CINQUIÈME ENTRETIEN
Le MÉTAPHYSiCIE^ . — Ètes-vous eniiii revenu de vos illusions géométriques ?
Le Savant. — Tout à fait.
Le Métaphysicien. — Alors nous pouvons entrer dans un autre ordre d'idées sans trop de surprise et de répugnance de votre part. Laissant donc l'imagination et ses rêves, la géométrie et ses constructions idéales, adressons-nous à une autre faculté et à une autre science.
Le Savant. — Je le veux bien. Mais je vous avoue que la déception que vous m'avez fait éprouver me rend encore plus défiant à Tendroit de la métaphysique.
Le Métaphysicien. — Tant mieux. La science ne veut pour croyants que des esprits libres, difficiles, auxquels il faut que la vérité fasse en quelque sorte violence. Voilà les seuls adeptes que la métaphysique puisse avouer, du moment qu'elle prétend au titre et à lautorité d'une science. D'ailleurs, la métaphysique de l'imagination, sur laquelle je vous trouve enfin désabusé, n'est pas la seule possible, grâce a Dieu I Nous ne sommes qu'au début de nos recherches, et nous n'avons pas épuisé la source des systèmes et des théories. L'esprit humain est plus riche que vous ne semblez le croire. L'imagination n'en est qu'une faculté, c( même la faculté la plus extérieure et la plus superficielle.
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Le Savant. — Eh bien! voyons les autres facultés à l'œuvre, si elles feront mieux que l'imagination.
Le Métaphysicien. — Tout à l'heure nous avons réduit l'esprit au sens externe et à l'imagination. Donnons-lui, comme fait Condillac, un 5er» de plus, le sens intime, la conscience. La scène du monde va changer pour lui ; avec cet œil nouveau et plus pénétrant, il verra tout autrement les choses. La lumière de l'imagination est une fausse lumière qui R'éclair& que des surfaces et ne descend point aux profondeurs intimes de la réalité. Cette métaphysique n'est bonne que pour ceux qui ne peuvent recevoir la vérité que par les yenx.
Le Savant. — Alors fermons les yeux aux visions de l'imagination, comme disait Malebranche, et prêtons l'oreille aux révélations de la conscience. Mais n'oubliez pas que Malebranche s'est perdu à ce jeu-là, qu'il a laissé la réalité, l'expérience, la science pour les chimères, pour les idées et la vision en Dieu.
Lui qui voit toat en Dieu n*y voit pas qu'il est fou.
* Le Métaphysicien. — Ce mot de Voltaire est plus spirituel que vrai : tout n'est pas chimères dans la métaphysique dé Malebranche^ Mais cela serait qu'il n'en faudrait rien conclure contre notre méthode. Au contraire, l'exemple de Malebranche la confirme. Lui qui fait si bien en paroles le procès â l'imagination, lui fait la part beaucoup trop large dans sa doctrine, à la suite de Descartes et des métaphysiciens géomètres et mécanistes. Soyez donc sans inquiétude de ce côté. La voie dans laquelle nous nous engageons en ce moment n'est rien moins que la méthode de l'école idéaliste. C'est la conscience et la réflexion, nullement Tabs-
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traction et la dialectique, que nous substituons à Pimagination.
Le Savant. — Voyons donc la conscience A l'oeuvre. Toutefois nyo permettrez-vous une remarque ?
Le Métaphysicien. — Volontiers.
Le Savant. — 11 me semble étrange de chercher dans la conseience ces principes de te réalité sensible que nous n'avons pu trouver dans Timagination.
Le Métaphysicien. ^— Pourquoi étrange ? S'il s'agissait de la réalité elle-même, vous auriez raison ; il n'y a que rexpé-* riencê sensible qui puisse nous la donner. Mais les principes de la réalité sont au-dessus des sens et de l'imagination. Je n'affirme pas encore que la conscience ' nous les donnera, puisque c'est maintenant l'objet de notre recherche; mais a priori je ne vois rien dans la nature de ces principes qui répugner une pareille origine. C'est encore un préjugé de rimagination, do prêter aux principes métaphysicjues des choses les formes et les couleurs de la réalité sensible et corporelle. ^
Le Savant. — Alors je vous écoute.
