‹ La métaphysique et la science; ou, Principes de métaphysique positiveChapitre 25 sur 29 · L'ÉCLECTISME · texte numérisé non relu

L'ÉCLECTISME

Le Métaphysicien. — Nos derniers entretiens, s'ils n'ont ])as amené de résultats positifs, ont eu cela d'utile qu'ils ont démontré l'impuissance de nos facultés cognitives mises en jeu séparément, et la vanité des systèmes exclusifs issus du développement isolé de ces facultés. Nous avons conduit notre recherche de manière que l'épreuve fût décisive; notre analyse a épuisé la liste des facultés cognitives, et par suite la source des systèmes. 11 est constant que les origines de la connaissance humaine se réduisent à trois, ni plus ni moins, les sens, la conscience et la raison ; il est donc évident que tous les systèmes se ramènent aux (rois doctrines correspondantes à ces facultés, à savoir le matérialisme, le spirituahsme et l'idéalisme. Vous avez vu avec quelle impartialité et quelle exactitude logique ces systèmes ont été exposés. Laissant de côté les hypothèses, les excentricités, les folies des philosophes, tout ce qui est propre au génie, à Timagination, aux caprices, aux préjugés de la pensée individuelle, nous nous sommes uniquement attachés aux données simples, positives, générales de chaque système, telles qu'elles émanent des diverses sources de la connaissance, ainsi qu'aux conclusions qui en sont les conséquences légitimes et rigoureuses. Si vous vous en souvenez, nous avons présenté et développé ces systèmes avec

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une complaisance que vous avez pu prendre pour delà complicité, les montrant constamment par leurs côtés les plus forts et les plus séduisants, à tel point que vos défiances de gavant à l'endroit de la métaphysique ont cédé plus d'une fois aux apparences de l'évidence et de la vérité.

Le Savant. — Je vous dois ce témoignage.

Le Métaphïsicien. — L'épreuve est donc décisive. La solutior^ du problème métaphysique n'est dans aucun des trois grands systèihes qui résument toute l'histoire de la philosophie, et ne doit être cherchée à aucune des trois sources de la connaissance humaine. Du reste, cette vérité a été universellement sentie du jour où, dans notre siècle, le retour aux études historiques a permis d'assister au spectacle des erreurs et des excès des diverses écoles métaphysiques. En effet, dès te début de ce siècle, la tendance des esprits est à la synthèse de la pensée et à la conciliation des doctrines. On en est venu à croire, par l'expérience du passé, que la vérité n'est dans aucune doctrine exclusive, que le temps des écoles et des systèmes est fini, que Tunique moyen, s'il existe, de terminer ces luttes sans fin, et de couper court à ces paradoxes qui font le discrédit et le scandale de la pTiilosophie, c'est de réunir en un indivisible et solide faisceau les vérités qui font la force de chaque système, sans en suivre aucun dans ses hostilités, ses exclusions, sa logique à outrance. La défiance de la logique, la confiance à la synthèse, l'appel au sens commun, tels sont les traits caractéristiques de l'esprit de notre temps. Donc, en quittant la voie des systèn>es et des abstractions pour rentrer dans celle du sens commun et de la synihèse, nous ne faisons qu'obéir à la pensée du siècle, A cet esprit d'impartialité, de mesure, de concilialion, à ce besoin d'harmom'e, de paix et

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crunilé qui a marqué toiilcs les grandes œuvres lilléraires, liisloriqncs, poliliques, pbilosopliiqueselreligieuses de notre siècle.

Le Savant. — Sans doute tous les bons esprits sentent que dans la synthèse est la vérité et la solution du problènie que nous poursuivons* In hoc signe vinces; c'est vous qui Tavez dit dans la conclusion d'un livre sur Técole d'Alexandrie. Mais le tout est de réaliser cette alliance] si désirable entre les écoles de la philosophie, et entre les facultés die resprit. Comment vous y prendrez-vous pour accorder des voix si différentes, pour concilier des prétentions si conti^ires?

Le Métaphysicien. — L'éclectisme est là pour résoudre le problème. Préoccupé outre mesure de difficultés pratiques cl politiques, que la science ne doit point connaître^ il a eu le tort de ne point al tendre que la critique eût fini son œuvre, pour conclure définitivement l'alliance des systèmes et l'accord entre rexpérience et la raison. 11 n'en faut pas moins lui rendre cette justice qu'il a proposé plusieurs méthodes de solution. En voici une fort simple et très populaire. Elle consiste à appliquer le sens commun comme critère au discernement du vrai et du faux dans les systèmes philosophiques. Le sens commun est l'autorité de notre temps : on le célèbre sur tous les tons ; on le crie sur les toits ; on l'invoque à tout propos ; on l'applique à tout, à la critique littéraire comme a la critique philosophique. L'école éclectique l'a tellement mis en honneur, en a fait une autorité si souveraine et si universelle, que la pensée individuelle n'a rien vu de mieiTx à faire que d'en garder les croyances, môme les préjugés. Le procédé est tîelui-ci : c'est le sens commun qui juge du vrai et du faux en toutes choses, qui

