses cosmologiques qui se sont succédé depuis Pythagore jusqu'à Buiïon.
Le Métaphysicien. — C'est» en effet, une belle et grande théorie dont la mécanique fait à peu près tous les frais. Seulement cette mécanique ne fait point abstraction des forces vives de la Nature, comme celle de Pythagore ou de Descart^ eomme la mécanique purement géométrique. Elle se fonde sur les lois astronomiques et physiques révélées par le génie de Kepler, de Galilée et de Newton. Vous le voyez, la science retrouve partout, dans le ciel comme sur notre planète, les mêmes lois et les mêmes forces. L'attraction des corps célestes et Taffînité moléculaire ne sont que deux modes de la même loi, l'attraction universelle découverte par Newton. Le moindre corpuscule de notre terre est un petit monde où se déploient les mêmes f(H*ces, où régnent les mêmes IcMs, où se meuvent les mêmes ressorts, où enfin se joue le même drame que dans l'immense univers. Les forces primordiales, attractives et répulsives, qui meuvent les atomes et en font les corps, se retrouvent dans lea rapports des corps éntare eux, sous lei^ noms de force centripète et de force centrifuge; dans les rapports des planètes et des mondes, sous les noms plus généraux encore de forces d'expansion et de concentration. Les planètes, les mondes se forment, s'organisent se développent par l'action des mêmes forces^ sous l'empire des mêmes lois que les corps les plus simples. Seulement le ciel étant le monde de la géométrie et de la mécanique, l'astronomie a eu son Kepler, tandis que la chimie attend le sien. Les lois des mouvements célestes ont trouvé leurô formules ; les lois des mouvements moléculaires n'ont pu encore être malliémaliquement calculées. L'action
(les particules de la iiiatière an sein des corps est compliquée, obscure, encore mystérieuse, bien que les forces et le» lois générales en soient connues, tandis que l'action à distance des corps célestes les uns sur les autres est simple, ^réguli^re, uniforme, facile à soumettre aux principes de la mécanique et aux loisilu calcul. C'est à peine si Texpérience modifle, en les confirmant, lés formules de la théorie. Rien de plus simple donc, rien de plus facile à expliquer que l'ensemble, l'ordre, rimrmome des mouyementg des carpe célestes. Quant à leur formation et à leur constitution, 1» nature pro« cède par les mômes moyens et les mêmes lois que pour les corps que la chimie compose ou décompose dans ses creu« sets. Si l'on peut juger de tous les corps célestes par la pla<> nète que nous habitons,- ils commencent par l'état gazeux. C'est la forme la phis simple, la plus primitive, la moins riche, la plus expansive, la plus naturelle de la matière. Puis les éléments se concentrent, se condensent et* passent à Vétat liquide ; ils manifestent des propriétés chimiques 'et physiques pins nombreuses et plus spéciales. Puis enfln, de condensations en condensations, ils arrivent à l'état solide d*oû.se dégagent de nouvelles et plus riches propriétés.' Ainsi procède la matière, de la plus extrême expatision à la plus ^trême concentration, se compliquant, s'enrichissant, s'organisant de plus en plus par des compositions et des décom positions infinies, sous Tempire de lois simples, immuables et universelles. Tout changement, toute transformation, tout progrès s'explique par un degré de dilatation ou de concentration. Descartes avait donc bien raison de dire que retendue et le mouvement lui suffisaient pour expHquer le monde. Le Savaitt. — Oui, le monde des corps et delà mécanique. Mais le monde des êtres vivants, des âmes, des
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esprits, quoi qu'en pensent la plupart de nos savants, me semble échappera cette explication.
Lk Métaphtsicien. — Pourquoi cela? Si la mécanique explique la chimie et la physique, pourquoi n'expliqueraitelle pas de même la physiologie et la psychologie ? Si les ptopriétés âes êtres tiennent à la constitution et non à la composiâon des principes élémentaires, toute transition d'un règne à l'autre est une question de forme et non de Htbgtanee. Les propriétés des êtres varient à l'infini, suivant leur corMituHon spéciale, depuis ce qu'on nomme hi matière brute jusqu'à l'homme. Ce sont des différences de degré, non de nature. Et si vous voulez bien remarquer par quelles nombreuses et presque itisensibles gradations passe la Na* tlire pour s'élever de la pierre à l'homme, de la simple étendue à la pensée, vous arriverez facilement à comprendre comment tout peut s'expliquer par un principe unique, les atomes en mouvement. II n'y a, comme on dit, que le piremîer pas qui coûte. S'il ne vous répugne pas d'admettre que les diverses propriétés physiques et chimiques des corps tiennent uniquement à leur constitution, pourquoi ne com* prendriez-vous pas que leurs propriétés physiologiques et psychologiques dérivent de la même cause? Si la théorie des atomes rend compte des phénomènes de la chaleur, de l'électricité, du magnétisme, pourquoi n'expliquerait-elle pas également la vie, la sensibilité, l'instinct, l'intelligence? (Test une simple différence de degi'é. Il n'est pas de merveille que ne puisse produire la matière, en se èombinant, en se condensant, en se raffinant indéfiniment. La Nature procède toujours du simple au composé, et, comme dit Aristote, du pire au meilleur. S'il en est ainsi, pourquoi vous arrêteriezvous à tel degré, à tel règne, à telle transformalion ? La série
totale des êtres n*est qu'une immense chaîne dont tous les anneaux sont inséparables. Si la matière sufBt à expliquer le premier, pourquoi n'expliquerait-elle pas aussi le dernier. Il faut allei: jusqu'au.bout.
Le Savant. — En effet, la logique ne permet guère de s'arrêter dans la voie du matérialisme. Il n'est pas plus difficile d'expliquer la pensée, la volonté que la vie, que la force, dans la théorie des atomes.
^ Le MÉTAPHTsiasN. — Nous avons d'ailleurs mieux que la logique à l'appui de cette théorie ; nous avons les faits. Dans tout être complexe (et tout ce que nous atteste l'expérience offre ce caractère) , il y a deux ordres bien distincts de phénomènes, de propriétés, de forces : l'un inférieur, et l'autre supérieur. Or l'observation montre : 1* que l'ordre inférieur est toujours la condition, la base de Fordre supérieur ; 2« que la réciproque n'est pas vraie. Ainsi , dans le . minéral , les forces mécaniques forment la base , et rendent possibles les propriétés , physiques^ et chimiques. Dans le végétal , c'est l'ensemble des forces mécaj^iques^ physiques et chimiques, qui fait la base, la condition des forces organiques. Dans l'animal, la force sensible et motrice, l'âme proprement dite, a également pour base et pour condition tout l'appareil des organes de la vie végétative. Ënfm dans l'homme, le principe conscient, volontaire et raisonnable^ YjRsprit a pour base et pour condition le principe animal et toutes les forces qu'il suppose. Vous voyez comme se succès dent et s'engendrent les diverses propriétés de la vie universelle. La vie n'est pas sans la force, la sensibilité sans la vie, la pensée sans la sensibilité ; tandis que la sensibilité se produit sans la pensée, la vie sans la sensibilité, la force sans la vie. C'est le composé qui vient du simple ; c'est le meilleur
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qui sort du pire; c'est Tcsprit qui dérive de rûme, IMme de la force et de retendue. Donc la mécanique et la géométrie contiennent les principes de la physique, de la chimie, de la physiologie, de la psychologie.
Le Savant. — Vous avez raison.. Mes scrupules ne tiennent pas devant la logique. Mais je vous en fais Taveu, j'ai encore des préjugés. J'ai de la peine à croire que ce monde si bien ordonné, si beau, si intelligible^ qu'il est impossible de n'y pas voir l'œuvre de l'intelligence, que ce grand Cosmos enfin ne soit que la résultante du concours des atomes, sous l'unique action des forces mécaniques, chimiques et physique^. Je ne puis me faire au dogme de l'aveugle destin. Il me semble que les atomes et les forces qui les meuvent ne sont que des instruments qu'une suprême sagesse fait servir à TaccomplissemenL d'un dessein. En un mot, plus je regarde le monde, plus je suis tenté de croire à une Providence.
Le Métaphysicien. — La Providence n'est qu'un beau mot. C'est, passez-moi l'expression, une illusion d'optique psychologique. Vous regardez le monde à travers l'âme humaine. C'est le voir à travers un miroir qui en défigure, ou^ si vous aimez mieux, en transfigure les traits. Si le monde nous apparaît comme une œuvre intelligible, comme le développement d'un plan préconçu, comme l'accomplissement d'un dessein providentiel, c'est que votre esprit, au lieu de l'observer et.de le réfléchir fidèlement, le conçoit, l 'imagine, le travaille et le refait en quelque sorte à son image. Mais laissons l'intelligence avec ses idées a;)rtort, l'imagination avec ses hypothèses,, et contenions -nous de voir le monde tel que nous le montre l'expériejice. Les atomes, se mouvant en vertu deforces qui leur sontinhérentes, s'agrégentet se combinent ; les corps qui en sont formés se composent, se décom-
15A LB MATÉRIALÎBMB.
posent, se transforment suivantdes lois simples, permanentes, universelles, invariables, qui ne sont elles-mêmes que les forces mécaniques, physiques et chimiques agissant d'une façon uniforme et constante. De là ce que vous appelez Tordre universel, le Cosmos où vous introduisez vos idées de plan, de dessein, de Providence, prises dans la consciaiice humaine. Mais voilà précisément l'hypothèse et la fiction. L'ordre vrai du monde est une révélation de Texpérience. Il faut le voir tel qu'il est, tel qu'une science sévère nous le découvre, non tel que la poésie et la théologie Timaginent. C'est Texpression des lois de la nature, ni plus ni moin^B. Le monde n'est point un <;haos où tout se confonde et s'efface, se heurte et se contredise, où nen" ne se développé, ne se produise ni ne se dessine. Tout, au contraire, y a sa loi, sa règle, sa mesure, sa nécessité. Voilà l'ordfe de l'univers, le vrai Cosmos^ si grand, si beau dans sa simplicité, que les rêves de la poésie et les inductions de la psychologie ont singulièrement obscurci, en y mêlant toutes sortes d*intentions, de finesses et d'artifices. Vous savez qu'à force de rabaisser la Nature aux petites raisons, aux vues étroites de l'inlelligence humaine,'^ on en a fait une énigme indéchiffrable, qui se prête également aux thèses lés plus contradictoires. Qu'en résulte-t-il ? Que n'y trouvant pas partout et toujours cette sagesse, cette Providence dont la conscience humaine nous fournit le type, la logique est allée Jusqu'à condamner la Nature et à nier l'ordre du monde. 11 est temps de revenir à de plus saines notions. L'ordre universel n'est point un objet de conception a priori^ ni d'induction psychologique ; c'est unobjet d'observation directe et d'expérience. Il a son type dans la Nature elle-même^ et non dan^Jl^ conscience ou dansrintelligence humaine. Il n'est rien aufre chose
LE MATiRULl^ME. 155
que la résultante de l'action régulière^ uniforme et constante des forces primerdiales de la Nature. En un mot, Tordre du monde se révèle par des lois, et non par des intentions et des fins. Ces dernières ne conviennent qu'au gouvernement des choses humaines.