Le Métaphysicien. — Rappelons d'abord le problème à résoudre. Étant donné le monde, tel que les sciences physiques et naturelles nous l'ont révélé surtout depuis deux siècles, tel que nous le résume M. de Humboldt dans son magnifique tableau du Cosmos jh métaphysique se propose (oujourf^ d'en expliquer la composition, la formation, la fin, le plan, le mouvement et la vie, de la manière la plus conforme aux phénomènes et aux lois que l'expérience et le calcul nous ont fait connaître. Il ne s'agit plus de^ supposer des principes et de refaire le monde avec, en imitant le procédé du Créateur, comme l'ont imaginé Descartes et la plu-
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part des métaphysiciens de rantiqnilt^. C/est la réalité mêiTie qui doit servir de point (le départ A nos explications. Com» mençons par la montrer sous son vrai jour, en la dépouillant des fausses apparences dont l'enveloppe Timagination.
Lk Savant. — Que voulez- vous dire ? Je comprends bien que vous mettiez le sens externe et l'imagination en interdit, quand il s'agit des principes métaphysiques de la réalité. Mais cette réalité elle-mêmci n'est-ce pas par l'expérience sensible, c'est-à-dire par le sens externe et l'imagination, que vous en avez acquis la connaissance ?
Le Métaphysicibn. — C'est en eflfet par l'expérience sensible^ iiidée de la raison, que je perçois et connais la réalité. Mais Timagination n'y est pour rien, n'étant que la faculté de représenter la réalité dans l'espace. Elle Jie peut qtie fausser et obscurcir la notion de corps en y mêlant ses conceptions et ses constructions toutes géométriques. Vous Pavez vu, dans notre précédent entretien, à propos de rétendue, de la figure, de la divisibilité et des autres propriétés de l'espace que la philosophie mécanique nous donne pour les propriétés fondamentales des corps. Laissons donc rimagination^ et n'interrogeons que l'expérience sur les caractères propres de la réalité sensible. Or n'est-il pas vrai que tous lès phénomènes du monde extérieur se réduisent en dernière analyse à des mouvements ?
Lk Savant. — A des mouvements, dites- vous? Je pourrats vous accorder cela pour les fluides impalpables, impondérables, incoercibles, comme l'électricité, le magnétisme, le calorique la lumière, pour cette substance éthéréeiiont la seule propriété connue est de transmettre la lumière. Voilà des phénomènes qui ne semblent pas avoir d'autre propriété essentielle que le mouvement. Mais qu'il en soit de
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même des substances pondérables - et coerdbles qu'on nomme corps, j*ai de la peine à le comprendre.
Le Métaphysicien. ^ C'est pourtant ce que démontre l'analyse. Que sont les phénomènes cM'm/gt^e^ de cohésion et d'affinité qui interviennent dans la composition et la constitution des corps, sinon des mouvements? Que sont les phénomènes physiques d'attraction .ou de répulsion à distance, d'élasticité, de jcalorique, d'électricité, de magnétisme, de son, de lumière, sinon des mouvements? Tout est mouvement dans l'univers, depuis la matière brutç jusqu'à la vie x)rganique, depuis la mécanique jusqu'à la physiologie ; en sorte que la Nature entière pourrait être définie un acte universel.
r.E Savant. — Je vous arrête au début. Que tout $oit en mouvement, que la Nature soit, partout active^ je le veux bien ; c'est ee que l'expérience et la science ont mis hors de doute. Mais que tout ne soit que mouvement, que la Nature ne soit qu'un acte perpétuel , c'est ce que je ne puis ni admettre, ni même comprendre. Le mouvement est uw propriété de la réalité , non la réalité ^Ile-même. Vous oubliez la matière, la substance même de la réalité.
