HUITIÈME ENTRETIEN
Le Savaht. -^ Depuis notre dernier entrelien , il m'est V6Qu.une idée qui pourrait bien être la vraie solution du problème. Avant de nous remettre à la poursuite de la métaphysique, peut-être ferons-nous bien de l'examiner. Vous le voyez , mon cher philosopha , de quelque côté que 86 tourne la métaphysique, elle ne rencontre que dôs abîmes ou des impossibilités. S'adresse-t-elle aux sens et àJ'imagination, c'est le matérialisme avec ses illugtons grossières^ S'adresse-t-elle a la conscience, c'est le spiritualisme avec ses subtiles abstractions. S'adresse-t-elle à la raison, c*est l'idéalisme avec son mépris insensé de l'expérience et de la réalité. S'adress&-t*elle à toutes ces facultés à la fois^ c'est réclectisme avec ses contradictions et ses antinomies. Rien ne tient, tout croule sur ce sol mouvant du monde métaphysique. Quittons-le donc ; rentrons dans la réalité 6t dans la science. Né vous esMl pas enlm prouvé qu*i] n'y a de certitude et de repos pour l'esprit que là ? Les phénomènes î^ïït à la portée de l'esprit humain; mais les noumènei lui échappent. Il peut saisir tout ce qui tombe dans ses représentations, tout ce qui lui apparaît; mais le fond dea choses, l'absolu, Têtre en soi reste caché à ses investigations. Qu'il se contente d'étudier, d'analyser, de décrire, de classer les phénomènes, sans chercher à les expliquer ;
qiril se résigne i\ percevoir les choses, (el qu'il se les représenle, et à ignorer ce qu'elles sont en elles-mêmes.
Le Métaphysicien. — 11 serait dur d'en être réduit là.
Le Savant. — Il n'y a guère que vous, cher rêveur, parmi les esprits sérieux de notre lemps, qui n'ayez pu prendre encore votre parti sur le néant des spéculations métaphysiques. Si nous mettons de côté cette classe tirés nombreuse de philosophes qui, depuis le xviii* siècle, eullive avec plus ou moins de succès les science» morales^ sans- aucune préoccupation ontologique, et sans autre souci que l'analyse, la description et la classification exactes des faits, quelles opinions rencontrons nous sur les questions métaphysiques proprement dites? Des croyants^ des historiens, des sceptiques. Ces derniers, qui forment l'knmense majorité dans le monde savant, portent l'incrédulité métaphysique jusqu'à la plus parfaite indifférence ; ils ne veulent à aucun prix entendre parler de ces vaines recherches sur l'essence, la C4iuse, la fin, la substance des choses. Pour eux, Id préoccupation durahle de pareils problèmes est la marque certaine d'un esprit chimérique. Passe encore pour la jeunesse de l'esprit, l'âge des illusions; mais les esprits bien faits en sont bien vite déssd}usés. 11 n'y a que des maniaques qui puissent y persister, en dépit de l'expérience. Or îl en est des époques comme des individus ; l'ère de là métaphysique, et à plus forte raison de la théologie coïncide avec l'enfance et la jeunesse de l'humanité. C'est le beau temps, le moment de brillante éclosion des systèmes théologiques et métaphysiques. Mais toutes ces spéculations se dissipent, comme des rêves de nuit, devant la lumière de la pensée s'éveillant enfin à la science. Ce sont des revenants qu'il n'est plus permis d'évoquer en pleine philosophie moderne, au
LA. rilILOSOHUlË CRlTlQUIi:. SOI
milieu des magnifiques progrès des sciences physi(jues et morales fondées sur rcxpérience et Tinduction.
Le Métaphysicien. — Nous verrons si le dernier mot restera à cet orgueilleux scepticisme.
Le Savant. — En attendant, c'est un fait grave dans la situation générale des esprits, depuis près de deux siècles. On ne peut faire le même reproche aux historiens. Ils aiment, ils honorent la métaphysique; même ils la cultivent av^ un certain goût, s'ils ont de la subtilité et de la portée dans l'esprit, mais conmie un simple sujet d'histoire. Leur affaire est de mettre en lumière les systèmes métaphysiques, d'en montrer les différences, les rapports, la succession et Tenchahiement, même d'en déduire les lois de la pensée dans cet ordre de questions. Quant à la valeur philosophique, à la vérité de ces systèmes, c'est un poûjt sur lequel ils ne se. croient nullement tenus d'avoir une opinion. Ils prennent les doctrines métaphysiques, philosophies ou religions, comme des faits de rintelligence et de Tâme humaine, rien de plus. Toute la différence qui les distingue des sceptiques, c'est qu'ils trouvent un sujet intéressant d'étude et de connaissance là où les premiers ne voient que de puériles imaginations ou de creuses ahstractions, double tribut payé à la superstition et à Terreur par l'inexpérience de Tesprit humain. L'historien, assez indifférent de sa nature à la vérité des choses, est curieux et avide de réalité. Que celte réalité soit un phénomène de la Nature ou un phénomène de Fesprit, peu lui importe, pourvu qu'il ait une matière, un fait à étudier^ sans avoir à réfléchir sur le degré de vérité, de boQté^ d'importance des théories ou institutions qu'il enregistre.
Le Métaphysicien. -^ Je connais cette espèce d'esprits.
302 LA PHILOSOPHIE cniTIQDE.
Elle n'a jamais été plus commune que dans ce siècle qu'on pourrait appeler le siècle de l'histoire, aussi jusiement peutêtre que le précédent a été nommé le siècle de la philosophie.
Le Savant. — Restent donc les croyants. Ceux-là ont une foi, et même très profonde , très arrêté^^ si Ton en juge par Tardeur et Tintolérance de lieur polémique. Mais sur la nature et le degré de cette foi il ne faut pas se fier aux apparences. Au fond, c'est à Tautorité, à là révélation, à la parole divine que nos croyants font profession de croire. Quant aux doctrines niétaphysiques qui forment le contenu de leur croyance, ils n'en ont le plus souvent ni une intelligence assez nette, ni un senliment assez intime pour qu'on puisse dire qu*ils y croient réellement. Observez bien cette classe d'esprits, sans vous laisser prendre aui dehors; vous les trouverez plus instruits des formules qiïe des choses. Grattez le croyant ; sous une enveloppe plus ou moins mystique, vous reconnaîtrez bien vite le sceptique, ennemi de la raison et de la métaphysique. Les Malebranches et lesFéne- Ions sont rares, parnii les croyants actuels; les Paseals sont très comnïuns, sauf le génie.
Le Métaphysicien. — Cette remarque est très juste. La métaphysique aurait tort de compter les croyatits parmi ses adeptes sincères.
Le Savant. — Ainsi personne ne prend aujourd'hui la métaphysique au sérieux, ni ne croit qu'elle vaille les soucis et les angoisses qu'elle donne à ses malheureux amants. Vous êtes seul de votre espèce.
Le Métaphysicien. — Vous me faites trop d'honneur. Je connais des esprits sérieux et sincères qui cultivent librement cette science, au nom de la vérité et de la raison.
Le Savant. — Peut-être quelques rêveurs inlrépides
comme vou», dont la critique a Tait justice depuis Kant.
Le Métaphysicien. — La critique me semble Iriompher un peu trop tôt. Oubliez-vous que Kant n'a point tranché la question, et qu'après lui la métaphysique a refleuri de plus belle en Franco cl en Allemagne?
' Lb Savant. — Fn France, vous m'avez dit vous-même que la philosophie dominante, réclectisme n'a guère fait que ressusciter, par le souflle de sa puissante parole, des doctrines antérieures qu'elle n'a même pas su concilier. Quant à ceg-^rêves obscurs et bizarres que vous appelez la nouvelle philosophie allemande, vous ne croyez pas qu'ils puissent tenir contré la critique ?
Le Métaphysicien. — Obscur et bizarre, voilà bien les qualiflcations que l'esprit français applique à tout ce qui est profond et nouveau. Mais de quelle critique pariez-vous donc?