Lk Savant. — Yous^me paraissez avoir encore raison sur ce point. Dès lors^ je ne vois plus rien qui résiste à votre théorie. Matière, force, âme, esprit, étendue, vie, sensibilité, intelligence, ordre, harmoniQ et unité du monde, elle explique tout avec une merveilleuse simplicité. Tout vient des atomes, tout y retourne. Ils sont le principe, la substance unique, la fin de toutes choses. C'est le véritable Absolu. Il n'y a pas d'tutre principe des choses que les atomes, pas d'autre ordre que les lois de la mécanique et de la physique, pas d'autre Providence que la nécessité. Dieu est uneJiypolhèse inutile, et la théologie un rêve de la poésiequi se dissipe à la lumière de l'analyse et de la science, h comprends le succès et la popularité du matérialisme.
Le MÉTAPonrsiciBB. — N'est«ce pas qu'il est difficile de trouver mieux en fait de clarté et de logique ? Ici rien de vague, d'obscur, de mystérieux. Tout est net, précis, facile à saisir et à définir. On sent qu'on est dans le pays de la science et de la lumière. On n'y rencontre ni nuages, ni fantômes, ni abîmes. Dans ce système, tout se voit, se représente à l'imagination. C'est la métaphysique du monde savant, particulièrement des mathématiciens et des géomètres, depuis Pyihagore jusqu'à Laplace.
Le Savant. -^ Il me semble que vous engagez un peu vite la géométrie et la science au service du matérialisme. Pythagore et Platon dans l'antiquité, Descartes et Newton dans les temps modernes, sont aussi connus ^ur leur spiritua-
lisme et leur esprit religieux que pour leur ^énie mathématique. C'est par un principe ^upra-sensible, immatériel^ intelligent, qu'ils expliquent rexistence, Tessence, le mouvement, Tordre des êtres de l'univers. Si j'ai bonne mémoire, Platon reproche aux philosophes qui l'ont précédé d'expUqu^ le monde par des causes purement mécaniques, au lieu d'y voir partout l'action de l'înteHigence et de la-volonté. Descartes oublie si peu la cause première, infinie et parfaite dans tous ses attributs, qu'il fait de la conservation des êtres créés une création perpétudle. Et ne savez- vous pas que Newton ne manque jamais l'occasion de &ire hommage au Dieu en trois personnes de sa science et de sçsl plus grandes découvertes? Bien plus; il m'a toujours semblé que les abstractions mathématiques sont particulièrement favorables à cette métaphysique qui cherche les principes des choses au-dessus de la réalité sensible; et j'avoue que. je^ m'étais habitué, avec Pythagore, Platon, Descartes, Malebranche, Spinosa et tant de grands esprits, à regarder les mathématiques comme la meilleure introduction à la philosophie idéaliste.
Le MétaIphybigien. — Je ne puis nier ni le caractère spi* ritualiste et religieux de la philosophie de Pythagore ^ de Platon, de Descartes et de Newton, ni une certaine affinité entre les mathématiques et cette doetrine qu'on appelle dans l'histoire l'idéalisme. Je dis l'idéaUsme et non le spiritua^ lisme proprement dit. Mais ^ette double concession n'infirme en rien ma thèse sur l'affinité bien autrement intfane et profonde de la géométrie et du matériahsme. U est iK)rs de doute que, considérés dans Tensemble de leur -philosophie, Pythagore, Platon, Descartes (je ne parle pas de Pascal qui n'est point un métaphysicien) et beaucoup d'autres mé-
LE MJtTÉniALISMIi:. 157
tapl)ysieieiis géomètres sont des philosophes spiritualistes. Mais il reste à voir comment ils concilient le mécanisme, c'est-à-dire le matérialisme de leur cosmologie avec le spiritualisme dé leur théologie, lis disent bien, les uns que Dieu meut la matière, les autres qu'il la crée. Mais la création de nihilo est un mot vide de sens, comme nous le verrons plus tard; Taction mécanique d'un principe tout spirituel sur la substance matérielle n'est guère moins inintelligible. Je vois bien, dans leur doctrine, deux sciences rapprochées , la géométrie et la théologie, deux points de vue juxtaposés, la notion de substance et in notion de cause. Je n'aperçois pas le lien qui les unit ; ou plutôt je suis frappé de l'abime qui les sépare. Sauf l'intervention de la cause suprême, PytliagorC) Platon, Descartes, Malebranclie, Newton expliquent la Nature absolument comme les écoles matérialistes. Toute la différence entre eux est que les uns font mouvoir ou créer la matière par un principe immatériel distinct, tandis que les autres lui attribuent le principe même de son «existence et de tous ses mouvements. Mais supprimez les préliminaires théologiques delà philosophie de Pythagore, de Platon, de Descartes» de Newton ; c'est à s'y tromper. Vous retombez en pleine mécanique et en plein atomisme. Leur philosophie n'est point un système simple, homogène, dont tous les élànents se concilient et s'harmonisent dans l'unité, comme le matérialisme de l'école atomistique, ou le spiritualisme d'Aristote ou de Leibnitz. C'est une doctrine double, hétérogène, où la géométrie et la théologie, le matérialisme et le spiritualisme se rencontrent sans s'unir, se Jieurtent au lieu de scrconcilier dans une pensée supérieure. Le savant poursuit son principe, tandis que le théologien obéit à son préjugé. Ijd mot semble dur ; et pourtant il n'ast que juste, si l'on con-
158 Le MÀTÉRIAU8ME.
sidère que la physique toute géomëtriqtte de Pythagore, de Platon, de Descartte, de Newton, aboutit logiquement à une philosophie de la nature qui explique tout corps, ménne tout corps organisé , par des atonies et des forces purement mécaniques qui se combinent et concourent dans c^taines proportions. N'iest-ce pas là du matérialisme ? Assurëmeint la métaphysique de ces grands hommes n^est rien moins que matérialiste, dans sa partie morale et théologique; mais dans sa partie cosmologique et physiologique, elle s6 ressent manifestement de leurs habitudes mathémattques et géométriques. • ' '
Lr Savant. *— Je vous comprends. Si Pythagore, PkitMi$ Desc^rtes, Newton sont splritualistes, c'est c(mime théologiens 5 comme psyeliologues , comme moralistes, et non comme géomètres. Au contraire, la^ géométrie et la méea* nique les ont conduits aiïx ïnêmes théories cosmologiques que les matérialistes de professioui Ces exceptions leppa* rentes iie foht donc que confirmer cette règle: que la géométrie et la mécanique mènent fatalement au matéria* lisme. Mais alors expliquez-moi le goût prononcé de presque toutes les écoles idéalistes pour les mathématiques. Comment ont -elles pu chercher un amtiliaire dons un ennemi? -
Le Métaphysicien. — Enlendons-nous bien. L'idéalisme n'est pas le spiritualisme. L'esprit mathématique et géométrique fatal à l'un est favorable à l'autre. Platon n'avait pas tort d'inscrire sur la porte de son école : « Nul n'entre ici s'il n'est^éomètre. » Descartes, Malebratiche et Spinosa, ce dernier surtout, auraient maintenu la même inscription au temple de la métaphysique. En effet, l'idéaliâme construit ses systèmes sur les idées abstraites de substance, d^es^
senee, d'iofiai, d'absolu, d'universel , absolument de la même façon que le géomètre construit ses théorèmes sur les notions abstraites de l'étendue et de ses propriétés. Abstraire, définir, raisonner, c'est là toute la méthode des mathématiques. Or, sans parler de l'école de Pythagore qui exagère les jrapports des mathématiques et de la métaphysique au point de confondre ces deux sciences, qu'est-ce que la dialectique de^ Blaton, sinon l'abstraction qui élève l'esprit des individus au- genre suprême, en lui faisant monter degrés par degrés réchelle des ^pèces et des genres intermédiaires ? Qu'est-ce que la méthode de Spinosa, sinon la définition qui pose le principe unique d'où cet incomparable logicien saura tirer toute la science, par une série de déductions formant une cbatne continue et indissoluble ? Et comment procède Descartes luî«même dans ses Méditations y dans ses Principes dt philosophie , si ce n'est par Isl mé* tbodo. géométrique ? Trouver un ou plusieurs principes dont tout' le reste dérive XM)mme une suite de conséquences nécessaires, voilà son procédé constant. Vous devez comprendre maintenant la-prédilection des écoles idéalistes pour les^ mathématiques. C'est plus^ qu'une simple coïncidence historique qui les rapproche ; c'est un lien de parenté qui loi unit» Bien pljjis; identiques ou du moins analogues quant aux méthodes, l'idéalisme et la géométrie s^entendent éf^mmt bien sur le fond des idées et des théories meta-* physiques» au grand profit du matérialisme.
Le SaVaht. — On m'avait jusqu'ici enseigné le contraire 5 et j^VjOiie que votre thès^me semble encore un paradoxe, malgré tout oe que vous venez de dire. Je vois bien comment ki géométrie et la mécanique^ exclusivement consultées, peuvent conduire à une cosmologie et à une physiologie
t60 hE MATÉRIALISME.
matérialistes. Mais, malgré ses affinités de méthode avec ces deux sciences, l'idéalisme m'avait toujours paru jusqu'ici un contre-poids et un obstacle invincible au développement des tendances matérialistes que favorise certainement l'esprit géométrique.
Le Métaphysicien. — Aristote et Leibnitz en ont pensé autrement. Aristote, à son point de vue tout dynamique^ reprochait à l'idéalisme de ramener la philosophie aux nombres et à la matière. Leibnitz a réellement restitué la physique cartésijBnne au spiritualisme, quand il a substitué la notion de force vive puisée dans 4'expérience intime à la notion toijite géométrique de la substance étendue, telle que l'entendent Deseartes, Malebranche et Spinosa. Mais j'ai à J'appui de ma thèse bien mieux que l'autorité des deux plus grands noms de la métaphysique ; j'^i l'histoire de la philosophie tout entière. Vous connaissez cette distinction si précise et si féconde du mécanisme et du dynamisme qui, comprise seulement depuis quelques années, a fait une révolution dans la science ?