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élimine, épure^ corrige, choisit dans le simple témoignage de nosfaeultéSy comme dapsles savantes combinaisons qu'on en tire et auxquelles on donne le nom de systèmes. Appli* quée aux facultés, aussi bien qu'aux systèmes, voici le résultat que donne la méthode du sens commun. Les sens et rim^nation nous font percevoir les corps et l'étendue; la conscience nous fait connaître les forces, les individus, les âmes, les esprits ; la raison nous fait concevoir Tinfini, l'absolu, l'universel. Dieu. Or le sens commun accepte et couvre tous ces objets de son infaillible autorité. Que la science se le tienne pour dit une fois pour toutes et qu'elle s'en arrange, au lieu de disputer sans fm et sans résultat leur part, dans le domaine de la vérité, tantôt à l'imagination, tantôt à la conscience, tantôt à la raison. Dieu et le monde, l'esprit et la matière, l'universel et les individus, les con^ qeptionsde la raison et les perceptions de l'expérience, tel est le point de départ de la science et de la métaphysique qui, dans leurs analyses les plus hardies, ne doivent jamais oublier les vérités premières, consacrées par le sens commun. Quant aux systèmes, le procédé n'est pas moins simple. Il ne s'agit que de les examiner à la lumière du seqs commun et d'en retrancher tout ce qui choque, tout ce qui contredit cette suprême aiitorité. Ainsi le matérialisme a raison de soutenir l'existence de l'étendue et de la matière ; mais il a tort de nier l'âme et l'esprit. Le spiritualisme a raison de soutenir l'existence de l'âme et de F^prit; mais il a tort de nier la matière. Tous deux oublient la vérité, l'être par excellence, l'infini, l'absolu, l'universel, Dieu. L'idéalisme a parfaitement raison de faire ressortir ce côté supérieur de la vérité; mais il a tort d'y absorber, d'y anéantir les réalilés coniingentes, finies et individuelles, les corps, les âmes, les

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esprits. Supprimer loules ces népalions conlraires au sens commun, conserver et réunir dans une synthèse toutes ces affiruiations auxquelles il adhère, voilà le moyen d'en finir avec les sysièmes, et de fonder la métaphysique sur une base inébranlable.

Le Savant. — Le procédé est, en effet, fort simple, mais très ^)eu scientifique, à nion avis. Accepter pour vrai, rejeter comme faux ce qu'approuve ou condamne le sens conomun est une méthode commode, qui dîs[)ense de toute initiative et de toute critique. Encore si le critérium était toujours ci partout infaillible. Mais le sens commun a-til bien l'autorité qu'on lui prête ? C'est un mot dont on abuse singulièrement, qui couvre des erreurs générales en même temps que des vérités universelles. Que de préjugés ont fait partie du sens commun, et dont l'expériéhce et la science ont fini par faire justice? 11 faut dont s'entendre sur ce mot et sur la portée qu'on veut lui attribuer. Si par là vous voulez dire seulement l'ordre des vérités simples, évidentes par elles-mêmes, principes de toutes les sciences, de toutes les opérations de la pensée, l'ordre des axiomes proprement dits, VOU& aurez raison d'attribuer une autorité absolue au sens commun. Mais cette autorité tient à la nature même des vérités axiomatiques, nullement au nombre des esprits qui y adhèrent. Cela est si vrai que ces propositions sont acceptées comme évidentes par chaque esprit en particulier, sans aucune entente préalable avec l'universalité ou la majorité des intelligences. Quelle garantie de vérité, quel critère que le nombre, comme tel, le nombre brut, arrivât-il à comprendre la totalité des opuiions? Et si vous lui ajoutez des conditions d'in!elligence, de science, de moralité, d'impartialité |)Our lui donner plus d'autorité, vous sortez de la

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Ihéorie du sens commun. En tout cas, réduit à lui même, c'est-à-dire au nombre, le sens commun n'a qu'une fort médiocre valeur ; il est loin d'avoir cette autorité qui termine les controverses en tranchant la question. Où en serait la science, si elle l'avait toujours respecté comme le tribunal sans appel de la vérité? Demandez-le a la physique, à l'astronomie, à la physiologie, à la morale eHe-même, à toutes les sciences dont l'opposition à certains préjugés du sens commun a valu tant de persécutions aux savants et aux philosophes.

Le Métaphysicien. — L'électisme pourrait vous répondre, en renvoyant cet argument à l'école proprement dite du sens commun^ qu'elle a pris elle-même la peine de réfuter (1).

Le Savant.— Je le veux bien; mais alors qu'elle ne nous parle donc plus à tout propos d'une autorité qu'elle ne peut pas définir. Ce n'est pas tout. Je suppose le sens commun un juge infaillible. Est-ce un juge compétent en toute matière? Je veux bien accepter sa décision sur un certain ordre de vérités pratiques dont l'évidence et la nécessité ne peuvent être contestées. 11 ne fait alors qu'ajouter sa sanction à des croyances intimes dont chaque conscience est juge, et juge souverain avant le sens commun . Mais il n'en est pas de même des vérités théoriques, uniquement accessibles aux savants, aux philosophes, et qui passent pai^dessus la tête du sens commun. Qu'il s'agisse, par exemple, de la lib^lé, du bien, du beau, du devoir, de certains préceptes de morale et de justice, tels que ceux-ci : « fais ce que dois, advienne que pourra, » ou : « ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu'on te fit, » le sens commun mérite con-

(1) L*école de M de Lamennais.