Le Savant. — D'une philosophie qui me semble la vraie f3onclusion de tout ce travail. Si tous les svstèmes se détruisent, si toutes les combinaisons de systèmes impliquent contradiction, n'est-ce pas un indice certain de Timpuissance^e la métaphysique ? Et dès lors n'est-on pas conduit à x^hercher dans l'analyse et la critique de l'esprit humain ItM-méme les causes de cette impuissance? C'est l'objet et TcBuvre de la philosophie crtrtçwe» Avant elle, des philosophe» avaient déjà relevé les erreurs, les incertitudes^ les mystères, les contradictions de resprit humain; mais ils n'avaient su en conclure que le scepticisme universel, système plus absurde et plus impossible que tous les autres, et qui tue la science elle-même avec la métaphysique. La philosophie critique fait au scepticisme sa juste part, quoi qu'en ait dit un iUustre personnage de notre temps ; elle renferme la
&Oli LA PUILOSOPiilË CRITIQUE.
science dans le strict domaine de Texpérijence, et ferme la porte à la métaphysique, qui no peut que fausser la science en s*y mêlant. Elle fait deux choses également utiles à Tes* prit humain. : en n^ême temps qu'elle mine définitivement les fondements de toute métaphysique, elle, établit solidement les bases de la science contre l'empirisme de l'école de la sensation.
Le Métaphysicien. — Et comment procède-t-elle pour démontrer sa thèse ?
Le Savant. — Elle prend successivement loutes les per ceplions, notions et conceptions qui ^rvent de base aux divers systèmes de la métaphysique, et les soumet -à l'analyse. Or la décomposition de ces données premières dans leurs éléments la conduit à reconnaître que les prétendus principes métaphysiques des choses ne sont que des formes de la sensibilité, de l'entendement ou de la raison, formes essentiellement subjectives, sans objet en dehors de l'esprit, sans autre usage que de représenter,, de résumer, de coordonner les phénonaènes donnés par l'expérience.
Le Métaphysicien. — Voilà une conclusion un peu hardie. Je ne serais pas fâché de voir la philosophie critique la justifier par des exemples. Je sais bien<)ue Kant l'a déjà fait; mais l'obscurité et la bizarrerie scolastique de sa terminologie m'ont toujours tenu en garde contre les résultats d'une analyse à laquelle, du reste, personne ne refuse la^profondeur et la solidité. Exposez-moi donc tout cela en^langa^ français.
Le Savant. — Commençons par les perceptions de la sensibilité. C'est sur les représentations d'étendue, de figure, de masse, de matière, de mouvement, de plein, de vide, etc., que sont, fondés le mécanisme, l'atomisme, et en général tout système matérialiste. Si vous décomposez la représen-*
talion de retendue, qu'y trouvez-vous? Une simple synthèse d'intuitions empiriques. C'est celte synthèse qui fait la Uaison, la continuité des éléments, l'étendue proprement dite. Mais eommait cette synthèse devient-elle possible ? Par l'espace. Or l'espace ne peut être ni l'étendue, ni aucun des éléments empiriques qui en fonpeni la représentation, puisqu'il est la condition de la synthèse de ces éléments. Bestedonc qu'il soit une forme de la sensibilité, la faculté représentative elle-même. C'est pour cela que toute conception relative à l'espace est a priori et. nécessaire. Donc Tétendue, telle que nous la représejite l'imagination, n'a aucun fondement dans la réalité, hors de notre représentation. Or toutes les autres représentations se ramènent à celle-là. La figure est l'étendue limitée. La masse est l'étendue compacte et agglomérée (1). La matière est l'étendue considérée dans ses principes ou parties élémentaires. Le mouvement suppose une autre perception que celle de l'étendue; mais pris tel que le représente l'imagination,, abstraction faite de sa cause interne, il n'est plus qu'im certain rapport des corps à l'espace et un mode de l'étendue. Le plein est rétendue sensible; le vide est l'espace. Donc toutes les représentations sur lesquelles reposent en dernière analyse vos constructions géoopélriques ou atomistiques sur la Nature n'ont point de fondement réel dans les choses. Donc^^s systèmes croulent par la base. Voilà pour le matérialisme.
Lb Métaphysicien. — Jusqu'ici vous avez beau jeu; vous avez certainement raison contre la métaphysique ma* térialiste. Avez-vous également raison contre toute meta*
(i) £b pbyiiqi»», le mot masse a un autre sens, détenniné par les expé^ riences de la balance. Ici il ne s'agit que de la masse géométrique.
SOéi LÀ PHILi^OPH» GBinOUK;
physique de ]a Nature ? L'espace, l'étendue, la figure, etc., ne sont-elles que les simples formes de nos reprësmtations, sans objet réel dans les choses elles-mêmes? G*est unenutre thèse, que je me réserve de discuier plus lard. Poursuivee votre critique.
Le Savant. — La métaphysique sphritualiste, ainsi que vous Taveï vu, e&t fondée sur un certain nombre de notions pre* mières de Tentendement, telles que les notions d^inité, de cause, de force, de substance, d'dwe, A^espfU.
Le Métapbysiciek. — U me semble que vous faites ose concision. Les notions que vous énumàrez sont propres à la conscience et non àFentendement; celui-<ci \m trans^ forme en idées générales et abstraites, mais il ne les donne pas.
Le* Savant. — C'est précisément ce qu'il s'agit de savoir. Votre théorie sur l'origine des notions d'unité, de cause, de force, de substance, d'âme, d'esprit, me semble un préjugé qui ne tient pas devant la critique. Vous croyez à la perception directe de toutes ces entité métaphysiques; en cda vous vous trompez. La' preuve en est dans les discussions sans fin qui ont pour objet de fixer la penséersor l'existence et la mn ture de ces entités. Si vous aviez rédUem^t Is emsdeooe immédiate de ce que vous appelez, da»» votre langage métaphysique, votre substance, votre âme, votre e^[>rit, dispntenez-vous encore sur la matérialité où Timmatérialité de votre être? Tout ce qui esl d'observation directe, d'rapérience intime^ ne tombe pas dans le dmiaiifie de la discussion. On croit invinciblement à ce qu'cm voit, à ce qu'on sent ; la démonstration n'a rien à faire en pareille matière. Pom* qui vœt, elle est inutile ; pourqm ne voit pas, eHe est impuissante. Yofilà pourquoi lé spirituaKsme s'évertue dépois deux
LÀ pRiLosoraifi cbitiqije; 807
ndUé an» à démontrer, sans convaincre, des vérités que l'on dit de sen» intime. Il n'en est rien. Pas plus que l'expérience des sen», l'expérience intime n'att^nt le fond des choses* Voiift avez vu tout à l'heuro que le sens externe ne fait que ftxifnir les éléments de nos représentatîoim ^ la représen-^ tation proprement dite n'a lieu que par une synthèse, dont le iMrîncipe est uniquement dans l'esprit. Il en est absolu-^ umA de même des perceptions de la conscience ) Texpé*rience ne nous en fournit également que les éléments, les pfaénomtees* C'est tme autre faculté que la conscience, c'est l'entendement qui rassemble ces cléments en une synthèse qa& Vous appelez cause , faculté ou substance, ftme ou esprit, selon que vous l'appliquez à un seul groupe ou à la totalité de» phénomènes. Ces termes métaphysiques n'expri^ ment donc pas des êtres réels, mais seulement dés synthèses de l'entendement auxquelles ne correspond rien d'objectif^ an moin» dans la perception. Votre illusion à vous et à tous les psychcdogues métaphysiciens, comme Leibnifz, Maiil6 de Biran et ioufflroy, est de croire que la perception a pouf objet immédiat antre chose que des phénomènes. C'est l'en* IttideAient qui, par une opération qui M est {»^pre, vous àMm» teiie unité purement formelle dont vons vmis ern^ jmasez de faire un être métaphysique.
> ht MÉtAraYsicaÉN. -^ Je fais mes réserves dur ce point; mris ce n'est pas le moment de les exprimer.
Lft SAtAinr. «^Cela po(^, toutes les notions qui fotment ktt données flremières du spiritualisme se ramènent à )a nùûùtt de eaose, de même que les représentations del'ima^ Kination se réduisent toutes à celle de l'étendue. La (wet Ml kf eame dans sa propriété la plus simple, le mouvement. tftsiiIttmM tti la eatfs^peififianeftte. L'toieeet la foi^
SOS LA t^HILOSOPHIE CRlTIQtJE*
vivante etséngible. L'esprit est Tâme intelligente, consciente et libre. Mais tous ces sujets divers, force, âme, esprit, ne sont que des synthèses d'âéments différents. Supprimez les phénomènes, il ne reste plus, en fait de substance et d'être métaphysique, qu'un acte de Tesprit, identique dans la diversité des éléments qu'il unit.