Le Savant. — Je crois la comprendre. N'est-ce ^pas le matérialisme et le spiritualisme, dans leur application à la philosophie naturelle? ^
Le Métaphysicien, r- C'est cela même. Toutes les explications ou théories métaphysiques sur la composition, la constitution, l'organisation des corps, se ramènent à deux principes simples, irréductibles entre eux, ausa opposés que le sont le matérialisQie ei; le spiritualisme. Ces deux principes .sont la notion première d'étendue d'une part, et de l'autre la notion première de force. De laies mécanisteset les dynamystesy deux écoles parallèles et contraires, qui prennent leur point de départ, l'une dans la notion toute géométrique
Lb ^lATÉlUALlSME. 161
d eteiuluc, Tautn) dans la notion toute psychologie jue de force (de force vive s'entend), et dont la tradition non interroinpiie remonte à Pythagore et à Thaïes, et descend plus bas que Descaries et Leibnitz, avec toutes les nuances et les différences que les temps, les lieux et les progrès de la science ont rendues nécessaires. Or il se trouva que, de même que les géomètres, et sans aucun doute en vertu d'une affinité profonde, presque tous les idéalistes appartiennent à l'école des mécanistes^ pour tout ce qui concerne la philosophie naturelle. Suivez les développements de la philosophie mé(?anique depuis Pythagore jusqu'à Laplace, et vous verrez que j^armi ses adeptes elle ne compte pas moins d'idéalistes que de matérialistes purs. Sur ce point, les pythagoriens et les platoniciens se rapprochent singulièrement des alomistes. Descartes et Spinosa ne parlent guère de la matière des corps et de la Nature autrement que Hobbes, Gassendi et les encyclopédistes. Chose remarquable! Diderot et d'Holbach, que l'on prend pour les types du matérialisme, sont plus spiritualistes que les géomètres de l'école mécanique; et leur naturalisme, si grossier et si triste dans l'explication des choses de l'esprit, est moins matérialiste que la physique cartésienne dans l'explication des phénomènes de la Nature.
^ Le Savanj. — Vous m'étonnez un peu. J'aurais besoin d'explications plus précises pour être entièrement convaincu.
Le Métaphtsiqen. — Sans vouloir entrer dans des détails que ne comporte pas notre sujet, j'en dirai assez pour vous montrer que oe que vous prenez encore pour un paradoxe est une vérité palpable. Ainsi vous croyez peut-être, sur la foi d historiens prévenus ou superficiels, que la philosophie
16t2 LE MATÉRIALISME.
mécanique d f^il sa première apparition avec l*école atomistique?
Lb Savant. — En effet, j'avais vécu jusqu'ici dans ce préjugé.
Le Métaphysicien. — Détrompez-vous. Aristole nous apprend que les pythagoriciens composaient les corps au moyen d'unités et d'intervalles, c'est-à-dire Au plein et du vide. Seulement, comme ce sont des géomètres et nullement des physiciens, leur plein se réduit à des unités mathématiques, à des points géométriques qui n'onf pas la réalité matérielle des atomes de Leucippe ' et de Démocrite ; ce qui réduit leurs principes élémentaires à de pures abstractions mathématiques absolument vides de toute donnée empirique. Du reste, pour eux, comme pour les atomistes, rien rie naît, rien ne meurt, rien îie change que dans-l'espace. Des agrégations ou des séparations, des combinaisonsd'unités toujours soumises à des proportions géométriques ou arithmétiques qui en expliquent l'essence et le nom : voilà le principe unique de toutes les propriétés ^nérales et particulières des corps. N'est-ce pas là du thécanisme^ et du plus pur, tellement pur, c]ue la géométrie en fait tous les frais, sans demander un atome de substance à la physique? Au moins la philosophie atomislique repose sur une réalité, sur l'étendue physique, mobile par elle-même. 11 y a un élément dynsrmique, la force, engagé dans l'atome, principe de cette* école. Je sais bien que ce n'est pas là toute la philosophie pythagoricienne. Elle parle de Dieu, d'intelligence, de raison, d'amour ; mais sans qu'on puisse voir où elle prend ces principes, en dehors des abstractions mathématiques. Dans le Tintée ^ Platon fait mouvoir et vivre tout ce inonde géométrique par un principe vivant et intelligent qu'il puise dans l'intuition psychologique. Mais
LE IMATÉRIÀLISIME. t6«^
ce [iriiici)>e, extérieur et étranger à la Nature, la meut, Toi^ ganise^^la travaille du dehors au dedans, comme un artiste fait la matière. Comment les deux principes, la matière et i'àme, s'arrangent-ils entre eux, c'est ce que Platon et les spiritualistes de son école n'ont janmis expliqué. Mais si vous voules vous donner le spectacle du plus parfait accord entiV; l'idéalisme et le mécanisme, ouvrez les livres de la physique cartésienne'. L'étendue et le mouvement, avec la chiquenaude do grand Moteur, comme dit plaisamment Pascal, voilà tout ce que Deseartes demande pour créer, organiser; animer le monde. Dans sa philosophie de la nature, il est beaucoup question de géométrie et de mécanique, 1res peu de physique et de physiologie. Entendez-le s'expliquer luimême là^de^us; « Il a résolu de quitter la géométrie abstraite, e'est-à-dire la recherche des questions qur ne servent qu'à exercer Tesprit. Il n'a pris ce parti que pour avoir d'autant plus de loisir de cultiver une autre sorte de géométrie qui tue propose iKiur question l'étude des phénomènes de la nature. Qu'au reste M. Desarçues reconnaîtrait bientôi que toute sa physique n'est autre chose que de la géométrie, s'il prenait la peine de considérer ce qu'il avait écrit du sel, de la neige, de Tarc-en-ciel, des météores, etc., etc. (t. III^ p. 57, édit. des Lettres par Clerselîer). Et en effet, voyez Descartes à Tœuvre dans sa philosophie naturelle. Rien de . plus simple, de plus géométrique, de plus mécanique que sa genèse du monde. L'étertdue infinie, indivisible (Descartes est grand adversaire des atomistes), sans aucune solution de continuité, sans vide, sans espace, telle est la substance ma* lérielle, base élémentaire de tous les corps inorganiques oti organisés. Si l'étendue affecte tout d'abord trois formes principales, le feu, l'air, la terre, cela tient uniquement à l'iné»
galité des parties de la matière qui les composent. En créant retendue. Dieu lui a communiqué la quantité de mouvement nécessaire pour toutes les combinaisons qui engendrent les corps et les mondes. Toutes les lois du mouvement se réduisent à trois principales : 1* Chaque corps persévère dan& son état, jusqu'à ce qu'une cause nouvelle survienne qui le détruise ; 2"" chaque partie de la matière ne tend jamais à continuer de se mouvoir suivant des lignes courbes, mais suivant des lignes droites ^ â"" un corps en inouvement qui en rencontre un autre, perd sa direction, mais non son mouvement. Voilà les données du problème cosmologique, dont la solution n'est plus qu'une affaire de géométrie et de calcul. Tout s'explique, même la vie, même la sensibilité, même l'instinct, par l'étendue, les combinaisons et les lois mécaniques du mouvement ; seulement, comme la Nature semble beaucoup trop riche, trop vivante, trop intelligente pour se prêter à cette explication, Descartes la simplifie, lui retranche ces apparences de sensibilité et d'intelligence que lui prête le préjugé vulgaire,. et réduit v l'animal à un pur automate dont les mouvements mécaniques simulent la sensaticH), l'imagination €;t le raisonnement. Malebrand^ie, Spinosa, toute l'école cartésienne ne fait que répéter ou développer dans sa physique les principes du maître t Étes^vous suffisamment édifié sur la parenté de V idéalisme et du mécanisme ?
Le Savant. — J[e me rends à l'évidence. Je vois^ claireinent le rapport intime qui lie entre elles toutes ces choses, géométrie, mécanique, idéalisme et matérialisme, du moins en ce qui concerne la philosophie naturelle.
Le Métaphysicien. — D'ailleurs mettons, si vous voulez, l'idéalisme hors de cause. Il reste évident que la géométrie
LE MATÉRIALISME. if)5
et la mécanique conduisent logiquement au matérialisme le plus simple et le plus net le métaphysicien qui n'a pas d'autre guide, dans les questions cosmologiques. Les géomètres purs, comme Lagrange et I^place, vont jusqu'au matérialisme et à l'athéisme. Pour Lagrange, Dieu n'est qu'une jolie hypothèse dont, à la rigueur, la science peut se passer. Je ne vois pas que Laplace ait jamais songé que son admirable théorie de la formation du monde solaire eût besoin d'un complément théologique. Les géomètres métaphysiciens ou théologiens, comme Descartes, Spinosa, Maiebranche, Euler, Newton s'en tiennent à un mécanisme incomplet ou inconséquent, plus ou moins tempéré par les doctrines et les préjugés du philosophe ou du croyant qui le professe.
Lb Sayaht. — Je vois qu'il faut céder. Votre théorie a pour elle Texpérience, l'imagination, le sens commun, la science, l'autorité des plus grands noms; elle ne laisse rien à désirer pour la clarté, la précision et la simplicité. Que pourrait-on demander de plus ?
Le Métaphysicien. — Eh quoi ! aurions-nous trouvé du premier coup, la solution d'un problème qui a divisé et divise encore les meilleurs esprits ? Vous qui vous défiez tant de la métaphysique, même de la meilleure, vous me semblez bien prompt à conclure. Pour moi, j'ai des doutes et des scrupules.
Le Savant. — Comment l'entendez-vous? Que voulezvou&donc de plus en fait d'autorité que le sens commun, la science et le génie ; en fait d'évidence que la clarté et la simplicité ?