Le Métaphysicien, -r- J'étais sûr de l'objection. Vous ne pouvez parvenir à vous délivrer de vos illusions. Vous imaginez toujours une chose étendue et figurée dont tous les phénomènes constatés- par l'expérience ne sont que des accidents. Mais si vous laissez une fois pour toutes ces notions de l'étendue et de la figure qui ne sont que de simples représentations de la réalité . sensible dans l'espace, et que vous vous attachiez aux phénomènes physiques et chimiques qui constituent proprement cette réalité, que vous révèle l'expérience? Absolument rien autre chose que des mouve-
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ments infiniment divers de degré, de nature, de forme, de condition» et d'effets.
Le Savant. — Mais, même en faisant abstraction des constructions de rimagination, il est difficile de croire que la notion de la réalité se résolvç tout entière dans les phénomènes du mouvement. Et la substance de ces phénomènes, qu'en faites-vous?
Le. Métaphysicien. — Ici une distinction est nécessaire. Quand je dis la réalité sensible, j'entends la réalité telle que l'expérience nous la fait percevoir, et non telle que la raison nous la fait concevoir. Que l'expérience ne nous donne pas la notion complète et absolue de la réaUté, c'est une question réservée que nous traiterons plus tard. En ce moment, il ne s'agit que de la réalité sensible. « Or, si de cette réalité vous supprimez 4'étendue, la figure et les autres propriétés de l'espace, que vous reste-t-il de plus que le mouvement?
Le Savant.>— J'en tombe d'accord pour les phénomènes I^ysiques et chimiques dont nous venons de parler, pour les phénomènes d'attraction, de cohésion, d'affinité, d'élasticité, d'électricité, de magnétisme, etc., elc. Mais vous me persuaderez difficilement que les sensations de -saveur, d'edeur, de couleur, de lumière, de son, de résistance, ne sont que des mouvements .
Le Métaphysicien. — Entendons-nous. Les sensations, n'étant que de simples affections du sujet sentant, ne peuvent être considérées comme qualités des corps. Quant aux causes parfaitement inconnues qui les provoquent, il faut bien admettre qu'elles subsistent dans les objets, indépendamment de tout rapport à notre sensibilité. Mais il est impossible d'établir la moindre analogie entre ces causes et leurs effets sur nos organes. Et même, à proprement parler, ce
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no sont pas des propriétés positives des corps, comme les phénomènes physiques et chimiques de raitraction, de la cohésion, de Taffinilé, de rélasticité^ de Télectricité, etc., mais de simples virtualités ou 4!apacités qui ont besoin du contact d'un organe pour produire leur effet. C'est en ce sens qu'il est parfaitement exact de dire que les corps ne sont pomt par eux-mêmes chauds ou froids, sourds ou so* nores, obscurs ou lumineux, insipides ou savoureux, inodores ou odorants, tandis que les pro{»*létés d'attraction, d'élasticité, de cohésion^ d'affinité, d'électricité, de magné^ tisme leur appartiennent fxi propre, abstraction faite de tout rapport avec leurs organes.
Le Savant. — Je ne comprends pas encore bien votre distinction. Est-ce que toutes les qualités des corps, premières ou secondes , essentielles ou accidentelles , ne sont pas également des phénomènes sensibles , lesquels ne nous sont connus que dans leur rapport avec nos organes? Est-ce qu'il vous est possible de vous faire du mouvement ; de l'attraction, de l'électricité, du magnétisme, une idée autre que la sensation qui nous en révèle l'existence ?