Le Métaphysicien. — Je ne sais pas ce qu'il en est pour les êtres, forces et âmes, dont je n'ai pas conscience* Mais pour l'être que je suis, pour l'esprit dont j'ai conscience, je ne puis me résigner à l'idée d'une simple synthèse ou collection de phénomènes.
Le Savant. — Je ne dis pas que la personne humaine, le moi que je suis, ne soit qu'une unité collective. Ce serait affirmer quelque chose, et le principe de la philosophie critique est de ne rien affirmer au delà de l'expérience. Je dis seulement que le moi que je sens est un pur phénomène. La preuve en est que je ne le sens jamais qu'en action. Ce n'est pas le moi en soi^ dans son essence méta|^ysique, que je perçois, c'est le moi agissant, parlant^ -pensant, sentant. Mais ce moi purement empirique ne doit point être confondu avec l'être métaphysique dont l'essence préoccupe vos spiritualistes. Kant l'a cl^iirement démontré. Du mdnaeDt que vous sortez du domaine des phénomènes attestés par l'expérience intime, vous nç trouvez plus rien, rien que la synthèse die ces phénomènes par l'entendement. Voilà ce que vous prenez, vous autres métaphysiciens , pour la • substance immatérielTe, âme ou esprit. C'est sur cette abstraction que vous fondez votre spiritualisme^ de. même que voti^Boatérialisme repose tout entier sur cette autre abstracticm de l'étendue, m comme toutes vos conceptions ^{^ritualistes sur la Nature et sur Dieu ne peuvent être qu« des iodiictioôis
lA PHILOSOPHIE CRITIQUE. S09
de rexpërience^ intime, il s'ensuit que ees forées, ces âmes dont vous peuplez rutiiversy que cet Esprit pur dont vous feites votre Dieu, Jie sont que des abstractions tirées d'une première abstraction psychologique. Tous ces êtres métapbysiques^ de{^uis Dieu jusqu'à l'âme humaine, se réduisent à de pures formes de l'entendement.
Le Métaphysicien. — Gela est dur à croire. 11 faut qu'il y ait là quelque vice d'analyse ou de critique que nous essayerons plus tard de découvrir. L'oracle de la philo- Sophie critique, Kant a émis cette conclusion. -Nous aurons à voir jusqu'à quel point elle est rigoureuse.
Le SAVikNT. — Je ne vois pas qu'il soit possible d'y échapper. Quant aux conceptions de la raison sur lesquelles vos idéalistes et vos panthéistes fondent leurs plus hardies constructions^ elles ne résistent pas plus à la critique que les représentations de la sensibilité et les notions de l'entendement sur lesqudles vos matérialistes et vos spiritualistes établissent leurs systèmes. Elles sont célèbres dans l'histoire de la métaphysique où elles jouent un rôle si brillant. Ce sont les intelligibles^ les idées de Platon et de Malebranche, les concepts de l'universel, de l'infini, de l'absolu, du nécessaire, de la Substance en soi, de la Cause première, etc. Or ces conceptions n'ont pas plus d'objet réel que les représentations de la sensibilité ou les notions de l'entendement. Pour les idéeset les intelligibles des écoles idéalistes, cela est évident, et il n'est pas aujourd'hui de métaphysicien sensé qui n'en convienne. Les idées sont des types qui n'eidstent qu'à l'état de pensée, soit dans la raison humaine, soit dans la raison divine ; les doctrines de Platon et de Malebranche doivent être comprises dans ce sens, sous peine d'absurdité.
MO J*k raiLOfioran utriQini.
Le MÉTAraTBiciEH. -^ Noug en Gonvrnions.
Le gAVANT. -^ Restent donc les oonceptions gupérieureg de rinfini, de l'absolu, de i'universel, du néceBsaire. Or veuillez réfléchir qu'elles ont pour oaractàre propre de ne pouvoir s'appliquer aux phénomènes de rexpérimce, pris en partie ou en totalité. Vous Tavez remarqué vousHnême; il est tout à fait impossible^ non-seulement 4 Timagination, mais à Tentendement, mais à telle faculté que ce soit, d'en comprendre, d'en saisir l'objet. Elles ont ceci de particulier qu^elles ne sont point de véritables conmissancei^ mais dte conceptions proprement dites.
Le Métaphtsicien. -^ Les métaphysiciens le reconnaissent ; mais ils ne trouvent pas que cela donne Id droit d'en nier la vérité objective. Ces conceptions ne sont point applicables aux réalités de l'expérience; rien de plus évident, puisque les choses de la sensibilité ou de la conscienœ sont toutes finies, relatives ^ contingentes, particulières, phé* noménales. Mais qui vous prouve que les conceptions de rinfmi, de l'absolu, du nécessaire, 4e Tuniversel^ de la substance, n'ont point leur objet en dehors et au delà do domaine de l'expérience ? '^
Le Savant, — > Qui me le prouve? Les antinomies, c'està-dire les contradictions auxquelles vient toujours se heurter la raison, quand elle essaye A'objeetiwr ses conceptions. Aussitôt qu'elle se hasarde à affirmer quoi que ce soit, relativement aux objets métaphysiques, la négation arrive et s'impose avec la même autorité que l'affirmation. Questions cosmologiques, questions théologiques, questions psychologiques, tout est sujet à conlriidiction, do moment que vous sortez de l'expérience. Soit I^ notion de rinflhi.- U y a Iong<^ temps qu'on dispute pour savoir si le monde est oulk^€»t pis
hk PHILOSOPHIE CRITIQUE. Mi
infini dans le temps et dans l'espace. Platon, Âristote^ les BtoïGÎens, les . néoplatoniciens, les théologiens chrétiens, Spinoaai et les philosophes de tous les siècles ont soutenu Tune ou l'autre thèse. Voulez- vous qu'on vous démontre que le monde est fini dans le temps et dans l'espace? Rien de plus facile. Qu'est-ce en efiet que le monde? Au point de vue du temps, c'est une série de phénomènes qui se succèdent; au point de vue de l'espace, c'est une epntinuité de phénomènes juxtaposés. Or toute succession, quelque longue qu'on la suppose ^ a une limite; toute étendue ou toute collection de choses étendues a des lK)mes, si loin que la prolonge Timagination. Voilà la thèse. Voiriez-vous qu'on vous démontre que le monde est infini dans le. temps et dans l'espace ? Gela n'est pas plus dif* ficile. Le supposer fini dans le temps, c'est admettre qu'il jexiste une durée en dehors de Têlre qui dure; le supposer fini dans l'espace, c'est également reconnaître un espace au delà de, toute étendue. Or la durée sans l'être qui dure, l'espace sans Têtre étendu, ou le vide absolu, ne sont que des abstractions de. la pensée. Donc, à moins d'aboutir au néanty pure négation sans objets au delà des corps, il ne peut y avoir que des corps; au delà de l'être qui dure, il ne peut ,y avoir que Têtre qui dure. Donc le monde est infini dans l'espace et dans le temps. Voilà Tantithèse.
Le Métaphysicien. — Je sais que la métaphysique s'agite dans cette alternative depuis plus de deux mille ans. . Le Savant. — Vous concilierez, s'il est possible, l'affirmation et. la négation. En attendant, la contradiction est flagrante entre-les deux thèses, et je ne vois pas ce qui manque à Tune ou l'autre démonstration pour être rigoureuse. Mais prenons un autre exemple ; soit la notion de
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la substance. Il y a bien longtemps aussi qu'on discute sur les principes élémentaires des clioses. Y a-t-il ou n'y a-t-il pas d'éléments véritables, de monades, d'atomes,' de principes indivisibles? telle est la question qui partage encore aujourd'hui le petit nombre de physiciens qui se préoccupent de mjétaphysique. On démontre fort bien que toute substance composée l'est de parties simples. En effet, qu'est-ce que le corps, tel que le perçoit l'expérience aidée de l'analyse ? Dn composé. Or, s'il est un principe qui, pour les physiciens, ait force d'axiome, c'est que tout composé suppose des éléments simples. Autrement toute composition, et par suite toute constitution des corps serait impossible. Voila la thèse. Mais, d'une autre part, tout élément est H)u étendu ou inétendu. Le supposer inétendu, c'est le réduire à une abstraction inintelligible. S*il est étefndu, il est divisible-. Dès lors la matière étant divisible à Tinfini, il n'y a pas d'éléments. On démontre donc également qu'aucune substance composé ne l'est de parties simples. Voilà rantilhèse.-
Le Métaphysicien. — Il n'est pas étonnant que- les physiciens et les géomètres ne soient pas d'accord sur la divisibilité ou l'indivisibilité de la matière. Les uns invoquent l'expérience et les autres la raison.