Le Métaphysicien. — Prenez garde. Le sens commun n*est pas une autorité dans les choses qui ne sont pas tout à
160 LE MATÉRIALISME c
lait de sa compétence. Le génie peut se tromper. I^ science seule est une autorité irrécusable ; mais la géométrie et la mécanique ne sont pas toute la science. Enfln la clarté, h simplicité, la rigueur de déduction ne sont pas toujours des signes certains de la vérité, surtout si les données de la doctrine qui réunit ces précieuses qualités sont fausses ou incomplètes,
Le Savant. — Ëxpliquez^^vous. '
Lb Métaphysicien. — Je dis que les sens et rimaginalion ne sont pas les seules sources de la connaifisanee humaine; que la géométrie a rarement bien inspiré la métaphysique, quoi qu'en disent Platon, Descartes et tous les mécanisles anciens et modernes; que le sens commun ne voit ni bien loin ni bien haut, et que les questions de cet ordre passent par^dessus sa tête; que le génie s'égare avec une tnétfiode vicieuse, et que d'ailleurs il n'est pas toujours du côté des mécanistes et des matérialistes; qu'enfin, fivant de nous prononcer-définitivement en faveur du matérialisme, il faut entendre la conscience et la raison. Le témoignage de ces facultés a bien aussi sa valeur. Si par hasard il contredisait ou modifiait les conclusions de l'expérience sensible et de Timagination, peut-êlre y aurait-il lieu d'hésiter.
Le Savant. — Vous êtes un étrange* adversaire. Vous venez de plaider si habilement la cause du matérialisme que vous m'avez rendu à peu près croyant, moi qui ne crois qu'à bonne enseigne^ et qui suis en grande défiance de la métaphysique. Et voici maintenant que vous abandonnez la thèse que vous avez fait triompher. Envieriez-vobs les lauriers des sophistes ?
Le Métaphysicien. — Vous connaissez tout mon mépris pour ce genre de succès. Notre entreprise est sérieuse^ et
notre discussion sinrèi^; mais, quand nous exposons un système , la justice et aussi le succès de noire i^echerctie veulent que nous ne dissimulions aucun de ses mérites ou de seB avantages : sans cela, serions-nous jamais sûrs d'en avoir tiiii avec ce système? C'est donc affaire de méthode tout au* tant que de bonne foi. Le matérialisme est une doctrine spécieuse pour les esprits qui ne conçoivent les choses qu'autant qu'ils peuvent se les représenter. Si Tesprit humain n'avait pas d'autre moyen de voir et de concevoir que les sens et l'imagination, oette explication grossière des choses serait la seule pos^ble ; si toutes les sciences se réduisaient à la géométrie et à la mécanique, le matérialisme serait a répreuve de la critique scientifique. On comprend la popularité de ce système, quand on songe que l'immense majorité des esprits ne juge, ne raisonne, ne pense que sur les données sensibles; mais je crains bien que, vu à la lumière de la conscience et de la raison, il ne soutienne pas le regard de la critique.
Le Savakt. — Séduit tout d'abord par les apparences, je croyais^ la cause de la métaphysique gagnée. Il paraît que nous ne sommes pas au bout de nos peines. Mais voyons vos objections contre ce système.
Le Métaphysicien. — J'en ai de fort graves contre la base même du matérialisme, la théorie des atomes; mais, pour le moment» je l'admets sans examen. Je ne vois pas du tout que eette théorie ait la portée ^qu 'on lui attribue, ni qu'elle explique réellement tout ce4]u elle prétend expliquer. Re-^ marquea^vous que toutes les explications du matérialisme reposent sur le même axiome : Le simple est le principe du cwnpoié?
Lk Savant En effet, c'est cet axiome qui fait la vertu
168 LR MATÉRfALISME.
de toutes ee^ démonstrations ; mais je ne vois pas comment on pourrait le mettre en "doute.
T.E Métaphysicien. — Cela dépend d'une distinction. L'axiome est vra pour les choses de même nature, où toute diversité n'est qu'une affaire de composition et de constitution, où toute différence n'est que de forme ou de degré. Ainsi l'air, l'eau, la terre, le diamant, 4e charbon, ne sont que des modifications diverses d'une même substance, à tel degré de dilatation ou de condensation. Ainsi les composés les plus divers de formes, de propriétés géométriques et mécaniques ne sont le plus souvent que des produits des mêmes éléments, combinés dans des proportions différentes. Mais le principe n'a plus la même vertu, si on l'applique aux choses qui diffèrent entre elles de nature et d'essence, non simplement de forme ou de degré, par exemple aux propriétés mécaniques, physiques, chimiques, organiques, pliysîologiques, psychologiques des êtres. Quand le matérialisme dérive une propriété d'une autre d'un ordre tout différent, l'électricité et le magnétisme de la simple affinité moléculaire, la sensibilité de la vie, la volonté de l'instinct, Tintelligence de la sensibilité, il fait une pure hypothèse. Tant qu'il se borne î\ dire que l'affinité moléculaire est la condition de Télectricilé et du magnétisme, la vie de la sensibilité, l'instinct de la volonté, la sensation de la pensée, il est dans le vrai; mais qu'en peut-il conclure? Qui lui donne le droit de convertir la condition en principe générateur? N'est-ce pas la perpétuelle méprise de Condillac dans le Traité des sensations? Personne n'a mieux montré, selon nous, que toutes nos connaissances supposent la sensation, qu'elle est la condition d'exercice de toutes nos facultés, même les plus actives et les plus élevées. L'eiTCur de Condillac est d'en avoir conclu que la sensation
est la source même de toutes nos connaissances, qu'elle est le principe générateur de toutes nos facultés. Nos matérialistes raisonnent exactement de la même manière. C'est une kn universelle, attestée par rexpérience, que la Nature procède du simple au composé» du pire au meilleur^ de l'étendue et de la force mécanique, physique et chimique à la vie, de la vie à la sensation, de la sensation à la pensée. C'est encore une loi non moins vérifiée que, dans la synthèse indissoluble des deux ordres de propriétés, la force est la condition de la vie, la vie de la sensibilité, la sensation de la pensée, sans qu'il y ait réciprocité. Mais cela prouve-t-il t|ue la propriété inférieure soit le principe même de la propriété supérieure, que la force engendre la vie, la vie la sensibilité, Ja sensibilité la pensée ?
Le Savant. — Non sans doute.
Le Métaphysicien. — Voilà donc le germe de bien des sophismes : la cx)ufusion de la succession et de la génération, de la condition et du principe, dans le difficile probème de l'origine des choses. Ainsi rien ne prouve que l'hypothèse du matérialisme soit vraie; au contraire, des faits décisife en démontrent la fausseté. Prenons pour exemple un être vivant. Tant qu'il vit, la force vitale semble confondue avec les forces mécaniques, physiques et chimiques qui meuvent les molécules corporelles; mais quand la vie a disparu, ces molécules retombent sous l'action des forces générales de la matière, et leur agrégation se dissout. Donc elles obéissaient auparavant à une autre force qui avait la puissance de les soustraire à leurs propres lois pour les soumettre à la sienne. Or comment une force qui a une telle vertu pourrait-elle être une simple résultante du concours des forces élémentaires? Si lo principe vital n'est lui-même
qu'un effet de ces forces, comment expliquer qu'il réagisse contre, au point d'en neutraliser et d'en suspendre Taction ? Et ce que nous disons du principe vital, nous pouvons le dire, à plus forte raison, de l'âme, de l'esprit, de tous les principes supérieurs que le matérialisme explique comme des effets des forces inférieures , mécaniques , physiques et chimiques. Si l'âme n'est qu'une résultante du jeu des organes, comment a-t-elle le pouvoir de résister aunT impressions, aux appétits du corps, d'en diriger, d*en concentrer, d'en gouverner les facultés? Si la volonté n'est que Tinstînct transformé, comment expliquer son empiré sur l'instinct? Ce fait est un argument irrésistible; c'est l'écueil où s'est brisé, où se brisera toujours le matérialisme. Il est le fond même du spiritualisme, et il en fait presque toute la force. Tant que les spiritualistes se bornent à invoquer ce fait, ils sont invincibles. 11 y a plus de deux mille ans que la Sagesse antique a prononcé l'arrêt du matérialisme : a Ne voyons* nous pas que l'âme gouverne tous les éléments dont on pl*étend qu'elle est composée, leur résiste pendant presque toute la vie et les dompte de toutes les manières, réprimant les uns durement et avec douleur, comme dans la gynmastique et la médecine ; réprimant les autres plus doucement, gourmandant ceux-ci, avertissant ceux-*là; parlant au désir, à la colère, à la crainte, comme à des choses d'une nature étrangère : ce qu'Homère nous a représenté dans VOdyssée^ où Ulysse, -
Se frappanf là poitrine , gourmande ainsi son cœur :
« Sottffre eed, mon cœar, ta as souff^t des choses plâs dures. »
» Crois-tu qu'Homère eût dit cela s'il eût conçu l'âme comme une harmonie, et comme devant être gouvernée par les passions du corps ? Ne pensait-il pas plutôt qu'elle doit
les gouverner et les maîtriser, et qu'elle est quelque chose de bien plus divin qu'une harmonie (1) ? »
Le Savant. -^ On n'a rien dit de mieux depuis deux mille ans. Il est impossible de comprendre que reffel réagisse à ce point sur la cause, et qu'un simple composé ait un tel pouvoir sur ses éléments. Il faut bien que l'âme soit un principe nouveau, sut generis^ distinct, sinon indépendant de l'appapeil organique qui lui sert de base et de condition.
Le Métaphysicien. — Et cela n'est pas seulement vrai peur l'ânae, mais aussi pour tout principe supérieur qui figure dans un être complexe. Dans cet être, diacun des principes a sa nature propre, son rôle et son action : le principe inférieur, ou l'ensemble des |)iincipes inférieurs, en est la condition et la base; le principe supérieur en fait la nature, l'essence propre, l'unité et l'identité. Et loin de n'être qu'une résultante du concours des forces élémentaires, c'est cette force centrale qui s'assimile toutes les autres et les organise selon ses^lois propres, les maintient sous sa dépendance, les anime de son souflle, les soutient de son énergie, toujours une, identique, permanente dans ee flux perpétuel de la matière qui ne fait que traverser l'être vivant.
I^E Savant. — Rien n'est plus évident.
Le Métaphysicien. — Tout n'est pas dit contre le matérialisme. Après l'expérience vient la raison ; après les faits, les principes. N'est-ce pas un axiome de U raison qu'il ne peut rien y avdr de plus dans l'effet que dans la cause ?