Le Métaphysicien. — Sans doute toutes ces propriétés ont cela de commun qu'elles nous sont acquises par Fintermédiâire des sens. Mais il n'en faut pas moins distinguer les pures sensations des notions de l'expérience aidée de Tinduction. Les propriétés physiques et chimiques des corps, comme l'attraction, l'affmité, l'électricité , sont des phénomènes permanents, immuables, propres aux corps, et sans aucune relation avec les organes, tandis que les propriétés dites secondes , Comme la couleur, l'odeur, la saveur, la <*haleur, le son, la lumière, sont des phénomènes fugitifs, variables et dépendant de notre sensibilité. Les premières
.^ont des iois de la nature qui n'ont rien de commun avec les variations de notre sensibililé. Supprimez ceile-ci, eWes n'en persistent pas moins. Les secondes ne sont que des partieularités de notre organisme diversement affecté ; si vous modifiez ou supprimez les sens, ces propriétés n'existent |>lus ou changent de caractère.
tKSAVAWr.— Est-ce à dire que les sensations de la seconde espèce soient purement affectives ?
Lb MÉTAPBtsiciBN.'--- Nullement. Ici encore une distinction est à faire, La lumière, par exemple, est un phénomène dont la représentation est toute tait relative à notre organe visuel, et dont il est impossible à l'esprit de se faire la moindre image, indépendamment de cette représentation. Mais les lois selon lesquelles se produisent les phénomènes lumineux sont indépendantes de l'organe visuel, et la notion qu'en a l'esprit est si distincte de la sensation des phénomènes proprement dits qu'un aveugle*né^ comme on^en a fait l'expérience, peut parfaitement s'en rendre compte avec le seul secours de la géométrie. 11 en est de même des phénomènes et des lois du son , des phénomènes et des lois de l'électricité et du magnétisme, des phénomènes et des lois en général. Partout, le phénomène est variable , relatif, objet propre de la sensation, irréductible à toute notion scientifique; partout hbri au côntram est immuable, absolue et propre à la réaUté, objet de la science indépendant de la sensation. C'est la toi seulement qui constitue ce qu'on appelle une propriété physique ou chimique des corps.
Lb Savant. — Je comprends maintenant la distinction des semaHons et des propriétés sensibles des corps. Je commence à voir en effet que, si l'on retranche de la notion de la réaUté sensible : V les représentations de l'imagination
qui ont pour uoique objet Tespace , 2« les sensations des phénomènes qui n'ont rien de commun avec les véritables propriétés des corps, toutes ces propriétés peuvent se réduire à de simples mouvements. Mais que prétendez-vous tirer de là ? Des mouvements qui se succèdent ou s'associent , n'est-ce pas tout ce que vous enseigne l'expérience ? Je ne vois pas que vous soyez encore sur la voie d'un principe métaphysique qui explique la réalité.
Le Métaphysicien. — Pas encore; mais ayez un* peu de patience. L'expérience sensible^ s'arrête au simple rapport de succession ou de concomitance entre les phénomènes^^je le reconnais comme vous. Mais après Texpérience vient l'induction , qui a précisément pour but de discerner les successions ou associations constantes de phénomènes des successions^ ou associations purement accidentelles» et de constater entre les mouvements qui se produisent une relation telle que les uris doivent être considérés comme causes, et les autres comme effets.
Le Savant. — 11 me semble que vous arrivez Ain peu vite à la causalité. Je vois bien ce que l'induction ajoute à l'expérience ; mais il ne me semble pas que cela suffise pour expliquer la relation de la cause à l'effet. L'expérience ne vous donnait que des successions ou des associations quelconques de mouvements ; l'induction vous amène à distinguer les successions et les associatioïis constantes : rien de plus. Si c'est là ce que vous entendez par des hisy j'accorde que l'induction peut vous élever jusque-là; mais j'avais toujours pensé que le mot loi implique une relation tout autrement intime qu'un simple rapport de succession ou d'association constante; qu 41 signifie de plus une connexion telle entre deux mouvements successifs ou simultanés, que l'un
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doit être iX)Dsidëré comme la condition, la raison, la cause de l'autre.
Le MiTAPHTsiaEN. — C'est bien en efiet le sens et la portée du mot.