Le Savant. — Qu'importe, du moment que la contradiotion existe, que ce soit entre deux autorités différentes, si ces autorités sont également légitimes? Mais continuons. Soit la conception de l'absolu appliquée au princi[ie du monde. C'est encore un grand et interminable sujet de controverses que ce problème d'un premier Moteur. Où Aristote voit un principe nécessaire ^ xP'î ^vat, t'athéisme ne trouve qu'une inconséquence de la raison et une impossibilité logique. Qui a raison, qui a tort au fond? c'est fort difficile à déddoTi
Là raiLOSOPHB CRrriQIJK. Siâ
è en juger par les démonstrations contradictoires. Thèse du déisme : il'y a une Cause première à la série des mouvements qui se succèdent dans Tirnivers. En eflet, Texpérience percevant toute succession comme finie, Tinduction s'arrête forcément à un anneau de la chaîne, lequel devient alors le premier moteur du système. De même qu'il n*y a pas de composé sans éléments, de même il ne peut y avoir de système de mouvements sans un premier moteur. La nécessité logique est aussi forte dans un cas que dans Tautre; il n*est pas plus possible de remonter indéfiniment dans la série des causes que dans la division des parties. Thèse de l'athéisme : il ne peut y avoir de Cause première à une série infinie. Si l'expérienee ^'arrête à une Cause première, c'est qu'elle se repfrésente toute série de mouvements comme finie. Mais la raison, concevant comme infinie la succession des mouvements dont se compose la vie universelle, ne peut s'arrêter dans la série des causes cosmiques connues. Donc la conception d'une Cause première implique contradiction.
Le Métaphysicien. — Ici entre l'expérience et la raison l'antinomie est manifeste. C'est un fait grave en elTet que cette contradiction des deux grandes facultés de l'intelligence, el je comprends tout le parti que la philosophie critique en tire iùnite la métaphysique. Reste à voir si la difficulté est insoluble.
Lb Savant. — Soit la notion de Têtre nécessaire. Le monde est-il nécessaire ou est-il contingent? La discussion n'a pas élé moins longue, moins subtile^ moins bruyante sur ce point que sur les précédents. U est facile de démontrer chacune de& deux thèses. En effet, le monde est donné par Texpérienee comme un ensemUe de phénomènes contenant une série de changementis. Or tout ce qui change
5tft LÀ PHILOSOPHE CAITIQIIB-
isuppoge une cause de changement, jusqu^'à la cause absolument indépendante qui, seule, est vraiment nécessaire. Mais cette cause nécessaire fait elle-même partie du monde. Autrement comment serait-elle le principe des mouvements qui s^y produisent? Donc le monde est nécesi^aire, en tant qu'il possède en lui-même la cause nécessaire de ups mouvements. Mais voici la contre-partie de la thèse. Si le monde est lui-même ou contient Têtre nécessaire, alors ou bien la série de changements sera sans commencement, ou ce commencement sera sans ciiuse. Dans le (nremier cas, contradiction manifeste, puisque le monde seraità la fois contingent et dépendant quant aux parties , nécessaire et indépendant quant au tout. Dans le second, suspension inintelligible de la loi dynamique qui rapporte tout changement à uil point du temps. Donc le monde est contingent dans ses causes aussi bien que dans ses phénomènes.
Lb MÉTAt»HTsiGjEN. — IJuc pcnséc mc vient, en entendant toutes ces démonstrations contradictoires; c'est qu'il existp une logique supérieure qui doit triompher de ces difBcultés dans lesquelles se débat la logique ordinaire. •
Le Savant. — En attendant que vous la trouviez, vous me permettrez de m'en tenir h la solution de la philosophie critique, qui supprime les difficultés avec lés problèmes. Mais laissons le monde de côté. Aussi bien pourriez-vous dire qu'il est au-dessous de la portée de la raison ^Cherchons les objets de cette faculté métaphysique dans une sphère supérieure à l'ordre cosmologique. La théologie est la cour ronne de la métaphysique ; là il n'est plus question de phénomènes, ni d'expérience. Si les conceptions de la raison ont leur application quelque part, c'est dans une science où toute vàlté est a priori. Or je crains que cette^ mmf»
I^à PHli.OSOPiiIB CBITIQUE, 515
n'échappe point à la loi des antinomieg* Croyez- vous qu'on soit plus d'accord sur les questiops théologiques que sur les problèmes cosmologiques? L'histoire de la théologie rationnelle ne le montre pas. La théologie a été cultivée par les plus grands esprits, par les plus puissants génies qui aient honoré la philosophie. 11 n'est pas de science plus riche en démonstrations^ en considérations éloquentes, en hypothèses ingénieuses. Quelle est la démonstration qui ne soit pas contestée? Quelle est l'hypothèse qui soit généralement acceptée?
Le Métaphysicien. -^ Gela ne prouve pas que la théologie ^it i^ipossible. D'autres recherches ont présenté le même caractère à certaines époques. Elles n'en ont pas moins acquis Tautorilé de sciences, du moment qu'elles ont possédé la .vraie méthode.
Le Savant. — Soit ; c'est tout au moins une présomption. Mais si je vous montre que ces questions théologiqueâ sont susceptibles de démonstrations contradictoires, exactement conmie les questions cosmologiques, quedirez*vous?'Or il me semble que Kant et la philosopliie critique auraient pu faire le même travail sur les unes que sur les autres. Vous venez de «voir que, du montent qu'on essaye d'appliquer les (Kmceptsde la raison au monde réel, pris en tout ou en partie, OB va se heurter nécessairement contre une antinomie. Pareil sort attend quiconque tente d'assigner un objet à ces mêmes concepts, dans l'ordre théologique. Par exemple, tant que la théologie se borne à concevoir Dieu comme l'Être inOni, absolu, universel, principe, substance et fin de toutes (Dhosesy elle ne rencontre pas de diiTicultés. Les embarras et les contradictions commencent lorsqu'elle essaye de préciser, de réaliser cette conception, en ajoutant que Dieu est esprit pur, volonté libre, intelligence qui comprend et prévoit tout^
Si6 LÀ PHILOSOPHIE CRITIQUE.
providence qui embrasse tout dans son gouvernement, etc. Remarquez bien que, réduit à ses attributs métaphysiques y comme on dit, votre Dieu n'est qu'une abstraction. Vous êtes convenu vous-même , je crois, quelque part, que les concepts d'infini, d'absolu, d'universel, expriment une nécessité logique, une loi de l'esprit, et nullement un objet déterminé de connaissance. Dire en effet que Dieu est l'Être infini, absolu, universel, nécessaire, ce n'est pas faire voir ce (ju'il est ; c'est simplement montrer ce qu'il n'est pas. Ce n'est pas le définir en soi, mais seulement en regard des êtres attestés par rexpérience. Tous ies grands théologiens l'ont ainsi compris, soit qu'ils aient eu la prudence de se renfermer dans la conception des attributs métaphysiques, soit qu'ils aient senti la nécessité de préciser cette conception'par l'adjonction d'attributs psychologiques oa physiques.
Le Métaphysicien. — J'entends parfaitement cela.
Le Savant. ^^ Voilà donc Talternative à laquelle est condamnée la théologie : ou rester dans le vague et l'abstrait, en bornant la notion de Dieu à la conception de^s attributs métaphysiques; ou bien se heurter contre la loi des antinomies, en assignant à cette notion un objet précis. Le vide ou l'absurde, il n'y a pas de milieu pour elle ; vous allez en juger. Faisons de Dieu un pur esprit. Qu'est-ce que l'esprit? Quelle idée pouvez-vous vous en former ? évidemment nulle autre que celle que vous en donnele sensintime. L'esprit, pour vous, pour toute conscience humaine, c'est cette force simple, identique, active, douée de conscience, de volonté, de raison, qui fait notre personnalité. Or un pareil être, si fibre qu'on le suppose, subit, dans sa constitution et dans son action, la loi du temps et de l'espace ; il est essentiellement individuel, fini, relatif, contingent; variable.