Le Savant, -r: tci permettez -moi de vous arrêter un moment. Ce principe me semble en contradiction avec les faits. Interrogez la Nature. Tout être vivant s'y engendre, s'y produit , s'y développe d'un germe, principe simple qui n'a
(1) Médon, tradaction dé Ck>usin.
aucune des propriétés, de^ facultés qui se manifestent dans rêlre constitué et organisé. Peut-on dire qu'il n'y a rien de plus dans la plante que dans la graine , rien de plus dans l'animal que dans l'embryon ? Quant aux simples corps , votre axiome n'est pas moins en défaut. La chimie ne nous montre-t-elle pas sans cesse des composés qui ont de tout autres propriétés, je ne dirai pas seulement géométriques, mais physiques et chimiques , que les substances simples dont ils ont été formés ?
Le Métaphysicien. — Votre observation est juste; mais elle n'infirme en rien la vérité de mon principe. Je sais, comme vous que la Nature ne se répète ni ne se copie jamais. Dans ses constructions , comme dans ses générations, elle arrive toujours à quelque chose de nouveau. Mais il s'agit de s'entendre sur le principe énoncé. Toutes les propriétés de l'effet sont contenues dmis la cause, mais virtuellement; et le résultat de toute génération, de toute composition, de tout développement, de toute organisation est précisément de faire passer l'être de la puissance à l'acte. C'est ainsi que la graine contient la plante, que l'embryon contient l'animal , que le simple comprend les propriétés du composé. En ce sens seulement il est vrai de dire qu'il ne peut rien y avoir de plus dans l'effet que dans la cause.
Le Savant. — Je vous entends. Mais, même en ce^ns, l'axiome n'est-il pas contestable? Pouvez-vous dire que toutes les propriétés de la plante soient , même virtueUe^ ment^ contenues dans la graine , que toutes les facultés de l'animal préexistent dans l'embryon ?
Le Métaphysicien. — Ici encore une distinction est nécessaire. La graine est bien le principe de la plante , l'embryon est le principe de l'animal ; mais beaucoup d'autres
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causes coucoureiit au développement de rétre on germe, et y introduisent des forces, des propriétés , des éléments que le germe ne contient pas, même virtuellement. Or, si ces éléments nouv^ux et adventices ne préexistent pas dans le germe, ils préexistaient dans d'autres causes. Donc votre observation , juste d'ailleurs , ne prouve rien contre mon principe. Il reste établi que l'explication des matérialistes est contredite par un axiome de la raison.
Le Savant. — Condamné par la raison et par l'expérience, le matérialisme est bien malade. Je m'étonne même qu'il ait pu résister si longtemps à de pareils coups. N'est-il pas encore populaire à l'heure qu'il est?
Le Métaphysicien. ^r— Cette popularité s'explique d'abord par la nature plus ou moins grossière des esprits que séduit le matérialismey et aussi par la faiblesse des doctrines qu'on loi oppose. Écrasé sous l'évidence des faits, il se relève devant les coîiclusions exagérées du spiritualisme. Lui aussi oppose des faits décisifs à ces conclusions, et triomphe dans sa critique. Force invincible des faits, impuissance des théories, voilà ce qui explique les vicissitudes de l'interminable lutte enb*e le matérialisme et le spiritualisme. Mais ceci est une autre question , que nous retrouverons plus tard. Pour le moment, il ne s'agit, entre nous , que du matérialisme. Êtes-vous enfin frappé de l'insunisance de cette doctrine u expliquer la vie, la vie végétative et animale, aussi bien que la vie morale, la vie des corps tout comme la vie des âmes ?
Le Savant. — Nier une vérité aussi clairement démontrée serait se refuser à l'évidence. Il est donc bien entendu entre nous que le simple n'explique pas toujours le composé, que l'être organique, par exemple, ne se réduit pas à ses éléments, qu'en lui autre chose est la condition et la base, autre
nii LE MATÉRIALISME.
chose le principe et Tessence ; que, dans les générations de la Nature, le meilleur procède du;>tfe, la vie des forces mécaniques et physiques, la sensibilité de la rie, la pensée de la sensation , la volonté de l'instinct, sany en être un pur et simple effet, mais par la vertu de forces et de principes étrangers et supérieurs; que, par conséquent, de tous les faits, de tous leâ axiomes invoqués par le > matérialisme, aucun ne prouve rigoureusement sa thèse ; à savoir, que la physiologie et la psychologie se ramèttent à la géométrie et à la mécanique ;* que retendue et le mouvement rendent compte de tous les phénomènes de la vie universelle.
Le Métaphysicien. — C'est cela même. Et cette insuffisance est si manifeste qu'elle a frappé les matérialistes les plus intelligents ou les moins systématiques. Vous savez qu'on distingue, dans l'histoire de cette philosophie, les matérialistes purs , les mécanistes, qui font tout sortir de Tétendue et du mouvement, et les maitérialistes inconséquents, plus fidèles à la vérité qu'à la logique , ies naturalistes proprement dits, qui expliquent tous les phénomènes de la vie universelle par un principe vague et confus, mélange de matière , de force et dé vie qu'ils appellent iVo/wre, et sans lequel il leur semble impossible de rendre compte de tout ce qui dépasse la géométrie et la mécanique. C'est le matérialisme des physifciens en général, par opposition aiix géo* mètres, de Thaïes et de l'école ionienne , de certains stoïciens, de Diderot, de d'Holbach et de la plupart des philo* sophes du xvih* siècle. J'avais en vue cette doctrine quand je vous disais, sans doute à votre grande surprise i qu'il y a plus de spiritualisme dans la physique des encyclopédistes que dans celle des cartésiens.^ Vous voyez que le matérialisme des géomètres et des mécanistes^ si
LK MATKRIALlSMi!:. 175
séduisant par sa précision , sa clarté et sa simplicité, trouve des incrédules même parmi les adversaires les plus déclarés du spiritualisme.
Lb Savamt. — Rien de plus vrai. La philosophie mécanique, qui explique tout par retendue divisible ou indivisible et le mouvement, réduite à sa véritable portée, ne rend réellement compte que des phénomènes qui se passent dans le monde de la géométrie et de la mécanique ; elle a beaucoup de peine à expliquer les phénomènes de la physique et de la chimie, dans le règne inorganique. Quant aux phénomènes de la vie végétative, de la vie sensitive et active, ils lui échappent complètement.
Le Métaphysicien. — C'est convenu. Mais ma critique ne se home pas à trouver le matérialisme insuffisant : c'est li son moindre défaut. Encore est-il juste d*ajouter qu'il repose sur une hypothèse.
Le Savant. — Voilà qui est plus fort. Comment! une philosophie qui se donne pour la vérité positive par excellence manquerait de base ? 11 serait piquant de le démontrer. Mais je crains que^vous ne donniez ici dans le paradoxe.
Lb Métaphysicien. — C'est le mot du sens commun , de cette ^pèce de sens commun qui n'est que le préjugé des intelligences vulgaires. Mais soumettons un peu à l'analyse les principes de la philosophie mécanique^ et vous verres s'il en sort autre chose que des hypothèi^es, des abstractions ou des impossibilités.
Lb Savant. «^ Je vous écoute.
Lb Métaphysicien.^^ Le matérialisme âfïecte trois formes principales suivant les trois idées qu'il se fait de Ta matière, principe unique des choses, dans sa manière de voir. La matière est conçue comme un principe de substance,
176 LK MATÉKlALtSME.
de force et de vie tout à la fois : c'est le naturalisme dont nous avons déjà parlé , mélange indiscret de géométrie , de nfiécanique, de physique, de physiologie et même de psychologie que nous n'avons point à examiner dans un chapitre consacré tout entier à l'exposition et à la critique des doctrines métaphysiques tirées seulement de Texpérience sensible et de l'imagination. La matière peut encore cire conçue comme simple , étendue, indivisible , continue et compacte, ainsi que la comprennent Descartes et toute son école; ou divisible, multiple, éparpillée en infiniment petits, comme la considèrent les anatomistes de l'antiquité et la plupart des physiciens modernes. Théorie de la Nature , théorie de Vétendue géométrique^ théorie de l'étendue physique ou des atomes^ voilà les trois doctrines dans lesquelles se résume le matérialisme. La première mise à part, soumeltons les deux autres à l'épreuve de l'analyse. Voyons d'abord la théorie des purs géomètres..
Le Savant. — Je ne comprends pas très bien votre distinction de rétendue géométrique et de l!étendue physique.
Le Métaphysicien. — Elle est pourtaat capitale et facile à saisir. Vous savez que la géométrie considère l'étenduie, abstraction faite de toutes ses propriétés physiques, c'est-àdire uniquement dans ses rapports avec l'espace. conçu par l'imagination, tandis que la physique, laissant là l'espace, et les propriétés abstraites de l'étendue qui naissent de ses rapports avec l'espace , telle& que 4ès diverses positions et ligures des corps, ne s'occupe que des propriétés réelles et sensibles que lui révèle l'expérience. Vous comprenez la différence des deux étendues et des deux sciences. L'objet de la géométrie est de pure imagination ; c'est l'étendue abstraite, ou, pour mieux dire, l'espace. L'objet de la physique
LE MATÉniALlSMi!;. 177
est tout d'expérience ; c'est le corps. , la réalité sensible aveo toutes ses propriétés.
Le Savant. — Je vois bien que la géométrie ne traite pas de toutes les propriétés de l'étendue ; mais je ne vois pas que rétendue des géomètres soit autre que l'étendue des physiciens. Jusqu'ici j'avais considéré, avec tous les géomètreset la plupart des métaphysiciens, l'étendue proprement dite comme la propriété fondamentale, essentielle des corps ; si essentielle qu'il est impossible de s'en faire la moindre idée sans la notion d'étendue, au lieu que je puis fort bien les concevoir sans la plupart des autres propriétés que nous révèle l'expérience. N'est-ce pas sur cette différence que repose la distinction des qualités premières et des qualités secondes? Et cette distinction n'est-elle pas le point de départ de toutes les théories des métaphysiciens sur la philosoj)hie naturelle ?
Le Métaphysicien. — Hélas ! oui, de tous les métaphysiciens mécanistes, comme Descartes et son école. Or c'est précisément la source de toutes les erreurs de cette philosophie. Rien de plus simple et de moins contestable au premier abord . Étant donnée la notion complexe de corps, on y distingue,, comme nous l'avons fait au début de notre exposition du matérialisme, les propriétés qui sont commupes à tous les corps, de celles qui sont propres à certains corps ; on prend celles-ci pour les qualités accidentelles et secondes ^ cdles-là pour les qualités essentielles et premières; et comme l'étendue, la forme et les autres propriétés géométriques sont conununes à tous les corps, on en fait la base, l'essence, la substance, même des réalités corporelles, dont les autres propriétés physiques ou chimiques ne seraient que les diverses modifications.