Lr Savant. — Alors je n'accorde plus que l'induction suffise pour vous élever à la notion complète de ht. Qu'elle multiplie et varie ses exemples à l'infini, elle n'arrivera jamais à quelque chose de plus que des successions ou des associations constantes. De la à condure à l'existence d'une loi, c'est-à-dire d'une vérité universelle, il y a un abîme. En vain aurez-vous vu un fait en précéder un autre nombre de Ms dans des circonstances identiques ; si vous n'avez pas d'autre idée dans l'esprit que celle d'un simple rapport de succession, vous n'irez pas jusqu'à en conclure que le premer feit est la condition, la raison, la loi, la cause du second. Conclure ainsi sur une pareille donnée, c'est s'engager dans ce genre de. sophismes qu'on appelle /)o<( hoc^ ergo propter hoc^ et auquel la superstition vulgaire emprunte la plupart de ses ppéjugés. Pour arriver à une telle conclusion , il vous faut pouvoir supposer une relation d'un tout autre caractère que le Mople rappwt de succession ou de concomitance, une conneadon intime et nécej^saire, un véritable rapport, anon^o^TtaiO) du moins possible, de causalité entre les deux mouvemmts. Qrce n'est ni rexpérience ni l'induction^ réduite aux seules données de l'expérience, qui peuvent faire Rattre même cette simple présomption dans l'esprit.
Lfc Métaphysicien. — Je suis d'autant plus de cet avis que l'objet de notre recherche en ce moment est précisément de trouver, dans une nouvelle faculté de l'esprit humain, la conscience, l'explication métaphysique que n a pu nous fournir l'expérience sensible. 11 cst.donc bien entendu entre nous
que toule idée d'un rapport entre deux mouvements, autre que la simple succession ou concomitance, vient à l'écrit par un autre canal que rexpérience sensible, soit la conscience, soit la raison;
Le Savant.— Vous dites^soit la conscience, soit la raison. Est-ce que vous hésiteriez sur ce point? Il me seml^lait que l'origine de Tidée de cause était parfaitement établie en métaphysique, et qu'aujourd'hui toutes les écoles qui ne se refusent point à la lumière de l'analyse attribuaient cette notion à la conscience. ' ^
Le Métaphysicien. --** Je ne dis pas non> mais j'en serais plus sûr s'il s'agissait de la notion de telle ou telle cause dé* terminée. Le mot cause est un de ceux dont on abuse le plus en métaphysique : on l'applique à l'expression des relations les plus diverses; on en fait tour à tour le Synonyme de condition, de raison, de loi et de force; de telle sorte que, dans sa généralité vague, il exprime plutôt plusieurs notions distinctes qu'une seule et même idée. Voilà ce qur lait mon embarras. S'agit-il de la notion de force, je n'hésite pas à la rapporter à la conscience et à. la conscience seule, ainsi que nous allons le voir ; s'agit*il des notions de condition , de raison, de loi, je conviens avec vous que l'expérience ne suffit pas à nous les donner. C'est évidemment la raison qui noua les donne, sous la forme et avec l'autorité d'un axiome tel que celui-ci i tout mouvement a une cause déterminante^ ou tout phénomène a une raison suffisante. Mais que cette conception abstraite du principe de causalité dit elle-mêmç sa racine dans la conscience, comme on en tombe génépale^ tiienl d'accord, c'est ce qui ne me paraît pas aussi évidente Du reste, celte réserve n'intéresse en rien notre recherdie du moment. Ce qu'il importe d'établir^ xî'est l'origine de la
notion de cause, entendue comme force vive et principe des mouvements que nous atteste i'expérienee sensible.
Le Savant. — Celte origine est fort claire , du moment qu'il ne s'agit que de la force proprement dite. Personne ne conteste que la notion de force n'ait été puisée dans la conscience. Quand même on admettrait, ce qui est douteux, que Tesprit^aidé de la raison, peut arriver, sans la conscience, jusqu'à concevoir des raisons, des conditions, des ccmses par delà les mouvements que lui montre Texpérience dans le monde extérieur, il y aurait toujours de cette vague cofiception de raison et de cause à la notion précise de force un abîme que l'induction ne pourrait jamais combler. Il est donc bien évident qu'aucun des mouvements de ce monde exiérieur ne pouvant nous suggérer l'idée de force, c'est un mouvement du monde intérieur, un acte de volonté suivi d'un mouvement organique qui nous initie à la vraie notion de force. Mais là n'est pas la difficulté. Je vois parfaitement comment nous est donnée la notion de force. Gomment l'esprit passe-t-il du sentiment intime, immédiat de cette force toute personnelle et douée de tous les attribut»^ psychologiques que la conscience lui révèle, à la notion générale de force appliquée à toutes,les causes des mouvements que l'expérience nous atteste dans le monde extérieur, voilà ce que j'ai quelque peine à m'expliquer.