Le Métàphtsicien. «-^ Oui sans cloute, Tesprit imparfait; mais Dieu est Tesprit pur et parfait.
Le Sayamt. — Esprit parfait! la question est précisément de savoir si ces deux mots n'impliquent pas contradiction.
Le Métaphysicien. — Vous ne pouver nier que la pensée ne conçoive un type parfait de l'esprit.
Lé Savant. — Certainement elle le conçoit, oomme elle conçoit Tin telligenee parfaite, la vertu parfaite, la beauté parfaite, la figure de géométrie parfaite, comme elle conçoit tous les types parfaits des êtres de la Nature. Seulement ^Ue sait bien que ces types ne sont que des concepts de l'entendement. Mais quand nous disons que Dieu est l'esprit pur, c'est d'un être que nous entendons parler et non d'un simple concept de la raison. Or le temps, l'espace, l'individualité, la limite, la contingence, le changement ne sont-ils pas des conditions inséparables de toute réalité, de la réalité spirituelle, aussi bien que de la réalité corporelle ? 11 est difficile de le nier. En tout cas, il est impossible de se faire la moindre idée d'un esprit pur, qui penserait, agirait, voudrait, ^ en dehors de toutes les conditions où pense, agit» veut Tesprit dont nous avons conscience, et qui nous a servi de type pour concevoir l'Esprit divin. L'alternative est rigoureuse. Si Yous idéalisez cet esprit au point de le dégager de tous les accidents de la réalité psychologique, vous le réduisez à une abstraction, à un pur concept delà pensée. Si vous le laissez dans les conditions de la réalité, vous ne pouvez plus le concilier avec les attributs métaphysiques qui font l'essence de la nature divine. Choisissez.
Le Métaphysicien, — Votre conclusion n'est pas difficile à deviner. Vous ne choisissez pas l'une des deux thèses^ vous les fiRippiîmez?
SIS LA PH1L0S01WS caoriQui.
Le Savai^t, — Je serais curieux d'apprendre commenton peut faire autrement. Mais poursuivons. Ce qœ j^ai dit de Pesprit, j6 le répéterai pour l'intelligence, la volonté, la conscience, la prescience, la prpvidence, pour tous les art» tributs, moraux que vos thédogiens anttmi^Mmiorphiitfes ajoutent à la notion de Ueu. Toih( ces attributif ne sont que des facultés, des opérations de l'homme transportées à Ueu par une induction arbitraire. Vous aurez beau les élever à la perfection, vous ne pourrez les soustraire aux ccuiditkm de la réalité. Ou si vous le faites, vous les détraisez en les dénaturant. Qu'est-'ce qu'une intelligence réduite à on aeld simple et immuable? Qu'est -ce^ qu'une volonté Ubre qui ne peut vouloir le mal ? Qu'est-ce que la emscienoe pour l'Être universel, et comment peutnl dire moi, lui pour leqnd il n'y a pas de non-moi? Comment accorder la presdenoe avec la liberté de l'homme? Comment coneiher la Providence avec rexistence du mal. Je sais bien que la théologie n'est jamais à court d'arguments, qu'à chaque difficulté, ékmpie objection nouvelle, elle oppose une théorie nouvelle/ on argument nouveau. Mais ne voyei^vous pas que c'est le labeur de Sysiphe roulant sans fin son rocher? l'admire llnfaligable pensée, l'indomptable espoir des théotogieiM recomm^içant sans cesse leur œuvre détruite el se eroyaiK toujours an moment d'en ânir ; mais je ne pois conwarver aucun doute sur le résoH«t. *
Le Métaphysicien. — Je conviens que la théologie est engagée dans une impasse.
Le Savant.— La psychologie n'est guère en meilleufV voie. On disputait bien avant ?Mon sur la sirtMSflance de l^e homme, comme sur la sobslanee des choses. Dc^» phei de vingt siècles, la métaphysique a entassé tm tt fto^
LÀ PHiLOftOPHtB CBItlâUS/ 319
blême des montagnes d'arguments et d'hypothèses contra-^ didoires. Sommes-nous fixés aujourd'hui sur ce point? Est-ce le spiritualisme, est-oe le matérialisme qui a eu le dernier mot? Ni l'un ni Tautre. La lutte continue entre les éooles contraires. Si elle est moins vive, c'est au discrédit de la métaphysique qu'il faut l'attribuer. Je crois bien qu'elle finira un jour, non pas £aute d'arguments, mais faute de (xwabattants. La psychologie expérimentale est une science positive et susceptible de progrès, comme les-sciences phy-^ siques et naturelles. Si elle n'est pas aussi avancée, cela tient sans doute à la nature de ses phénomènes, dont la déli* Àtesse et la rapidité échappent parfois à la réflexion la plus exercée; mais cda tient surtout à l'invasion de la métaphy* sique. L'unité, l'identité, l'activité, la liberté, la persmnalité du moi ne font questim pour personne, parce que ce scMDt des caractères de l'être humain directement attestés par la ëmscience. La psychologie eût fait sagement d'en rester lé. Mdheurc^sement la métaphysique a fait briller à ses yeux cette fatale idole de la substance^ qu'elle poursuit toujours vainement et qu'elle ne peut se résigner à abandonner. On s*est obstiné à chercher sous^ces divers attributs un être qui serait le sujet des phénomènes, la substance mystérieuse des siodes observables. On a imaginé cet être, esprit sdon les uns, matière selon les^ autres, comme si ces mots pouvai^t avoir un sens autre que celui que leur donne l'expérienûe. Appelez matière l'ensemble des propriétés qui constituent la réalité s^sible ; appelez âme ou esprit l'ensemble des attri* bots et facultés caractéristiques que vous révèle la conscience ; rien de mieux. Mais si vous essayez d'assigner un objet tran^ cendanf à ces notions empiriques de force, d'unité, d'identité, de liberté, depersonnabté, vous réalisez une abstraelionr Akxit
3âO LA PHILOSOPHIE CBiTtOCH.
viennent les difficultés et les contradictions. Si votre substance est esprit, comment se fait-il que le corps, l'appareil wganique, ait uneielle influence sur les phénomènes et facultés qui lui sont propres? Si elle est matière, comment expliquer Tinfluence, Taction directe de la vie morale sur la vie physique, la première ne pouvant être qu'une simple résultante de la seconde ? Dans Thypothèse d'une substance unique, matérielle ou spirituelle, l'opposition, la lutte du physique et du moral, les réactions singulières, mais réelles, qui marquent celte lutte, sont impossible-s. Dans l'hypothèse des deux substances de nature différente, ce qui devient inexplicable, c'est le rapport, toute espèce de rapport entre le corps et l'âme. Le spiritualisme de Platon et dç Descartes, Y animisme de Stahl, le matérialisme de, Hobbes et des atomistes vont se heurter également contre l'expérience. Il n'est pas une doctrinç métaphysique sur le principe des phénomènes de conscience^ qui ait pu résister à. la double épreuve du temps et de la critique. Ici encore^ pour supprimer les difficultés, il faut supprimer le problème.
Le MÉTAPHYsieiEN. -r C'est-à-dire chasser les substances et les causes de la science, et n'y conserver que les phénomènes et les lois.
Le Savant. — Précisément. C'est la réforme qjje les sciences physiques et naturelles se sont décidées à faire il y a deux siècles, et vous savez combien elles ont eu lieu de s'en féliciter. Tant que la métaphysique a régné çur ces sciences, tout progrès, ou à peu près, a été impossible. C'est elle qui leur a légué la vieille philosophie des atomes, la théorie cartésienne de la substance inerte, hypothèses si contraires à l'expérience, et dont elles ont tai^t de peine à se débarrasser. La psychologie n'en est pas encore là malheu-
U raiLOSOPfilE CRItlQUE. S21
reusement ; mais elle y tend [lar les travaux de tous les bons esprits qui la cultivent, depuis Kant et les Écossais. La meta* physique est une sirène qui ne séduit plus que les oreilles novices.