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fiance, après le témoignage invincible de notre conscience individuelle. Mais s'il s'agit des notions de la matière, de Tesprit, de la substance, de Tinfini, de l'absolu, de l'universel, des rapports de Dieu et du monde, du problème de la création, etc., le sens commun, sur des questions qu'il n'entend pas, ne peut être qu'un témoin muet ou un écho passif des opinions dominantes. A coup sûr, ce n'est pas là un critère suffisant pour la solution des questions métaphysiques. .

Le Métaphysicien. — C'est ce que l'électismene pourrait nier. -

Le Savant. — Je vais plus loin. Je lui accordie que le sens commun est toujours et surtout un juge compétent; il reste encore à savoir sur quoi portent ses jugements. Or le sens commun pose et consacre tdle ou telle vérité, telle ou telle doctrine, sans s'inquiéter le moins du monde des difficultés de la méthode et des exigences de la logique ; il s'embarrasse peu des contradictions, des mystères, des incohérejices, des lacunes de toute sorte que peuvent, engendrer les rapports mal défmis ou même non défmis des vérités entre elles. Ainsi, par exemple, il lui suffit que Dieu et le monde, que l'esprit et la matière, que l'infini et le fini, que la liberté et la Providence soient des vérités au-dessirs de la discussion; il ne pousse pas la rigueur logique jusqu'à rechercher si et comment ces vérités s'accordent entre eilesi II les enferme toutes ensemble pêle-mêle dans urie synthèse confuse, sans s'enquérir si elles y feront bon ménage* En un mot, le sens commun fait comtne la théologie ; il rend ses oracles, et tout est dit. Or cela n'est point assez pour la science. Le scepticisme, qui a nié toutes les grandes vérités métaphysiques. Dieu, le monde, la matière^ l'ame,

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Tespritja liberté, la Providence, n passé outre aux injonctions du sens commun, au nom de la logique. C'est en montrant llincomptabiiité de ces vérités entre elles; c'est en établissant raniinomie, radicale selon luk, de rexpénence et de la raison, qu'il est parvenu à ébranler les bases mêmes de toute métaphysique. Nos éclectiques auront beau, pour mettre fin au dialogue interminable du sensualisme, du spiritualisme et de l'idéalisme, en appeler au sens commun. Cela ne sufTit point à la science; il lui faut encore et avant tout l'autorité de la logique. Voilà précisément la difficulté contre laquelle se débat la métaphysique en ce moment. Â force de se réclamer du sens commun, l'éclectisme n'a point songé â se concilier la logique ; il a posé €omme vérités reconnues des croyances dont il eût fallu montrer les titres scientifiques ; il a fait appel au sens commun, au sentiment, a la morale, à l'histoire, beaucoup plus qu'à la démonstration, à l'analyse, à la critique ; il a cru en finir avec les systèmes exclusifs, en les accablant sous le poids des conséquences extrêmes qui révoltent le sens commun. Mais, avec cette manière de philosopher, les difficultés restent ; les problèmes relatifs au rapport et à la conciliation des vérités proclamées attendent toujours leur solution ; la science n'avance pas. C^est qu'en effet la science peut bien se faire au nom du sena commun ; mais elle ne se fait que par la démonstration, l'analyse, la critique, la logique, tous procédés sans lesquels elle nepegl avoir l'exactitude, la précision, la rigueur, l'évidence qui font le caractère scientifique de ses théories. Lb Métaphysicien. — N'exagérons pas. La confiance de nos éclectiques au sens commun n'est pas aussi absolue que vous semblez le croire. 11 y a le sens commun des masses, et le sens commun des intelligences d'élite, des gens d'es^

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prit et de goût, des honnêtes gens^ comme orv disait nu XVII* siècle. Les éclectiques n*ont qu'yne fort médiocre estime pour le sens commun des masses, sauf en ce qui concerne un certain nombre de vérités simples et pratiques. Quant aux choses de difficile intelligence et de goût délicat, ils les réservent au sens commun des esprits d'élite^ €e n'est pas le peuple qu'ils font juge de la vérité en pareille matière; c'est l'assemblée des sages, c'est l'illustre compagnie (Jes philosophes dont l'histoire nous a conservé les témoignages et les sentences. C'est là que l'électisme se plaît à recueillir, à compter 4es voix, lorsqu'il s*agit 4es hautes questions de métaphysique.

Le Savawt. — J'en conviens. Cette école>a toujours protesté contre la tyrannie du nombre, en philosophie aussi bien qu'en politique; jusque dans l'aréopage des savants, elle a pesé phis encore que compté les voix. Mais alors elle est de vernie intidèleâ son principe.

Le Métaphysicien. — Vous pourriez lui Jaire ce reproche, si elle n'avait reconnu d'autre principe d'autorité^ d'autre signe de vérité que le sens commun. Mais vous n'ignorez pas que l'écleclisme, qui a la prétention de concilier toutes les grandes vérités et tous les grands principes, fait appeï à la raison encore plus qu'à la tradition. II invoque le sens commun seulement comme signe de consécration de la vérité, et encore dans une certaine mesure. Quant à la recherche et à la démonstration de la vérité, il a recours à la science et à tous les procédés qui lui sont propres.