Le Savant. — La distinction est évidente, et j'y. vois un fondement solide à la théorie de la constitution des corps. Je trouve même que l'étendue a encore un autre droit au privilège de propriété constitutive, dont vous n'avez pas parlé ; c'est l'impossibilité de concevoir un corps quelconque sans étendue.
Le Métaphysicien. — En effet, c'est à double titre que rétendue est ou du moins semble la propriété constitutive par excellence. Elle est à la fois commune et nécessaire à tous les corps : double critérium qui a trompé Descartes et les métaphysiciens de son école, et les a coiMuits à faire de l'étendue la substance même des corps.
Le Savant. — Vous regardez donc cette doctrine comme une erreur.
Lr Métaphysicien. — Comme la plus capitale qu'on puisse commettre en cette matière. C'est la source de toutes les absurdités de la physique cartésienne.
Le Savant» — Mais pourtant où est le vice de raisonnement ? Si l'étendue est, de toutes les propriétés des corps, la seule qui soit à la fois commune è tous et sans laqu^le on ne puisse avoir la moindre idée d'un corps, n'est-il pas logique d'en conclure qu'elle en est la propriété constitutive?
Le Métaphysicien. ~ Très logique assurément. Ici ce n'est point la logique qui est en défaut, c'est l'observation. Si l'étendue, à laquelle il est impossible de refuser le double caractère dont nous venons de parler, était réellement une propriété des corps, vou§ auriez raison avec Descartes, avec les géomètres^ et les mécanistes de tous les temps.
Le Savant. — Comment! L'étendue n'est pas une propriété des corps? Voici qui «st nouveau. Et qu'est-ce donc, s'il vous plait?
L£ MATÉRIAUSME. 179
Ke Métaphtsigiën. — C'est une propriétéde l'espace et non des cojcps. C*est le lieu des corps, rien de plus.
Lb Sayamt. — J'admets cela pour retendue abstraite des géomètres, mais non pour l'étendue réelle et sensible des physiciens. -
Ls Méta^hysiubn. — Cette distinction, à vrai dire, n'a pas de fondement. Il n'y a qu'une étendue, simple propriété de l'espace, qui fait l'objet propre de la géométrie, et dont ne traite pas la physique, uniquement occupée des propriétés réelles et sensibles des corps.
Le SavahTj.. — Quoi ! l'étendue n'est pas une propriété de la matière ? Cette étendue figurée, solide, résistante que je presse sous ma main, ne serait (fue le lieu des corps ? . Lb M^APBTsiGiEN. — Ce n'est pas ce que je veux dire. Ce que vous pressez- sous votre main est en effet une réa- Utéy imessubstance, un corps. Mai» il y a une distinction à foire entre les propriétés dont la notion complexe de corps résume la collection. De ces propriétés, les unes, comme la masse!, la pesanteor, la cohésion, l'élasticité, etc., etc., sont propres à la notion tout expérimentale, toute physique de oorps; les autres, comme l'étendue et la figure, sont com* naunes à la notion de corps et à la notion d'espace, ou plutôt Ant propres à la notion toute géométrique d'espace, et ne sonfr attribuées aux.corps qu'en vertu^ de leur rapport avec Fespace^ A parler rigoureusement, l'étendue et la forme ne mat que des propriétés de l'espace. Sans doute tous les corps qui toodbent sous nos sens nous sont représentés sons ridée 4-une portion d'étendue eonlinue, figurée et limitée ; Hais ce n'est là qu'une simple apparence qui n'affecte en rien la réalité. De même que les taches blanchâtres de la voie lactée se résolvent, malgré leur ap()arente continuité,
^80 LE MATÉBIALISME.
dans un puissant télescope, en un amas de points lumineux distincts et de dimensions absolument inappréciables, de même des expériences concluantes résolvent le fantôme d'un corps étendu, continu et figuré, en un système d'atomes et de particules infinitésimales, auquel les lois de notre imagination nous obligent d'attribuer une figure et des dimensionsv mais sans qu'il y ait à cela auciin fondementréel (1). La notion de 1 étendue, appliquée aux corps, est une pureimage, une illusion, qui s'évanouit devant les expériences de la physique et les analyses de la chimie. Elle- n'a de- vérité et de sen^, elle n'est une idée, une notion scientifique, que si elle est rapportée à l'espace, dans la sphère de l'imagination et de la géométrie.
Le Savant. — Je suis en ce moment comme un homme qu'on réveille tout à coup au milieu d'un songe, où la logique est dupe de l'imagination. J'ai beau ouvrir les yeux, je ne vois pas encore clairement que j'aie été le jouet d'une illusion.
Le Métaphysicien. — Vous ne tarderez pas à revenir au sentiment de la réalité, si vous voulez bien laisser là l'espace, l'imagination, la géoiîiétrie, pour la véritable notion de corps, 4'expérience et la physique. Voyez-vous les physiciens et les chimistes expliquer aujourd'hui les phénomènes qu'ils constatent par des hypothèses sur les figures et les dimensions des atomes ou molécules élémentaires^ Nullement. Us ont laissé ces vaines et fausses explications à la vieille physique^ à la physique des géomètres et des mécanistes qui ne voient dans les propriétés physiques et chimiques des corps que des modifications de l'étendue^ C'est par des forces réelles
^i ) Voy« M* Gournot» Fondements de nos connaissances^ 1. 1, cli. vni.
et non par des formes inertes que la science explique les phénomènes révélés par Texpérience. L'avènement de la vraie physique et surtout de^ la chimie en a fmi pour jamais avee les hypothèses de la philosophie mécanique.
Lr Savant. — Je commence à comprendre que vous avez raison. Me voici revenu à Tétat de veille; tout à l'heure je rêvais en compagnie de Descartes et des géomètres. J'entrevois maintenant toutes les conséquences d'une première erreur. Si l'étendue n'est qu'une propriété de l'espace, elle ne peut être donnée comme la qualité fondamentale de la matière, la substance même des modifications corporelles; etJa théorie cartésienne n'a d'autre fondement qu'une illusion de l'imagination qui nous représente les corps dans l'espace. Elle n'est pas seulement insuffisante pour expliquer toutes les propriétés physiques, chimiques, physiologiques des différents êtres de la Nature ; elle pèche par la base et repose sur une abstraction géométrique. D'ailleurs c'est une doctrine jugée dont on ne parle plus, depuis que les principes de la philosophie de Newton ont prévalu, et surtout depuis les belles découvertes de la chimie. Mais il n'en est pas de même de la théorie de l'étendue physique, divisible en particules atomiques, qui sert de base aqx principes de la physique newtonienne et aux analyses, de la chimie moderne. C'est encore une explication mécanique, mais bien autrement solide et scientifique que la théorie cartésienne. L'exposition séduisante que vous m'en avez faite me laisse encore des regrets et des doutes sur la solidité des critiques qu'on peut lui opposer.
Le Métaphysicien.— J'en conviens. La théorie des atomes est spécieuse, et mérite un examen d'autant plus-sérieux que la science la couvre en quelque sorte de son autorité. Ce
182 L6 MATÉRÎALISMfC.
n'est pourtant pas que tous les physiciens et tous les chimistes contemporains l'adoptent sans réserve. Confondue d'abord avec la science elle-même et acceptée avec ta même confiance, elle soulève maintenant des doutes et perd sensiblement du terrain dans le monde des savants. Il est des physiciens et àe^ chimistes de premier ordre ^ui s'^enr délachent comme d'une simple hypothèse, peu fevoraWe et même contraire à l'explication des faits.
T^i& gAVAirr. — La théorie atomique ne serait qu'une hypothèse? Ce jugement m'étonne. J'avais toujours cru qu'elle repose sur l'observation et l'analyse. Par exemple, est-ce que l'analyse chimique ne démontre pas la prodigieuse divisibilité <ies propriétés de la matière? Est-ce qu'elle ne détermine parles rapports numériques des quantités pondérables suivant lesquelles les cwps se combinent? Et la théorie des équivalents et les fois- de Tisomorphlsme, Sortt-ce des faits ou des hypothèses ?
Lr Métaphysicien. -^ Ce sont des faits parfaitement coifslatés par l'expérience^ et sur lesquels la science n'a plus è revenir. Si la théorie des atomes n'était que la simple exiM^ession de ces faits, elle aurait la môme autorité scientifique, et ne serait plut une hypothèse^ maîs elle a de tout autres prétentions. Elle ne résume et ne coordonne pas simplement les phénomènes observés; 6lle le* expliqué. Ce n'est ni l'expression'immédiate, ni même une induction rigoureuse des faits, mmisune sorte de construction géométrique fondée sur une simple analogie. L'analyse chimique ne peut atteindre que des corps, c'est-à-dire des phénomènes. Si subtils qu'ils soient, il y a infiniment loin de ces corpuscules aux atomes. La théorie atomique n'est donc qu'une hypothèse imaginée pour exprimer, solts une forme géométrique, les lois de
LE MATÉRIALISME. 18tS
rî^Hiorphisme et les ér|uivalenls^ chimiques, c'esl-A-dire les rapports numériques des quanlités pondérables suivant lesquelles les corps se combinent. Tant que la notion toute matliématique de retendue a été considérée comme la notion fondamadtale de la réalité corporelle, la théorie des atomes était un axiome pour la philosophie chimique. On ne concevait même pas la possibilité d'expliquer autrement la constitution moléculaire des corps; l'imagination et la géométrie étaient d'accord pour tromper la raison. Maintenant que la seienee a ramené la notion des corps à ses vrais éléments, e'e8(>*jhdire aux propriétés physiques et chimiques révélées par Texpérience, la théorie atomique perd chaque jour des partisans. Écoutez l'un des organes les plus sûrs de la Bcience : « La théorie atomique repose sur des hypothèses gratuites; elle ne renferme d'exact que ce qu'elle emprunte à la théorie des équivalents, sans présenter d'avantage sur cette dernière. Pour la faire accorder à la fois avec les équivalents chimiques et avec les lois de l'isomorphisme, il faudrait renoncer aux principes sur lesquels on l'a basée d'abord, et admettre pour les poids atomiques les nombres proportionnels thermiques que nous avons définis (1). »Ge n'est pas un métaphysicien qui parle ainsi ; c'est un savant qui a longtemps cru sur l'apparence, et, au nom delà géométrie, à la fausse simplicité de la théorie ^es atomes.