Le Métaphyskuen. — Soit. Mais si la métapbjsique n'est qu'illusion, pourriez-vous m'expliquer pourquoi Dieu a donné à Tbomme la faculté métaphysique, la raison ? Je compi^ndrais une lacune dans le système des facultés hu* maines. Mais une faculté plus qu'inutile, essentiellement trompeuse, voilà ce que j'ai peine à admettre dans l'œuvre divine,' conçue partout ailleui^ avec tant de prévoyance et de mesure.
Le Savant. — La raison n'est point une faculté meta* physique; la définir ainsi, c'est confondre l'usage avec l'abus. Quand vous cherchez, dans vos systèmes, à réaliser les concepts de la raison, à leur assigner pour objets des principes, des substances, des entités ontologiques, vous abusez de la raison, vous n'en usez pas.
Le Métaphysicien. — Où est donc l'usage alors ?
Le Savant. — t Gomment usez-vous des concepts de l'entendement? Est-ce que vous rapportez vos idées, vos notions, vos types des choses à des objets adéquats, à des êtres véritables, subsistant dans la Nature? 11 n'y a que Platon, Malebranche et leurs disciples qui aient eu cette fantaisie peu philosophique, et encore c'est entendre la lettre plutôt que l'esprit de leur doctrine que de l'expliquer ainsi. Le ' sens commun prend les idées pour ce qu'elles sont, pour de pures pensées de noire esprit. On sait parfaitement que leur supposer des objets en dehors de l'entendement, c'est réaliser des ab^hractions. Est-ce à dire que ces concepts ne soient d'aucun usage et que lentendement soit une faculté inutile?
£23 Là philosophie cftifiùd^;
Loin de là. Les concepts intellectuels g appliquent aux phénonoènes de Texpérience pour les ramener à des lois et à des classes ; la fonction de Fentendement est de convertir en notions, et par suite en jugements et en raisonnements, les intuitions de la sensibilité. Je n'en connais pas de plus considérable parmi les opérations de la pensée. H en est de même de la raison : de ce que les concepts rationnels n'ont point d'objet propre et déterminé dans la réalité, il ne faut pas en conclure qu'ils n'y ont aucune application possible. Leur usage est réel, incontestable; il est analogue à celui des concepts de l'entendement. De même que cette dernière faculté, la raison a pour fonction de ramener des éléments à une synthèse. Seulement^ tandis que la synthèse de l'entendement a pour éléments des intuitions de la sensibilité, la synthèse de la raison a pour éléments des notions de l'entendement. Si l'une s'appelle classe, type ou loi, l'autre se nomme théorie ou système. Or la science^ qui se passe fort bien de métaphysique, ne peut se passer de théories et de systèmes. C'est par ces procédés qu'elle simplifie, coordonne, organise les observations ou les démonstrations dont elle se compose, et mérite son nom de science. Je pourrais en citer des exemples dans toutes le» catégories dé la pensée. S'agitril de la catégorie de l'étendue et des sciences géométriques qui s'y rapportent? La raison aide rimagina« tion dans ses constructions et ses figures^ eri lur faisant concevoir une étendue abstraite qui est Fespace, indépendamment de toute espèce de œrps pris dans le sens physique du mot; Il est bien entendu que cette conception n'a point d'objet dans la réalité, que Tespace ou le vide n'est qu'une abstraction, que l'étendue n'est pas une propriété des'coiT)S mais 4e l'espace ^ que par conséquent toutes les con-
LA PHILOSOPHIE CRlTlQtE. 838
struptiODB quiont pour base la dislinction du plein et du vide, de l'atome et de l'espace, n'ont aucun fondenient dans la réalité, et n'ont pas d'autre usage que de r^résenter les phénomènes à notre imagination. Mais qu'est'K^e que tout œlfi fait à la géométrie ? En est-elle moins vraie et moins utile pdur oela ? S'agit-il de la catégorie de la substance pt deg scîMves obimiques ? La raison intervient pour pousses la divifulon et la décomposition des composés jusqu'aux élémeptoies plus simples possibles. C'est elle qui dirige^ qui stimule l'expérience, non dans la poursuite chimérique de Fitome, de la vraie matière élémentaire, mais dans le cours tedéfini de sesanalyses. S'agit-il de la catégorie de relation et des sciences physiques? La raison ne permet pas à l'expé^ rience et à l'induction de s'arrêter dans la série des causes; elle les conduit de cause en cause, de loi en loi, leur faisant remonter une échelle indéfinie dont le dernier degré ne peut toe ni atteint, ni même conçu par la pensée. Exemple^ la 1(M d'4itthiction appliquée d'abord à notre [danète, puis au ayetème scHatre, puis à l'unîvera entier. Mais ceci n'a rien de commun avec la recherche du premier moteur. S'agit-il de la catégorie de la qualité et des œuvres esthétiques et mo<* ralag? La raison^ par le sentiment de l'idéal, aiguillonne le génî&de l'artiste qui, sans cela, se reposerait complaisanun^it dimli contemplation et l'imitation servild de la réalité. Pour être sans objet, cet idéal est-il sans usage ? Demandée à l'ariii^ oè qo^il en pense. Que hii importe qu'il soit un être réel^ ou une idée, pourvu quil Téclaire et l'inspire? De même, par le fieaiir ttieat <)» la pierfection, la raison soutient, stimule l'àme de l'homme toujours trop disposée à se contentev d'une pratique Mii§nri et d'une vMlu mcmdaine. Que le type de perfection» d« jtitiée, et sidiileté^ d'héroïsme conçu par la raison huttiiiiM
82& LA l»HILOSOt»Hf£ CRlTlOUC^
soit un être réel et vivant, ou une simple pensée de Tèsprit, il n*en est pas moins la lumière et la loi des consciences. S'agit-il enfin de la catégorie de Tunité et de la philosophie générale des sciences?La raison étend indéfiniment Thorizon de la synthèse, transportant la pensée et la science d'un système plus étroit à un systràie plus large, leur proposant pour but de leurs efforts persévérants un idéal d'unité et d'universalité qui recule toujours, à mesure que la philosophie des sciences croit le saisir. Illusion pour la métaphysique, cet idéal est l'âme de la science et le principe de toute synthèse. Supprimez-'le : plus de théorie, plus de système, pluâ d'ensemble ni d'ordre dans les recherches et les résultats scientifiques, plus de philosophie, en un mot. Remarquez que je ne dis pas : plus de métaphysique. Si celle-^i est inutile et même nuisible à la science, celle-^là, au contraire, en forme le complément nécessaire ; car elle est à la science dans le rapport étroit de la synthèse à l'anal}^. Je sais bien que certains savants la confondent avec la métaphysique et l'enveloppent dans la même proscription. Mais la méthode de ces savante a un nom bien connu dans notre histoire : c'est l'empirisme. Or si la métaphysique va au delà de la science, l'empirisme reste en deçà. La vraie science ise garde également de ces deux ^xcès ; autant elle repousse l'abus métaphysique de la raison, autant elle en réclame l'usage phibêophique, ^ .
Le Métaphysicien. — J'admets votre distinction de la métaphysiqneetdela philosophie, et vous sais gré de garder celle-ci en sacrifiant celle-là> Seulement j'hésite toiigours i consentir à ce sacrifice.
Le Savant. — - Il faudra bien que vous vous y décidiez^ en présence de l'autorité toiyours croissante de la philo-
LA PHILOSOPIIIB CRITIOUE. 835
sophiè critique. Considérez un peu Tétat actuel des esprits et des écoles. Toutes les sciences proprement dites excluent aujourd'hui la métaphysique de leurs recherches. Cette exclusion est plutôt instinctive que raisonnée; mais elle n'en est pas moins décisive. Quant aux écoles qui se préoccupent de métaphysique, il est visible que la plus accréditée est précisément celle qui n'en parte que pour en faire voir le néant. Le n^atérialisme, depuis les coups qui lui ont été portés dans ce siècle par la critique des écoles spiritualiste, rationnaliste et théologique, a perdu la confîance naïve et la ferveur enthousiaste de ses apôtres de Y encyclopédie. S'il est encore un préjugé d'imagination pour le vulgaire, il ne compte plus dans le monde savant qu'un bien petit nombre d'à-* deptes. 11 n'a plus le verbe haut ; il ne croit plus que spiritualisme et absurdité , théologie et superstition soient synonymes. Il est devenu timide et silencieux, par décou-^ ragement plutôt que par modestie. Et encore les matéria^ listes d'aujonrd'htti sont plutôt des revenants du dernier siècle que des enfants de la philosophie contemporaine. Broussais n'a guère été qu'un anachronisme, malgré toute l'ardeur de sa conviction et l'énergie de sa parole ; il était plutôt inspiré par k» vieux arguments de la tradition. que par les analyses et les observations de la science actuelle. Ce qui le prouve, c'est que son école s'éteint bien plus sous les méfiances des physiologistes que sous les attaques des métaphysiciens. La phrénologie tient bon, malgré les paradoxes de Gall et de Spursheim, qui d'ailleurs ne faisaient pas profession de ma«térialisme. Mais si elle a de Tavenir-, c'est parce qu'elle commence à se dégager des faux principes de l'école qui Ta compromise en l'adoptant. Son divorce avec la métaphysique matérialiste et son retoiur aux méthodes purement scienti-
d96 hh PHILOSOPHIB CaiTlQUE.