Le Savant. — Je le sais; mais je ne trouve pas ses procédés d'analyse et de critique rigoureux. Je vous en fais juge. La métaphysique s'est trompée, disent vos éclectiques, pour avoir fait parier nos diverses- facultés à part; elle n'a pins

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(l'autre ressource que de les faire parler toutes à la fois. C'est le concert qui fait Thannonie ; c'est Tharmonie qui fait la yéritë en matière de science, comme elle fait la beauté dans Fart, Par l'analyse et l'abstraction, l'esprit humain est arrivé à des systèmes qui sont tous vrais en partie, et en partie faux, vrais comme fragments, faux comme tout. Il faut réunir les vérités partielles qu'ils contiennent et en composer une synthèse défmilive qui ne sera plus un système, mais la vérité elle-même, d'autant plus inattaquable et uy destructible qu'elle aura pour baseTesprit humain tout entier, et non plus telle ou telle de ses facultés. C'est ainsi qu'on en finira avec toute cette polémi(]ue qui est l'indice certain de l'impuissance des doctrines exclusives, et qu'on désarmera le scepticisme qui leur emprunte ses meilleures armes. Y a-t-il une méthode plus simple et d'une pratique plus facile ? Faire appel d'une part à toutes les facultés de l'esprit reconnues légitimes, chacune dans son témoignage ; de l'autre, conserver et rassembler les pmHies positives, c'est-à-dire affirmatives de chaque doctrine. Ainsi on se bornera à recueillir les divers témoignages de l'imagination, de l'expérience, de la conscience, de la raison pour en composer la science ; on se contentera de retrancher du matérialisme, du spiritualisme, de l'idéalisme, toutes les prétentions exclusives et hostiles, et l'on fera du reste un tout qui sera la doctrinie de l'éclectisme. Voilà leprocîédé. Convenez qu'il n'a pas dû coûter à son inventeur de grands frais d'imagination.

Le Métaphysicien. — Qu'importe? Les procédés les plus simples ne sont pas les moins féconds. Nous le savons bien par l'histoire des sciences.

Le Savant. — Enfin voyons celui-ci à l'œuvre. Nous n'avons pas besoin de faire parler les facultés de l'esprit;

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leur témoignage nous est connu. S'il n'y avait jannais contradiction entre les données et les conclusions diverses de ces facultés, le procédé des éclectiques serait praticable. Mais vous allez juger vous-même de Tacoord' de l'imagination, de la conscience et de la raison. Que nous dit Timagination ? Que les corps consistent dans l'étendue solide et figurée, que leurs éléments ne peuvent être que des parties étendues et solides^ à moins de s'évanouir en abstractions, que le monde se composant de corps et les corps d'atomes, les atomes sont les vrais, les seuls principes constituants des choses, des êtres, des êtres organiques et vivants, animés, intelligents, aussi bien que des êtres bruts, sans vie, sans âme, sans intelligence. Remarquez bien tjue les conclusions se déduisent rigoureusement des données premières, et que l'imagination conduit forcément au matérialisme:

Le Métaphysicien. — C'est vrai.

Le Savant. — Que nous dit la conscîenœ? Que tout phénomène se réduisant au mouvement, tout être se ramène à la force; que par conséquent tout est force dans l'univers, l'être brut et inerte comme l^être vivant et intelligent ; que la force est la racine, le fond, la substance même de Têtre, de telle sorte qu'au delà de ce principe, il n'y a rien à chercher; que la notion de l'étendue est une illusion de la vue, du tiact, de tous les sens qui ne nous donnent que des apparences ; que la matière elle-même, telle que l'entend le sens commun, n'existe point; qu'enfin le monde est un compose d'une infinité de forces iildividuelles , de monades ou atomes immatériels, dont le développement et le concours engendrent tout ce qui existe. Ici encore les conclusions ne sont que la conséquence légitime des doimées de l'expérience intime; la conscience conduit nécessairement au dvnamisme,

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c'est-à-dire à ce spiritualisme exclusif qui nie la matière.

Le Métaphysicien. — C'est encore vrai/

Le Savaut. — Enfin que dit la raison? Que l'être n'est ni la matière, ni la force, mais la substance; que la substance est une, infinie, absolue, nécessaire, universelle; que la réalité, multiple, phénoménale, finie, relative, contingente, individuelle que l'expérience et le sens commun s'accordent i reconnaitre, n'est qu'une simple apparence ; que les êtres individuels, atomes ou forces, ne sont que des illusions de l'imagination ou de la conscience; qu'il n'y arien de réel, d'absolument vrai en dehors de l'Être infini, absolu, nécessaire, universel; qu'enfin le monde n'est qu'une ombre devant Dieu. Le principe donné, la conclusion est inévitable; la raison conduit irrésistiblement à l'idéalisme.