Le Savant. — Ne confondons pas la ihéorie atomique des cïàmiiieB avec, la philosophie des atomes. C'est la première séulemeot que les savants dont nous venons de parler ont en vue, quand ils hii reprochent d'être contraire aux faits. Cette théorie en effet contient des hypothèses démenties par
(i) RegnauU, Premiers éléments de chimie^ 2* édition.
18/i LE MilTÉRlÀLiSME.
rexpérience : par exemple, que les rapports pondéraux des corps simples sont ceux du poids de leurs atomes, vu que les gaz simples renferment, sous volume égal et dans les mêmes circonstances de température et de pression, le' même nombre d'atomes. Mais la théorie philosophique des atomes ne renferme aucune- hypothèse de ce genre. Prise dans sa généralité métaphysique, elle se réduit à reconnaître que la matière a des éléments indivisibles. Je ne vois pas ce que cette hypothèse peut avoir à démêler avec l'expérience:
Le Métaphysicien. — La distinction est juste. En citant les paroles d'un de vos savants, j'ai voulu seulement constater que la science, au moinâ dans ses organes les plus avancés, n'entend nullement patroner t'atomîsme, comme théorie métaphysique. Elle adopte, dans cette théorie, ce qui est l'expression immédiate des faits, rejette les iiypothèses qui les contredisent, et laisse à la métaphysique la responsabilité des atomes, conçus comme principes substantiels des choses. C'est donc à la philosophie des atomes que j'en reviens. Si celle-ci n'a rien à craindre de l'expérience, elle me paraît avoir un compte à régler avec la raison .
Le Savant, -r- Pourtant la géométrie lui a prêté de tout temps le prestige de ses constructions €t de ses formules.
Le Métaphysicien. — La^ géométrie est infaillible dans^son domaine, dans tout le monde de l'étendue et de l'espace; mais dans le monde de la réalité et de la vie, dans la physiqup, la chimie, la physiologie, il faut se défierde ses principes et de ses constructions. Le plus souvent eHe fausse la Nature, qu'elle prétend simplifier. Dansla question qui nous occupe, elle me semble en contradiction manifeste avec la raison. La théorie des atomes se ramène, comme vous savez, à Irois principes : les atomes, le vide et le mouvement. Que
LE MATÉRIAXISME. 185
direz- VOUS si l'on vous dcmonlre que les atomes sont impossibles, que le vide est inintelligible, et que par suite le mouvement est mécaniquement inexplicable ?
Le Savant. — Voilà ce que je serais curieux de voir.
Le Métaphysicien. — Rien n'est plus facile à prouver. Parlons d'abord du vide. La porosité des corps démontre la dîfierence de densité, mais nullement le vide proprement dit. Les physiciens le comprennent aussi bien que les philosophes; il n'y a pa& de machine pneumatique qui fasse le vide id)solu. Et quand il y en aurait d'assez parfaites pour absorber toute la matière pondérable, il ne serait nullement démontré par là qu'on aurait obtenu le vide absolu ; car rien ne prouve que toute matière soit pondérable. Au contraire^ dans l'état actuel de la science, tout tend à établir l'existence d'une substance impalpable, incompressible, impondérable, Yéth§r^ sans laquelle il serait impossible d'expliquer la transmission de la lumière et son passage à travers le vide. La théorie du vide a donc déjà contre elle l'expérience.
Le Savant. — Je le veux bien ; mais, d'une autre part, n'est-eH6 pas fondée sur une conception nécessaire de la raison? Esl*il possible de concevoir le plein sans le vide? Est-il possible d'expliquer sans le vide le mouvement des atomes?
Le Métaphysicien. — Non sans doute. Mais qu'est-ce que cela prouve? Que le vide est la condition du mouvement des atomes dans le système, c'est-à-dire dans l'hypothèse des atonies; qu'il e$t la condition du plein, si toutefois le plein existe. II est clair que, si l'hypothèse des atomes est une vérité, la eonception du vide est une nécessité. Mais il faut distinguer entre une nécessité de la logique et une nécessité de la paison. hsk conception du vide et celle des atomes sont
deux hypothèses tellement unies entre elles qu'elles s'impliquent réciproquement; mais cela ne prouve rien en faveur de la vérité absolue de Tune ou de l'autre. La théorie du vide, qui a déjà contre elle l'expérience, a-4-elle réellement pour elle la raison? Voilà entre nous la question.
Lb Savant. — En effet.
Lb Métaphysicien. -^ Eh bien ! si vous voulez affranchir votre esprit des illusions^de l'imagination et de la géométrie, en ce qui touche à la réalité et à la substance même des choses sensibles, vous comprendrez que, loin d'être une conception nécessaire de la raison, la théorie du vide y répugne invinciblement. Qu'est-ce' que le vide absolu, sinon le néant, c'est-à-^dire^ une abstraction inintelligible que Tes^ prit sait parfaitement être sans objet ?
Le Savant. — Pourquoi sans objet? Le vide absolu, c'est l'espace* Or l'espace n'est-il rien parce qu'il n'est aucune espèce de substance matérielle? Nieriez^vous aussj la réalité objective de l'espace, et n'en feriez-vous, avec Kant, qu'une simple forme de la sensibilité ?
Le Métaphysicien. — Je ne dis pas que la noticm d'espace soit une notion sans objet. Mais j'ari beau mettre mon esprit à la torture , je ne puis attribuer à l'espace une existence substantielle , indépendante des corps. Je ne comprends point une substance iiont nul attribut ne ()eut être déterminé, qui n'est ni matière, ni force, ni âme, ni esprit, ni Dieu, qui n'est aucune dès-choses que nous révèlent le sens, la conscience et la raison. Mais, de ce que l'espace n'est aucutie substance , il ne s'ensuit pas qu'il ne soit qu'une forme'de la sensibilité et de l'imagination, sans objet extérieur. Leibnitz a dit la vérité sur l'existence de l'espace. Ce n'est pas un être, mais un simple rapport résultant de la coexistence
LE MATÉHlALrSME. 187
des êtres sensibles. Ce n'est pas le vide absohi qui fait qu'un eorps est dans un lieu, et, comme on dit, occupe un espace : c'est simplement la difTérence de densité, de forme ou même de nature. Nous ne dirons pas, avec certains philosophes anciens , que tout est plein dans la Nature, parce que ce mot suppose ce qui est en question , Texistence d'une ma- Hère primitive, étendue et solide. Mais ce que la raison peut hardiment affirmer, c'est que l'être est partout , qu'il remplit tout, qu'il n'y a ni vide ni lacune dans la vie universelle, et que la seule difTérence de forme, de densité, de nature des êtres suffit parfaitement pour en expliquer les mouvements » les développements et les évolutions. Yoihi donc la théorie du vide réduite à une hypothèse absurde et inutile : hypothèse, puisque l'expérience ne prouve rien en sa faveur ; hypothèse absurde , puisque la notion du vide proprement dit est sans objet ; hypothèse inutile, puisque le vide n'est la condition du mouvement que dans la théorie des atomes, autre hypothèse dont il nous sera facile de démontrer l'impossibilité.
Le Savant. >— Je passe condamnation sur le vide, qui me semble en effet une pure abstraction de l'esprit, <îomme le péant. Mais, si vous attaquez jusqu'à Texislencede la matière, que restera-t-il des principes des choses ?
Le Métaphysicien^*— Soyez tranquille; la réalité n'est point en péril. Cette discussion n'est pas un jeu de sophistes. Cd n'est pas la vérité qui est en cause : ce sont des préjugés que l'habitude, la fausse lumière de l'imaginatioù, l'auto-* vite incompétente de la géométrie ont fait passer longtemps pour des vérités, et qu'une saine raison est en train de dissiper, d'accord avec les sciences de la réalité et de la Nnture, avec la physique et la chimie. A défaut des atomes.
nous trouverons des principes phis sûrs , plus intelligibles, plus positifs. Nous n'aurons qu'à les demander à Texpérience. Mais revenons à notre sujet. Le vide est, dans la théorie des atomes, la condition nécessaire du mouvement. Le vide supprimé , les atomes forment une étendue conih pacte et continue dans laquelle toute espèce de mouvement devient impossible. Des trois principes de la théorie atomis* tique , il ne reste plus que les atomes.
Le Savant. — C'est le fond et la base de toute matière. Si votre dialectique parvint aussi à les supprimer, nous tombons en plein néant.
Le Métaphysicien. — Le néant en effet pour f imagination, non pour la raison et la science. Si la géométrie nous abandonne, nous invoquerons la physique et la chimie. En attendant, allons droit notre chemin et poursuivons la vérité, sans nous inquiéter des ruines qu'il nous faudra traverser pour la trouver. Ce n'est pas sans raison que vous craigne pour vos atomes. Je les crois sérieusement compromis dans le naufrage des autres principes de la théorie. 11 me semble que tout se tient dans cette ingénieuse construction de la philosophie mathématique ; que le plein ne va pas plus sans le vide que ie vide sans le plein f que , le vide supprimé, l'imagination se représente mal , non - seulement le jeu des atomes, la composition et la décomposition, tous les mouvements, toutes les modifications et transformations de la matière, mais encore l'existence et la forme distincte des atomes. En effet , supprimez le vide ; vous ne pouvez plus imaginer les atomes autrement que serrés les uns contre les autres et formant une masse indistincte,^ indivisible, parfiaitement immobile ; ou plutôt les atomes proprement dits^ont disparu , et nous retrouvons h leur place l'étendue compacte
et conlînuc des cartésiens. I^s atonies et le vide sont des ([X>ncepii9ns qui s'impliquent réciproquement et ne peuvent aller l'une sans l'autre. Vous voyez donc que le coup porté à la théorie du vide atteint également celle des atomes et met la doctrine entière à néant.
Le Si^VANT. — Telle est en effet la solidarité des trois prÎDCÎpes, le vide, les atomes et le mouvement, que la suppression d'un seul entraîne logiquement celle des deux autres.