Le Métaphysicien.— Cela n'est pourtant pas difficile à com* prendre, si vous vous rappelez le procédé d'induction que l'esprit emploie à tout propos. Étant donnée la notion de la cause, de la force pwsonnelle que je me sens être, je la transporte aux choses et aux êtres extérieurs dont la causa* lité m'est révélée par les divers mouvements qui atîectent mes sens. C'est ainsi que je parviens à voir au fond des
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choses et des êtres, à en saisir les aetes, les rapports les plus secrets et les plus invisibles, à sentir «n quelque sorte la force, la vie, Tâme universelle-qui agite la Nature, par le sentiment propre de la force , de la vie , de Tâme qui est en moi.
Le Savant. — Vous allez bien vile. La conscience peut avoir ses illusions comme Timagination. You^ qui m'avez appris à me défier de celles-ci, peut-être feriez-vous bien de vous garder de celles-là. Vous voici conduit, ee me semble , par Tinduction psychologique à animer, à personnifier, à spiritualiser toute la Nature. J'applaudirais .s'il s'agissait de poésie ; mais la science ne s'accommode pas de ces fictions. Elle n'entend pas être la dupe d'inductions psychologiques qui rouvrent la porl€ à tous les romans de l'art et à toutes les superstitions du polythéisme. . Le Métaphysicien, — La science a raison. Rien n'est moins rationnel qu'une pareille méthode ; mais j'entends autrement l'induction qui nous fait supposer des forces partout pour causes des mouvements qui se succèdent ou se croisent dans le monde extérieur. Cette méthode de l'esprit a autant besoin de la raison qui l'éclairé que de l'expérience qui la soutient. 11 est clair que si vous la suivez servilement, elle vous conduira à l'absurde; mais la raison nous a été donnée, je jwnse, pour nous en servir. Et si la fonction propre de celte faculté est, comme l'a si bien dit Kant, de servir de régulateur à toute la machine intellectuelle, elle doit diriger l'induction, comme elle dirige l'expérience, comme elle dirige le raisonnement. Sans doute ici l'induction empirique nous mène à supposer partout des causes identiques avec la nôtre, à animer^ disons plus, à humaniser la Nature entière. C'est ce que nous ferions inlajlli-
blement si notre esprit en était réduit aux inspirations de Texpérience intime ; mais la raison est là pour corriger l'induction et la ramener aux limites de la vérité et du bon sens. La conscience nous révèle la force avec tels et tels attributs de sensibilité, d'intelligence, de volonté, de liberté que nous ne pouvons raisonnablement supposer dans toutes les causes des mouvements extérieurs. La raison élimine donc tous ces attributs non essentiels à la notion de force, et permet d'appliquer cette notion ainsi simplifiée à toutes les causes du dehors.
L« Savant. — Je comprends bien le procédé, mais je le trouve quelque peu arbitraire. La conscience vous donne une (brce avec certains attributs (|ui en font partie. Si ces attributs de sensibilité, dlntelligence, de conscience, de volonté n'en étaient que des accidents plus ou moins étrangers à la nature même do cette force, j'admettrais votre abstraction comme légitime ; mais ils lui sont essentiels , à tel point qu'ils servent à la caractériser, à la définir et à la nommer. Dire que le moi est une force, même une force intelligente, libre, c'est s'exprimer fort improprement ; son vrai nom, son nom propre, c'est dt/ie, personne ou esprit. Ce n'^t donc pas une force qui vous est donnée par la con* science, mais un élre dont les attributs propres ne peuvent en aucune façon être transportés aux causes extérieures. Donc votre abstraction, et par suite votre induction est im« possible. Vous êtes condamné à n'avoir aucune idée des causes extérieures, ou a n'en avoir que de fausses et de superstitieuses.