Le Métaphysicien. — J'en conviens encore. Mais aqu*est-ce que tout cela prouve, vous diront nos éclectiques, sinon que tout système exclusif est faux, que l'imagination, la congcience, Isi raison, prises pour guide chacune séparément, nous mènent forcément à l'erreur et à l'absurde? En faisant ressortir cette vérité, vous abondez dans notre thèse. Nous savons tout cela comme vous, et c'est pourquoi nous voulons réunir toutes les facultés pour la recherche de la vérité, et concilier tous les systèmes en en retranchant ce qu'ils ont d'exclusif et d'hostile. Ainsi l'imagination , la conscience , la nuson sont souveraines, chacune dans son domaine. Tant qn'elles s'y renferment, elles sont dans le vrai. L'erreur ne commence que lorsqu'elles le dépassent et s'aventurent à affirmer et à nier des choses qui ne sont pas de leur compétence. C'est là ce qui engendre les doctrines exclusives, c'est-à* dire.les erreurs. Le matérialisme, le spiritualisme, l'idéalisme n'expriment chacun qu'un fragment de la vérité totale, l'un la

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iiialière, l'autre Tàine et l'esprit, le troisième Dieu. Réunissez ces fragments, vous en formerez *ine synthèse supérieure à lousles systèmes et qui défiera tous les coups du scepticisme.^

Le Savant. — La chose est plus facile à dire qu'à faire. Pour former une .synthèse des données de l'imagination, de la conscience et de la raison, il faut d'abord accorder ces données entre elles. Or là est la grande difficulté. Dieu, la matière, l'esprit sont des vérités que le sens commun impose, mais dont la métaphysique n'a pas encore pu définir ni expliquer lé rapport. Comment le monde subsiste^l-il avec Dieu, le fini avec l'infini, l'esprit avec la matière, la liberté humaine avec la providence divine, c'est ce que la métaphysique doit avant tout faire comprendre, si elle veut couper court aux négations, aux exclusions, à la guerre des systèmes. Il ne suffit pas d'ajouter bout à bout ces diverses vérités (je les admets comme telles) j il faut d'abord les concilier. Si l'expérience nie les objets de la raison, et que la raison nie les objets de l'expérience, il n'y a plus de synthèse possible, du moins tant qu'une critique radicale de l'esprit humain n'aura pas fait disparaître celte antinomie de nos facultés. Et quant aux systèmes, comment voulez-vous en dégager et en réunir les vérités, si elles se contredisent et se nient mutuellement? Le procédé des éclectiques suppose ce qui est en question, Tharmonie préalable entre nos diverses facultés ainsi qu'entre leurs objets. C'e^t par ce point qu'ils auraient dû commencer. Or je ne vois pas qu'ils s'en swent beaucoup préoccupés.

Le Métaphysicien. — Vous seriez injuste envers l'éclectisme, si vous réduisiez à cela toute sa méthode. Il a trouvé le moyen de rétablir l'accord.

Le Savant. — Et lequel ?

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Le Métaphysicien. — Vous savez que les systèmes dont nous avons parlé affirment et nient tout à la fois : affirment les vérités propres à la faculté à laquelle ils se rattaclient, et nient les vérités qui sont du ressort de tout autre faculté. Cela étant, il est une règle de critique bien simple à suivre : c'est de conserver dans chaque système les affirmations et d'éliminer les négations ; car la vérité est précisément dans les unes et Terreur dans les autres^

Le Savait. — Ce procédé est applicable en effet à toutes les doctrines faites pour s'accorder malgré leurs prétentions contradictoires. Il réussit toujours quand c'est l'exagération ou Tjesprit de système seulement qui empêche de s'entendre. Mais ici le dissentiment est trop grave pour disparaître comme un simple malentendu. D'ailleurs, dans les systèmes dont il est question, l'affirmation et la négation se mêlent et se confondent perpétuellement . On y nie des faits qui semblent évidents .en même temps qu'on y affirme des conclusions plus que douteuses. Le moyen a paru si peu sûr à ses inventeurs eux-mêmes qu'il leur est arrivé de proposer à très peu d'intervalle une méthode contraire, peut-être plus sûre, mais purement critique; qui consiste à chercher la vérité dans la partie négative et l'erreur dans la partie affirmative des systèmes. En effet, qui n'a remarqué que la plupart des systèmes, invincibles dans leur critique, prêtent le flanc dans leurs conclusions dogmatiques ? Mais alors une telle méthode n'aboutit qu'à des négations ; elle détruit et n'édifie pas.

Le Métaphysicien. — Je suis de votre avis ; ces procédés ne supportent pas l'examen. Mais l'éclectisme n'en est pas réduit là. Il est une méthode fort supérieure aux précédentes, dont tous les éclectiques sérieux font usage, et qui me semble

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d'un effet infaillible. Elle consiste à séparer, dans tout système, les données J)roprement dites qui en font la base des conclusions plus ou moins hardies qui le couronnent; en s'altachant aux premières comme à des vérités inébranlables et en abandonnant leis secondes aux amis du paradoxe et de la logique à outrance. C'est le principe de toute critique sérieuse, la vraie méthode de vérification. Pour se recon* naître et apprécier à leur juste valeur les résultats auxquels rinduction, le raisonnement, Tanalogie^ Thypothèse ronl conduite, la science n'a pas d'autre moyen. Remonter, en toute recherché, aux vérités premières , aux données de l'expérience, s'il s'agit de sciences d'observation, aux notions et définitions simples, s'il s!agit de«cienees de raisonnement, n'est-ce pas l'unique manière de vérifier la scriidité des inductions, des démonstrations et des hypothèses?