fiques est encore une preuve du di&erédit du matérialistnev Lb Métàpatjsiqien. -^ Cela est parfaitement enct* L« Savant, r — D'une autre part, fie croyei; pas que ce discrédit ait tourné au progrès du spiritualisme. On applaudit à ses critiques de la doctrine contraire, quand elles sont fondées slir robservâtion et l'analyse; maison «ceueille très (roidement ses propres conclusions. Il ne faut pas vous laisser prendre m% apparences. 11 règne dans le monde oHicielun spiritualisme de convention, plutôt que de croyaticeé Qn professe cette doctrine, comme on professe telle religion aujourd'hui, par un sentiment tout politique de conservation sociale; on prend, comme on dit maintenant, la doctrine par son côté pratique, tout en étant fort peu convainod^de sa vérité théorique. Au fond qui se soucie des arguments^ des méthodes, des principes sur lesquels le spiritualisme est fondé? Les partisans sincères de Platon, de Descartes, de Leibnite^ de Maine deBiran sont fort rares dans le monde savant. Ce n'est pas le spiritualisme, c'est le scepticisme qui a gagné le terrain perdu par le matérialisme. La méttphysiqde de la sensation avait paru claire comme l'évidence aux «avants du dernier ^ièole. Cette illusion s'est évanouie. Mais si l'on a cessé de croire à la métaphysique des sens, œ n'est pas qu'on fiit disposé davantage à croire à cdle de l'esprit. Quant au petit nombre de philosophes sincètes qiii forment de notre temps l'école spirttualiste proprement ditéy je vois hien chez eux de la conviction, de l'éloquencei du style ; j'y remarque peu de fécondité et d'originalitéi Dans chaque grande époque philosophique, les mémei systèmes, lés mêmes types généraux de la pensée se reproduisent sam doute, mais eA se renouvdarit et en se transformant par les faits et lès idées que heur apporte la sdènce
LA PIIILOSOPHIK CRITIQUE, ^7
coHtemporaiue, C'est ainsi que la métaphysique, bien que L'hypothèse ftoit son essenee et Tabstraction sa méthode, s'est mise dans tous les temps en harmonie avec les progrès des sdences positives. Or je ne vois pas quelle transformation le spiritualisme de nos jours a subie. C'est toujours Platon, DescarteS) Leibnitz, quand ce n'est pas le spiritualisme de la théologie chrétienne. L'histoii^ et la tradition font, sauf la forme, à peu près tons les frais du spiritualisme moderne, comme en général de toute la métaphysique de notre temps. Le plus original de nos philosophes spiritualistes, Maine de Biran, est plutôt un psychologue qu'un métaphysicien» Dans «i métaphysique, il ne fait que reproduire le dynamisme de Leibnitz, en l'appuyant, il est vrai, d'une psychologie neuve 9t féconde. Je suis loin de nier le mérite psychologique ou historique des travaux sorti» de celte école depuis quarante 900; mais j'ai, beau chercher, je n'y aperçois aucune conception^ métaphysique un peu nouvelle. Ce n'est donc pas |riu9 dans le spiritualisme que dans le matérialisme qu'il £iut chercher la philosophie dominante de notre siècle. Le ^ÉTAPHTsiciER. — J'cu convicns encore. ' Le. Savaut. --^ Serait-ce par hasard dans Tidéalisme ? C'est bien la plus impopulaire de toutes les écoles, et la plus tntipathique aux habitudes et aux méthodes de l'esprit contemporain. On trouve encore des matérialistes parmi les eiprits grossiers qui aiment les conceptions claires et faciles pour l'imagination; On trouve des spiritualisles parmi les moralistes qui se préoccupent surtout des conséquences Boorales et sociales de& doctrines métaphysiques. Où trouvet*on dea idéalistes? Ixs abstracteurs de quintessence sont deventis bien rares. Par où les théories de Platon, de Plotin, de-Mçdebrtiicbe^ de Berkeley et autres «péculatife abstraits
S28 Ik PHILOSOk»HIE eniTIQUE.
attireraient*-etles la phtiosopliie toute positive et toute pfa* tique de notre temps ? Si Spinosa séduit bon nombre d'esprits élevés, ce n'est ni par sa méthode géométrique ni par sa dialectique à outrance, mais par la conception païUhéistique qui en fait le fond. Le panthéisme poétique de nos jours ne ressemble guère au panthéisme logique de Spinossi ; 11 se garderait bien de l'invoquer, s*it le connaissait mieux. Le premier est vivant et vague comme un sentiment , tandis que le second est sec et précis comitie une formule. L'idéalisnjie proprement dit n'a nullement profité de cette popularité réelle d*une doctrine encore à Tétat d'aspiration; il est resté dan& l'histoire, objet d'érudition et non de foi. Nous parlions tout à l'heure du peu d'originalité des écoles spirttualistes et matérialistes. Encore pourtant ces deux écoles existent-elles parmi nous; mais où sont les philosophes idéaliste?
-Le Métaphysicien. — En effet je n'en vois pas d'originaux.
Le Savant. — Je n'en vois d'aucune espèce, ni originaux, ni de tradition. Reste donc l'éclectisme, dont il serait injuste de nier le succès. Cette école règne depuis trente ans sur le monde philosophique, non -seulement par le talent et l'activité de ses adeptes, mais aussi par le goût de Tespril contemporain pour ses méthodes et ses conclusions. L'esprit de ce siècle est l'amour et l'intelligence de l'histoire. Or tout esprit historique est plus ou moins éclectique. En ce sens, l'éclectisme pourrait être considéré comme la philosophie dominante, s'il était réellement une philosophie. ^ Le Métaphysiqen. -r-Ët que lui manque-t41 pour cela?
Le Savant. — Voiis l'avez vous-même montré. Éclectisme signifie un choix entre des doctrines connues. Eu sup« posant ce choix excellent et toujours opéré par une critique sûre, ce serait encore de lliistoire et non de la philosophie.
LA raiLOSOPHIB CRITIQUE. 32^
Tout s)'$tème philosophique est une création, qu*elle soit préparée ou non par l'érudition histoHque. Toutes les doctrines du passé, en ce qu'elles ont de vrai , peuvent sans doute entrer dans la doctrine nouvelle, supérieure en étendue ou en profoïideur. Mais alors elles y perdent leur forme' systéthatique et exclusive. C'est ce qui est propre à toutes les grandes œuvres philosophiques, au platonisme, au néoplatonisme, à la phihisophie de Leibnitz, àla nouvelle philosophie allemande. La contradiction a disparu avec les systèmes ; la conciliation g'tet opérée au sein d'une idée supérieure, entre les divers points de vue ou principes dont chaque système élait un développement exagéré. Est-ce là l'œuvre de l'éclectisme?