Le Métaphysicien.*»— Cette objection est ingénieuse, mais elle a le malheur de heurter un fait. ï m positivement^ et tout esprit a comme moi la notion de force, et d'une force qui
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n'est ni la cause abstraite, simple condition, raison où loi des phénomènes^ ni la cause personnelle et humaine dont j'ai en moi le sentiment intime. D'où et comment me vient cette notion, c'est ce qu'il s'agit d'expliquer. Quand je ne le pour* rais, toujours est-il qu'elle existe' dans mon esprit, ce qui Buftît pour la thèse que nous poursuivons ; car, avec cette seule notion , la métaphysique de la Nature va changer de face. Mais je vais plus loin. Vous m'accordez que cette no* lion de force, dont la réalité est hors de doute, à pouf ori* gine la conscience, convaincu comme moi que l'expérience sensible ne peut nous la donner. Vous contester seulement que l'esprit, même aidé de la raison, puisse passer par Tin* duction de la notion de la force personnelle et humaine à la notion de force simple^ applicable aux causes extérieures, regardant comme arbitraire l'abstraction qui rend cette induction possible. Je crois cette abstraction plus naturelle que vous ne le dites. D'abord il est évident que l'esprit humain la fait, puisqu'il arrive à la notion de force simple. Ercont* ment ne la ferait-il pas ^ pour peu qu'il lui vienne à la pensée de conclure de l'effet à la cause ? Le mouvement intérieur dont il a conscience étant une sensation , une pensée , une passion, une volition, lui fait nécessairement concevoir la cause moi comme une personne, une âme, un e:sprit; mais comme les mouvements extérieurs n'ont aucun de ces carac* telles et consistent dans de shnpies phénomèneiï mécaniques^ physiques ou chimiques directement constatés par l'expé* rrenccj il est tout naturel que l'esprit conclue dettes mouvements à l'existence de causes analogues, c'est-à-dire de siim pies forces, mécaniques, physiques ou chimiques. Ne miettre dans la cause que ce qui est manifeste dans Teffet, voilà tout ï6 secret de Tabstraction qui vous semble sî difficile.
LE ^IRirUALlSMB. Sil
Il n'y «pas de raisonnement plus simple et plus ordinaire.
Le SAYANt. «-^ Je ne vois plus de difficulté après votre explication « Yoilà donc Tesprit humain bien et dûment en possession deJ'idee de force, et parfaitement libre de l'appliquer à toutes Jes causes invisibles et inconnues des mouvements extérieurs. Où voulez-vous ea venir maintenant?
Le M^amysicien. —Vous ne le voyez pas? J'ai trouvé le prindpe de la métaphysique, comme Archimède la solution de son problème^ De même que toutes les propriétés de la réalité sensible se réduisent à des mouvements, de même toutes les causes de ces mouvements se réduisent à des forces* Des mouvements et des forces^ voilà toute la réalité, toute la Nature : cela suiBt pour construire le monde et pour l'expliquer.
Le Savakt^ — Si j'étais encore sous le joug de l'imagination, je vous dirais que la force, rien que la force, me paraît une éidiTe bien subtile pour en faire les corps., Mais cette fée de rinteliigence a cessé de m'abuser de ses représentations illusoires; je vois clair dans la réalité, et je suis prêt à vous suivre dans votre philosophie toute dynamique.