Le Savant. — C'est là en effet une excellente méthode, pourvu qu'on soit d'accord sur les principes. Les sciences positives s'en trouvent à merveille. Mais elle n'est pas applicable à la métaphysique, du moins avant Ja solution du grand problème des antinomies de la pensée humaine. Si les données qui forment la partie positive et fondamentale de chaque système, à savoir , les représentations de l'imagination , les perceptions de la conscience, les conceptions de la raison, ne se contredisaient pas réciproquement, on pourrait vérifierchaque système en le ramenant à ses éléments primitifs. Mais cette base elle-même manque à* la métaphysique, tant qu'elle n'a pas ramené l'harmonie parmi les divers organes de la connaissance. Quand on aura opposé aux matérialistes le témoignage de la conscience et de la raison, aux spiritualistes celui de la raison-et de l'imagination, aux idéalistes celui de l'imagination et de la conscience^ que leur repli*

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qiicra-t-on, s'ils repondent, les uns que l'esprit est impossible, les autres que c'est la matière, les derniers que c'est Dieu? On n'aura d'autre ressource que de les renvoyer au sens commun. Ils ramèneront les éclectiques à la logique. Vous voyez que la querelle n'est pas près de finir, puisque toat est mis en question, principes et conséquences, données premières et conclusions définitives.

Le Métamysigien. — La conciliation des systèmes me semble en effet impossible, quelque méthode qu'on leur applique. Mais abandonnons les systèmes à leur malheureux sort; et ne nous occupons pour le moment que des facultés de l'esprit. Il s'agit de s'assurer si leurs témoignages se contredisent réellement, comme vous venez de l'affirmer.

Lb Savant. ~ La contradiction est flagrante. Vous en jugerez vous-même en prenant telle question que Vous voudrez, dans les diverses catégories de la pensée, quantité, qualité, relation, modalité, temps, espace, substance, etc. La succession des nombres est finie, disent l'expérience et rimàgination ; sans quoi elle né foritierait pas elle-même un nombre. Cette succession des nombres est infinie, dit la raison ; car il est impossible à l'esprit dé s'y arrêter! Même contradiction sur la durée et l'étendue que l'imagination et Texpérience Se représentent comme finies, et que la raison conçoit comme infinies. Selon Texpérience externe ou interne, rêtre,la substance, est une réalité déterminée, relative, contingente, individuelle, corps ou ame, atome oii force; toute là différence de la substance et du mode se réduit i\ la distinction du permanent et de Tacèidentél, du général et du ' particulier. Selon la raison, nulle réalité corporelle où spirituelle,' quelle que Soit la simplicité, la fixité, la géncrnlitc des états et des formes qu'elle affecte, n'épuise la notion de

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substance, laquelle implique la nécessité, lelernité, Tunilé, runiversalilé, l'absolue indépendance. Le monde, fini pour rexpérience et Timagination, est infini pour la raison. Pour Texpérience, la série des causes et des conditions s'arrête nécessairement à une cause et à une condition -première. Pour la raison, cette série est infinie; l'esprit humain ne peut y trouver un principe vraiment absolu ; il lui fout pour cela sortir de l'ordre empirique des sérieset des successions. Pour l'expérience, qui arrête la divisibilité des corps aux atomes, la composition est la loi nécessaire des êtres. Celte loi devient impossible pour la raison, qui ne peut admettre d'éléments simples et composants^ en vertu de la divisibilité infinie de la matière. Je pourrais multiplier indéfiniment les exemples; j'arriverais toujours au même résultat: contradiction absolue de l'expérience et de la raison, s'exprimant par le oui et le non sur la même question. Il n'y a donc plus moyen d'échapper à la fatale loi desantinpmies. Sortez-vous des systèmes pour l'éviter, vous la retrouver tout aussi absolue^ tout aussi implacable dans le fond même de la l)ensée humaine.

Le Métaphysicien. — Il n'y a pas d'illusion qui puisse tenir devant Tanalyse.

Le Savant. — Vous devez comprendre maintenant pourquoi la méthode de vérification qui consiste sL ramener les systèmes à leurs données premières n'est point applicable a la métaphysique, tant qu'elle n'aura pa^ résolu ces contradictions de l'expérience et de la raison, et ramené l'harmonie dans l'e^sprit humain. Toute méthode qui ne débute pas par cette recherce est impuissante»

Le Métaphysicien. — Cela est évident. Mais croyez- vous que réclecfisme n'ait pas vu et entrepris la difliculté? Si son