Le MÉTAPHYSiaBN. ~ Maintenant laissons la logique et soumettons les deux notions du mouvement et des atomes à l'analyse. La théorie atomistique se pique de ne relever que de Texpérience sensible. Son grand mérite est sa simplicité , la géométrie et la mécanique en faisant tous les frais. Or, si sifiople qu'elle soit, elle dépasse encore les données des sens. La notion du mouvement est sans doute ^npruntée à l'expérience sensible qui constate le déplacement des corps ; mais elle implique une notion qui dérive d une tout autre source de connaissances. Tout mouvement suppose une cause, une force motrice. Cette force est-elle une propriété inhérente à l'étendue, comme h forn>e, comme la divisibilité? Il n'y a entre elle et l'étendue aucun rapport de nature qui permette de le penser. Qu'ont de commun la force et l'étendue? Comment l'une serait-elle une simple modification de l'autre? L'esprit a beau chercher, il ne trouve aucune, analogie entre ces deux propriétés. Elles lui viennent de deux sources différentes. Si la notion d'étendue est due à l!imagination, la notion de cause ou de force (je ne dis pas de mouvement) est due à la conscience» En sorte que les atomistes et les mécanistes, qui peuvent bien parler de mouvement , n'ont pas le droit de
parler de forces, même dans le sens le plus simple et le plus mécanique du mot, à moins d'invoCpjer le témoignage de la conscience.
Le Savant. — J'entends bien; mais qu'importe ? Que le mouvement soit une propriété de la matière ou de tout autre principe, il n'en est pas moins un fait d'expéi^ence. La théorie des atomes le prend comme tel, sans se souder de rexpfiquer. ^ - ■
Le Métaphysicien. — Je comprendrais cette sécurité, si le fait n'était qu 'inexplicable; mais s'il est de plus contradictoire à la notion d'étendue, telle que l'imagine la thé<me des atomes, que direz-vous? Or c'est là précisément ce qui arrive. I^ raison ne peut comprendre ni que la force soit une propriété de l'étendue, ni qu'elle soit avec elle* dans un rapport quelconque de coexistence et d^action. Le -mystère qui couvre les rapports de l'âme et du corps n'est pas plus impénétrable. Si la science en était réduite à résoudre la question dans ces termes, elle ferait aussi bien de reprendre en même temps la quadrature du cercle. Avec leurs fausses notions sur la matière réduite à retendue, les écoles méca* niques ont créé, entre la Nature et l'Esprit, une sorte de divorce qui rend inexplicable, inintelligible, impossible toute espèce de relation entre ces deux termes , la simple impulsion mécanique, aussi bien que l'action des forces vi- ' taies et animiques.
Le Savant. — Je ne vois passée que vous en pouvez conclure contre l'existence des atomes. Ce n'est qii^un mystère de plus à ajouter aux obscurités de la scieAce humaine.
Le Métaphysicien. — Malheureusement ce mystère ressemble à la plupart de ceux que la théologie nous enseigne; c'est une impossibilité logique, une contradiction dans la-
LE MATÉRIAUBME. 191
quelle Tesprit ne peut se maintenir. Quoi qu'il en soit, voilà pour le mouvement. Voyons si les atomes résisteront mieux à notre analyse. Je constate d'abord qu'ici il ne s'agit plus d*un fait, td que le mouvement, mais d'une simple hypothèse. L'expérience n'atteint pas les atomes proprement dits, c'est-à-dire les vrais principes élémentaires et constituants des corps. Il est vrai qu'une hypothèse peut prendre rang et autorité dans la science, du moment qu'elle ne contredit ni rexpérience ni la raison ; mais celle-ci ne parait pas avoir cet avantage. Produit de l'imagination des philosophes géomètres et méeanistes^ elle représente les atomes comme étendus, et même fait de l'étendue la propriété fondamentale, Tessence propre de ces principes élémentaires. Or, si l'étendue n'est pas une propriété des corps, mais de l'espace, ainsi que nous l'avoris montré, elle ne peut pas plus être attribuée aux atomes qu'aux corps eux-mêmes .
Le -SATAwr, — Ici je ne vois point la nécessité de la conclusion. Que les corps proprement dits, qui sont des composé», ne doivent cette propriété de l'étendue qu'à un simple rapport de contiguïté, de juxtaposition, et par suite d'espace^ je le pense comme vous; mais l'atome, que je conçois oomme nécessairement étendu, ne peut devoir cette propriété au même rapport de composition et d'agrégation, puisqu'il est principe composant.
Le MtTAPHYsiGiEif. — Qu'importe ? Vous n'en transportez pas moins la même image, la même illusion des corps aux atomes. Qui' dit étendue dit continuité, et par suite juxtapoffltion ilans l'espace. (Test toujours par le même acte d'imagination et en vertu du même rapport de la matière avec l'espace que vous concevez l'atome comme étendu. Cela est si vrai que vos atomes sont indéBniment divisibles pour
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riniaginatioii, au même titre que les corps, et iju'il lui est impossible de se fixer dans son Jiypothèse. Il lui faut aller jusqu'à la pure abstraction, jusqu'au néant des atomes inctendus. Toute la différence des corps et des atomes est du grand au petit; donc l'étendue n'est pas plus une propriété des atomes que des corps. Or vous n'avez rien dit de l'essence même de la matière, tant que vous n'avez parlé que de l'étendue ; et vous voici réduits à concevx)ir les atomes comme de simples points géométriques, sans substance, sans étendue réelle^ que les géomètres imaginent pour expliquer leurs constructions mathématiques. M^isles géomètres ne font pas de métaphysique; ils ne recherchent pas les principes de la réalité. Et remarquez qu'il n'y a pas moyen de donner de la vie à ces abstractions, en considérant les atomes non étendus comme des forces, des monades à la façon de Leibnitz et des dynamisteSy puisque nous en sommes réduits aux données des sens et de l'imagination, auxquels toute laotien de force est étrangère. Toute réalité, toute substance matérielle ou immatérielle nous échappant^ nous sommes condamnés à faire le monde^ le monde du mouvement et de la vie, avjec des .abstractions numériques et géométriques, ni plus ni moins que les pythagoriciens. .Voilà ce qui reste de. toute cette philosophie mécanique qui plaît tant aux esprits positifs; voilà le dernier mot du matérialisme. Êtes-vous encore tenté d'y chercher la vérité- et la solide métaphysique? Le Savant. — Non assurément/, mais cela fait naître une réflexion fâcheuse pour la métaphysique. Puisque avec si peu d'étoffe elle peut construire des systèmes assez plausibles pour faire ilkision aux esprits défiants comme moi, combien ne devons-nous pas nous^ tenir en garde contre ses artifices et ses habiles combinaisons!
Le 3lÉTAPaYsicisN. — Cette discussion m'a laissé une tout autre impression qu'à vous. Je ne sais pas encore si nous arriverons à une métaphysique qui soit à Tépreuve de la critique ; mais, en attendant^ je suis plein de confiance dans la raison et dans la science. Qu'avons-nous détruit jusqu'ici, sinon des hypothèses et des préjugés qui s'étaient mis sous le patronage de la géométrie? Et comment en avons-nous fait justice? En les soumettant à l'épreuve de l'analyse et de l'expérience. Vous avez vu que l'œuvre ne nous a pas coûté de grands efforts de dialectique : il a suffi de rappeler quelques faits et de rectifier quelques notions.
Le. Savant. — J'en tombe d'accord. Toujours est-il que vous me laissez dans une cruelle perplexité sur les fondements de la réalité sensible. Du moment que l'étendue n'est qu'une simple propriété de l'espace, je ne vois plus de matière élémentaire pour former les corps ; je ne trouve plus de base, plus de fond pour y appuyer le monde extérieur. Je ne sens partout que vide et néant. .
Le Métaphysicien. — Rassurez-.vous. La solidité du monde nç tient pas à la fragile et fausse base de la théorie atomique ; la vraie jet sûre notion des corps ne dépend pas de la conception tQute géométrique de la matière étendue. Quand nous analyserons cette notion, vous verrez qu'elle est absolument indépendante des conceptions de l'imagination, et se compose uniquement des données de l'expérience ; vous comprendrez que ce n'est point à la géométrie que nous la devons, mais à la physique et à la chimie, et qu'elle n'est inébranlable qu'autant qu'on la fonde sur cette double base. Mais cette discussion viendra en son temps. 11 nous suffit d'avoir établi qu'il n'y a rien à espérer pour la
métaphysique, de Timaginalion, de la géométrie et de la mé* t. 13
canique. De toute cette théoriç, si simple et si bien fondée en apparence, aucun principe ne reste debout. La philosophie mécanique n'est pas seulement insuffisante; elle croule par la base, pour peu qu'on veuille la sonder. Qu'elle ne puisse expliquer cette riche et puissante Nature, ce monde si beau, si harmonieux dans sa variété et sa fécondité, c'est ce qui saute aux yeux tout d'abord ; mais qu'elle ne puisse rendre compte des phénomènes les plus simples, des formes \ç& plus élémentaires de la matière, qu'elle ne soit qu'un tissu d'hypothèses, de conceptions illusoires et d'abs» tractions, voilà ce qu'on ne croirait point si l'analyse n'en faisait ressortir l'évidente vérité.
Le Savant. — J'avoue en effet que je m'étais laissé prendre un peu naïvement à la simplicité et à l'apparente clarté de cette doctrine.
Le Métaphysicien. — Elle en a séduit bien d'autres que vous. Elle a d'abord une clientèle assurée dans cette classe d'esprits dont les idées se réduisent à des images, tt qui ont besoin de se représenter les choses pour y croire. Ces adepteslà sont fort nombreux } ils ne manqueront jamais à l'appel du matérialisme, et la science aura fort à faire encore pendant longtemps de lutter contre des préjugés aussi populaires et aussi naturels. Puis il fout ajouter à la liste des matérialistes de nature bon nombre de savants, amoureux de la simplicité au point d'y sacrifier la vérité, et ne connaissant d'autre méthode que celle dti Traité des sensatiMs, Enfin il est beaucoup de géomètres qui perdent, dans le commerce des abstractions mathématiques, le sens de la réalité, de la vie, de la Nature, et finissent par ne plus comprendre d'autres principes des choses que les nombres, les figures et l'étendue. Toutefois ces derniers commencent à devenir plus rares, en raison des
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[irogrès de la j)hysi(|uc/ de la cliiiiiie et des autres seienccs positives. Bientôt, dans tout le monde savant, la théorie atomique et toutes les explications analogues de la philosophie mécanique n'auront pas plus de crédit que les nombres de Pythagore, les atomes de Leucippe, les tourbillons de Descartes, les éclaboussures de Bufïon. On sent partout (jue la lumière de Timagination n'est qu'illusion en fait de vérité métaphysique, et qu*il faut chercher la solution du problème autre part que dans la géométrie. C'est ce que nous essayerons de faire dans le prochain entretien, si vous ne déses«* pérez |)as de la question.
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