Lt, Métaphtsicibn. -^ Rien de plus simple que cette phi<^ los^phie. Aux particules étendues, aux atomes des méca<aistes, il ne s'agit que de substituer des forces. Quant à h composition^ à la constitution, aux transformations des côrps^ à leurs actions^ à leurs influences diverses et réciproques, i tous tes phénomènes et à toutes les lois du Ck>smos, rien n!est à changer aux résultats acquis de l'expérience et de l'indaction. La philosophie dynamique les explique par des forces, au lieu de les expliquer par des atomes ', seulement son principe a sur l'hypothèse des atomes l'avantage
Stl2 LE Sl^lRITUALlMe.
d'être tout à la fois conforme à l'expérience et à la science.
Le Savawt. — S'il en est ainsi, la métaphysique a enfin trouvé la solution du problème. Il me semble bien qn'elle est dans la bonne voie ; mais elle est si habile à donner a tout la couleur de la vérité que je crains toujours de m'y laisser prendre. ^ Nous ne saurions trop assurer notre point de départ avant d'aller plus loin.
Le MÉTAPHYsiaBN. — Je le veux bien. D'abord constatons ceci, que le principe des forces n'est plus une hypothèse, comme le principe des atomes. Celui-ci était une induction tirée d'une fausse notion des corps, d'une notion empruntée à l'imagination et ii la géométrie. L'atome n'est possiUe qu'autant que là matière a pour propriété fondamentale l'étendue. Or, comme l'étendue n'est qu'une propriété do l'espace, l'atome n'est plus qu'une hypothèse sans base. Getui-là, au contraire , est une induction fondée sur l'expérience et la réalité. Puisque les phénomènes qui constituent la réahté sensible se réduisent à de simples mouvements, les principes de ces phénomènes ne peuvent être que des causes. Et, comme l'expérience intime vient transformer ces eauses en forces, nous arrivons naturellement et sans hypothèse aux vrais principes des choses. Voyez t'enchainement des idées, s'il est possible d'en trouver un plus simple et plus logique : des mouvements aux causes, la transition est forcée, à moins de nier le principe de causalité ; des causes aux forces, le passage n'est pas moins nécessaire, puisque la seule cause dont nous ayons réellement connaissance nous est donnée comme une force. Voyez les idées en elles-mêmes, s'il est possible qu'elles aient un fondement plus solide, étant fon* dées dans l'expérience même. La notion de mouvement est la seula notion vraiment expérimentale de la matière; toutes
LE SPlRIlUAUSBIl!:. âlâ
les autres ne sont que des eoiiceplions rationnelles ou ima* ginaires. La notion de forée est encore une notion de Texpérience, de cette expérience intime qu'on noimne la con* science. Ici donc rien n'est donné à l'imagination ni à rhypothèse ; nous sommes dans le vrai , dans le vif de là réalité. S'il y a une philosophie positive au monde, dans la légitime acception du mot, c'est la philosophie dynamique, qui , laissant les apparences de côté , pénètre au fond des choses, sans autre flambeau que l'expérience.
Le SiVANT, — Je n'ai rien à vous répondre, et pourtant j'hésite encore à accepter votre explication. Quand l'esprit veut se faire une idée de la substance simple, du principe constituant des corps, je comprends qu'il ne s'arrête qu'à la force, seule chose qu'il puisse concevoir comme absolument simple ; mais lorsque avec ces éléments tout immatériels, avec ces forces, il s'agit de constituer, de composer la réalité corporelle, je n'y vois plus aussi clair. 11 me semble que cela est tout aussi difficile à expliquer que la formation des corps au moyen de ces abstractions qu'on appelle des points géométriques.
Le Métaphysicien. — Prenez donc garde que c'est toujours l'imagination qui oITusque votre intelligence de ses fausses visions. Ne pouvant se représenter les corps autrement que comme étendus, votre esprit a peine à se détacher de cette idée , que l'étendue est la propriété fondamentale des corps, et alors il ne conçoit pas comment l'étendue peut se composer de forces. Mais si vous prenez pour ce qu'elle vaut cette représentation tout imaginaire des c(H*ps,' et que vous iréduisiez la réalité sensible à ses vrais éléments, c'est-à-dire aux [phénomènes physiques et . chimiques que nous atteste rexpéri^ce, qu'y trouvez-