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désir de la paix à tout prix lui a fait conclure trop vite Talliance des* systèmes ; si son admiration bien naturelle i>our toutes ces doctrines que la philosophie des deux derniers siècles avait ignorées et (ju'il venait d'évoquer par une érudition intelligente, lui. a fait oublier parfois les nécessités de la- logique et les exigences de Tanalyse, on ne peut sans injustice lui refuser un certain sens critique allié à une science étendue et solide. Il a compris que rien ne pouvait se fonder, si Ton ne sondait d'abord les bases de la connaissance humaine. Il est visible (|ue la lerribie critique de la Raison pure et le spectre des antinomies lui a fait passer plus d'une mauvaise nuit. Qu'est-ce que la théorie de la Raison impersonnelle, sinon une réponse directe au scepticisme de Kant? Le Savant. — Je le reconnais. L'éclectisme a compris la difficulté. Mais Ta-l-il sérieusement résolue par cette théorie? D^abord il n'y est question que de la raison. Quelle est la nature, la valeur, la portée du témoignage des autres facultés, de l'imagination et de la conscience, en quel rapport sont-elles avec la raison ? Ce sont des questions que Téclectîsme a négligé de traiter, bien qu'elles fissent essentiellement partie d'une critique radicale de l'écrit humain. Mais, même sur la raison, la solution éclectique me semble fra-gîle, illusoire, et, si je ne me trompe, à la merci d'une équivoque. Kant nie la réalité objective des notions rationnelles, se fondant à la fois sur la nécessité de ces notions, sur l'impossibilité d'en fixer les objets, et sur les contradictions insolubles auxquelles la pensée aboutit, du" moment qu'elle s'avise de les objectiver. La théorie éclectique laisse de côté les deux dernières considérations qui sont le fondement le plus solide de la critique de Kant, et se borne à contester la conclusion qu'il tire de la nécessité des notions rationnelles. Elle

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va plus loin; elle en tire précig^ment la canclusion opposée, c'est-à-dire V objectivité des conceptions de la raison. Mais d'abord Kant n'entend pas autre chose par cette nécessité qm leur indépendance de toute intuition ennipirique, indé* pendance telle qu'elles sont absolument inapplicables et même contradictoires à toutes les données de l'expérience. C'est on ce sens et pour cette- raison que Kant les déclare purement subjectives, c'est-à-dire vides de toute réalitéextérieure et positive. Qu'elles puissent avoir un autre objets c'est ce que Kant n'admet pas, et ce que réclectisme avait le droit de discuter. Mais il eût fallu commencer par résoudre ces redoutables antinomies qui ne permettent point, tant qu'elles subsistent, d'objectiver, les conceptions iç la raison, Au lieu de cela, l'éclectisme prétend avoir trouvé le nœud de l'énigme dans une simple distinction psychologique. Parce que la raison n'est ni volontaire, ni libre, il la proclanie impersonnelle^ et lui assigne une autorité surhumaine. C'est confondre la volonté et la personnalité. Â ce titre, la sensibilité, la passion, Imstinct sont également impersonnels ; car ces phénomènes ne sont pas plus des actes volontaires et libres que les idées ou les jugements de la raison. La conclusion n'est donc rien moins que rigoureuse. Pour n'être pas libraet personnelle compie la volonté, h raison n'en est pas^ moins une faculté humaine et, comme telle, sujette à toutes les infirmités, à toutes les imperfections de notre, nature. Remarquez bien que je n'entends nullement infirmer- par là le témoignage de la raison. Je veux dire seulement que la théorie éclectique de la raison impersonnelle ne réfute point sérieusement la critique de la rainon pure^ qu'elle n'établît l'autorité ni ne détermine la portée de cette faculté; en un poot^ qu'elle ne fait pas faire un pa» à la question.

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Le Métaphysicien. Vous me paraissez bien sévère pour une théorie .que l'éclectisme n'a pas créée v mais seulement renouveléei en lui donnant une forme psychologique. C'est l'antique et splendide doctrinedela Haison suprême, du Verbe divin, lumière universelle qui. illumine d'en haut tout esprit individuel, toqt homme venant en ce monde, comme le dit l'apôtre, comme l'avait déjà pensé Platon, comme Tout répété Plotin, saint Augustin, Bossuet,Fénelon, Malebranche, tous les grands docteurs de la théologie et toua les profonds penseurs de la métaphysique.

Le Sayawt. — C'est encore un de mes griefs contre la théorie édectiquû; Jç ne suis pas de ceux qui ne voient t|ue par les yeu:!^ et les oreilles ; je crois qu'il y a des vérités que Feo^périence ne nous révèle point. C'est dire que je crois pomme vous à la raison. Toute la question entre nous est de savoir quelle est la portée et quel est le rôle légitime de cette faculté, dans l'ensemble des éléments de la connaissance humaine, Assurément toutes ces hypothèses sur l'origine divine de la raison sont fort belles; toutes ces images ayant pour but do rendre sensible le rapport de l'esprit divin et de l'esprit humain ont de quoi éblouir la pensée. Je vous accorde même que toute celte poésie n'est pas pure fiction, qu'elle a du vrai. Mais enûn c'est de la poésie et non de la science. Ce n'^st point avec cela qu'on peut répondre à la critique de la raison pure. Cette brillante et sublime métaphysique était connue de Kant, et ne l'a point arrêté daçs sa redoutable entreprise contre le dogmatisme métaphysique. 11 a fait descendre la question des hauteurs de la spéculatipn sur le terrain de l'analyse et de la psychologiQ. Au lieu de la faire remonter dans les cieux, ré-clec* tiame eût bien fait de la maintenir à sa vraie place, de la

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prendre telle que Kant l'avait posée, et de la résoudre par la même méthode, les mêmes données, en supposant que le problème fût soluble. De quoi s'agil-il, en définitive, pour sauver la métaphysique ? Est-ce de faire descendre dans la raison humaine la raison divine, ou, comme on dit, impersonnelle? Est-ce de faire monter la raison humaine jusqu'au sein de la raison divme ? Rien d'aussi ambitieux. Tout en conservant à la raison humaine son caractère personnel (et j'avoue que je n'ai jamais compris qull pût en être autrement), il s'agit d'en définir la valeur et l'usage dans la formation de la connaissance. C'est le problème que Kant a résolu d'une manière négative, par la vraie méthode de l'analyse et la critique. S'il s'est trompé, comme le prétendent les poursuivants de la métaphysique, il faut le réftiter, non par des hypothèses ou des images, des fictions poétiques ou des spéculations abstraites, mais par une analyse plus complète et une critique supérieure. LaissoBS la théorie de la raison universelle et du v^be divin dans les beaux Hvi'es^ePlaton, de Plolin, de saint Augustin, de Fénelon et de Malebranche. En passant par la forme psychologique, elle a certainement perdu en poésie, malgré le merveilleux talent de nos éclectiques ; je ne vois pas trop ce qu'elle a gagné en vérité. Cerlainement l'éclectisme a fait beaucoup pour la philosophie du xix* siècle, quand il n'aurait d'autre mérite que d'avoir rendu à l'esprit philosophique la conscience de son passé. Mais la théorie de la raison impersonnelle, la plus célébrée de ses découvertes, et peut-être celle dont il se glorifie le plus, est, de toules les idées dont il a enrichi la science, celle qui m'a toujours paru la moins solide et la moins utile. Elle laisse la difficulté exactement au point où Kant l'a posée contre la métaphysique. Cette

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diniculté est comme un énorme rocher dressé par un géant sur la voie de la science. D'autres géants ont tenté de prodigieux efforts pour le déplacer : c'est Fichte, c'est Schelling, c'est Hegel, ce sont tous les pères de la nouvelle philosophie allemande. Y ont-ils réussi, vous me direz ce que vous en pensez. Ce qu'il y a de sûr, c'est que la théorie de la raison împersonneHe n'est pas de force à soulever un pareil obstacle.

Le MÉTAPHYsiciEif. — Je le crains. L'éclectisme, il faut le nsconnaitre, laisse entière la question de la légitimité de la raison, aussi bien que de toutes les autres facultés de l'esprit humain. Il faut que la métaphysique parvienne d'abord à la résoudre a novo par l'analyse et la critique, sous peine de se traîner dans l'ornière des vieux systèmes. C'est par là que l'éclectisme aurait dû commencer sa réforme de la philosophie, au lieu de restaurer des doctrines ou dimproviser des expédients. Peut-être serait-il allé moins vile à la conClujSîon. Peut-être aussi n'eût-il pas trouvé que la science était faite, et qu'il n'y avait plus qu'à en recueillir les éléments. Peut-être eût-il été plus difficile pour tant de doctrines, pour tant de croyances qui, avec l'autorité d'un faux sens commun, n'en "sont ni plus vraies, ni plus philosophiques. Peutêtre enfin la critique et la logique lui eussent-elles fait mieux voir le danger des compromis et la vanité des restaurations. Mais, d'une autre part, avec l'histoire entière pour introductîofij avec Tanalyse pour guide, avec cette admirable faculté de tout voir et de tout comprendre, de s'assimiler tout ce qui est vrai, beau et bon, qui est l'esprit de notre temps, que n'eût pas fait l'école éclectique ? Admirable école de science, d'érudition et d'histoire, elle ne pouvait être une école de philosophie qu'à cette condition.

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Le Savant. -^ En définilive, vous voyez que nous n'avons tant marché que pour nous retrouver au début. Puisque nous devions passer par ce redoutable problème d'analyse et de critique, pourquoi n'avons-nous pas cotnmencé par là ?

I^ Métaphysicien. — Il fallait avoir vu à l'œuvre Timngination, la conscience, la raison, toutes les faculté» à part, tous les systèmes exclusifs, pour se bien convaincre de leur radicale incapacité dans cette condition d'isolement, Mainlenant il est bien clair que la métaphysique n'est possible, m elle l'est, que par l'accord et le jeu simultané de toutes nos facultés cognitives. Mais comrme toutes ces facultés tendent à se contredire, à s'exclure, à usprper le domaine d'autrui, la première chose à faire, avant de songer à leur synthèse, c'est de déterminer la nature, la portée, la fono* tion, la part de chaque facuKé dans le développement de la pensée et la formation de la connaissance. Cda fait, nous saurons à quoi nous en tenir sur l'imagination^ sur l'expérience, sur la raison, si les objets de l'expérience et de l'imagination sont des réalités ou de simples apparences, si les objets de la raison sont des vérités positives, ou des idées pures, de simjples principes régulateurs de l'expérience, ce que peut l'expérience sans la raison, et la raison sans Tex* périence. Quand nous serons bien fixés sur tous ces points, nous verrons si la métaphysique est possible, si c'est faute de méthode, ou parce que Tobjet lui manque, que jusqu'ici, malgré ses magnifiques développements et ses incontestables progrès, elle n'a pu se constituer à l'état de science. Nos prochains entretiens trancheront, je l'espère, la^jueslion.

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