Le Métaphysicien. — Non assurément.
l« Savant. — L'éclectisme proclame que la vérité est dans \cs systèmes, sans s'inquiéter de faire voir comriient toutes ees vérités, contradictoires en apparence, s'accordent en réalité. Aussi ne faut-il pas s'y tromper. L'éclectisme n'est ou n'a été populaire que parce qu'il dispense d'avoir un système. Sans avoir jamais été un système, il à été une excellente école de critique historique, tant qu'il n'a écouté que la voix de la vérité et de la logique. Aujourd'hui, sauf de rares exceptioils, les préoccupations de toute espèce^ théologiqueschez les uns, politiques chez les autres, morales et sociales chez les plus sincères, lui ont fait perdre son indépendance philosophique. Les esprits libres s'en retirent ou n'y entrent plus. Après le premier éblouissement cause par la résurrection des doctrines du passé, la Vie et la popularité délaissent de plus en plus cette école. Là voici qui s'efface derrière tes systèmes qu:*^elle avait la prétention d'absorber, et va se perdre dans Platon, dans Descartes, dansI^inûtZé Les beaux jours de l'éclectisme sont passés.-
230 L4 PHILOSOPHIE CBITIQUE.
Loin de poursuivre Bes conquêtes dans le inonde philoso^ pbique^ il ne peut même garder ce qu'il a oofK{uis tout d'abord par sa science et son éloquence; il n'es^ plus accepté que comme école d'érudition. Ce n'est point là qu'il fautd)ercher la vraie philosophie du xix^ siècle. iS^ récleo» tisme çn a tenu la première moitié, la dernière app^irtiaot à une autre école.
Le AfÉTAPHTsiafiN. — Je prévoi» votre conclusion. Sur les ruines de toutes les écoles dogmatiques, vous voulez élever votre philosophie critiqw» Mais vous vous pressez un peu, ce semble. Dana ce tableau des écoles contemporaines, vous n'avez oublié que l'Allemagne. Or^ d'il est un mérite qu'on ne puisse contester à cette philosophie, c'est d'être actuelle et originale. Quand vous vous plaigne de ce que Ift philosophie de notre siècle, matérialisme, spiritualisme, idéalisme, éclectisme n'est guère qu'une œuvre de tradition-, voua n'aves peut-être pas tort pour la France, pour l'Italie, pour T Anglesterre. Mais la philosophie allemande sent trop son cnl,pasae»* moi le mot, pour qu'on puisse douter un moment de son ori-' gine. Elle est bien fille de Kantet de la pensée gertnanique. On la reconnaît à la hardiesse de sa méthode, à l'obscurité de aea formules, à l'étendue et à la. fécondité de sea con* ceptiens :
Pfttait Inceaiii âea»
Le Skyj^^t, -«*- Je sais que sur ce wi fécond tous les syi^ tèmes métaphysiques ont fleuri déplus belldi au grand jour du XI&* siècle et en plein développement des acieaées positives. Mais leur obscurité même, leur étrangeté^ le discrédit dont ils sont atteints, aujourd'hui dans leur propre prtrie^ m'autorisent* malgré mcm incômpétencei» a leur MftMm* imA
L4 PHILOSOPHIE GRITIOUE, M(
droit à la dotnination des esprits. Ils ont pu les surprendre plir la puissanœ et Taudace de leurs spéculations i ils ne les ont point définitivement conquis, même en Allemagne. Y a4-il dans les profondeurs de cette philosophie assee de vérités solides pour mériter un succès durable^ quand elles auront passé par l'épreuve de la critique française ? c'est un point que je vous laisse à décider. Il n'y a que les sots qui dédaignent ce qu'ils ne Connaissent ou ne comprennent pas. Toujours est«il qu'en Europe aujourd'hui, dans le monde philosophique et savant, la métaphysique allemande n'a DBllement l'autorité d'une philosophie dominante. Je m'en tiens à ce fait.
Le MÉTAPHYëiGiEN. — Il cst incontestablc, quelle que soit la valeur intrinsèque des doctrines.
Le Savant. — Vous voyez où en sont toutes les écolea dogmaliques. Impuissance et isolement, tel est le mot dci leur situation. La seule école philosophique de notre temps qui grandisse sensiblement et fasse des conquêtes dans le monde savant, c'est l'école critique. Depuis l'œuvre immor^^ telle de son fondateur, la Critique de la raison pure, jusqu'aux deniiers travaux de ses jeunes adeptes, comptez les œuvreb fécondes , les nom» considérables , les progrès de tout genre de cette école dans toute l'Europe ! En ramenant la raison d son usage légitime et la philosophie à son véritable objet, Kant a opéré dans le monde savant une révolution qui ne peut, se comparer qu'à la réforme de Bacon et de Des- Girtes^ pour la grandeur des résultats. Philosophie de la nature, philosophie de l'esprit^ philosophie de l'art, philoso- (diie djd k religion, philosophie du droit, Kant a renouvelé ou créé toutes ces sciences, en les délivrant des spéculations aiétHphyfikiues et en les fondant sur l'analyse; La philosf^hie
iSi LA PHILOSOPHIE CRITIQUE.
critique, née de celle révolulion, relranche sévèrement du cercle de ses études toute recherche ontologique^ laisse à la vieille métaphysique ses discussions sans fin sur les êtres et les principes, sur la cause et la matière du monde, sur le principe interne des phénomènes moraux, sur la nature du beau, sur le souverain bien et Tordre universel, sur Texistence et les attributs de TÊtre qui fait Tobjet des croyances religieuses, pour s'occuper exclusivement des facultés, des mélhodes, des procédés, des idées, des sentiments, des instincts, des besoins de Tâme et de l'intelligence humaine. La vérité objective des théories; des systèmes et des croyances n'est pas ce qu'elle recherche ; son unique objet est d'en découvrir la nécessité logique, la loi, dans toutes les catégories de la pensée. Aussi voyez les progrès de la philosophie morale, de la philosophie naturelle, de l'esthétique, de la symbolique, delà philosophie du droit, de l'histoire de fe philosophie depuis la réforme de Kant. La critique, la vraie critique date de ce moment. En Allemagne, Lessing, Goethe, Schiller, Winkelmann, Kreutzer, pour ne citer que les plus illustres, sont de cette école. Enr France, la critique esthétique, la seule qu'ait encore osé aborder le timide génie de nos écrivains, se fait d'après les principes et les procédés de la réforme kantienne ; et cela tout naturellement, sans que le plus souvent la critique française ait le secret de cette réforme. Sans parler de la critique purement empirique, fondée sur l'analyse littéraire et sur l'éruditian, la critique philosophique, comme celle de Joutfroy par exemple, recherche les lois de nos sentiments et de nos jugements esthétiques, abstraction faite des objets qui correspondent dans la ré^alité à ces sentiments et à ces jugements. Dans d'autres sphères de la pensée, dans l'histoire de la philosopbiçet dans
rhistoire des religions, il se forme chez noi>s une école de critiques qui laissent ta le prétendu fond des choses, le côté ontologique et métaphysique, fiour le côté purement psycho* logique des systèmes philosophiques et des croyances religieuses. Dans rhistoire de ces systèmes et ^e ces croyances, elle ne cherche, elle ne voit que les lois de la pensée^ le jeu des facultés humaines. Elle les décrit, les classe, les juge en les rapportant à ces lois et à ces facultés. Elle se garde de rien affiimer sur la vérité ou la fausseté de leurs objets, chose illusoire ou inacce-ssible à Tesprit humain ; elle se borne à les ramener à des types simples ou complexes, faisant exactement la part, non du vrai et du faux, nvais de la raison et de rimaginatioD, de la lumière et du n^ystère» delà nécessité logique ou pratique et du caprice individuel. Une pléiade de jeunes savants, es(H*ils pleins de sève et de sagacité, sont entrés dans cette voie (1). J'espère bien que les œuvres complètes et décisives ne se feront pas attendre ; mais déjà c'est la seule école qui i^ développe et se propage dans le monde savant. Si les grands noms de la philosophie française con-
(1) Le mot Dieu étant en possession des respects de rbumanité , ce mot ayant pour lui une longue prescription et ayant été employé dans Jes belles poésies, ce serait renverser tontes les habitudes de langage que de rabandoQtier. Dites aux simples de vivre d*aspiralions à la beauté^ à la bàniémûnit, ces mots n'auraient pour eux aucun sens; dites-leur d'aimer Dlea,ils vous comprendront à men'eille. Dieu, Providence, immortalité, autant de lk>ns vieux mots un peu lourds peut-être, que la philosophie interprétera dans des sens de plus en plus raffinés, mais qu^elle ne remplacera Jamais avec avantage. Sous une forme ou sous une autre, Dieu sera tVNijoura le résunié de nos besoins 8upra-sensibles,Ja catégorie de Vidéal^ c*est-à-^re la forme sous laquelle nous concevons Pidéal, comme Tespace et le temps sont les catégories des corps, c^est-à-dire les formes sotis les-* fuellea nous concevons les corps. »
Ernest Resan, Ét%kde$ d'khtoire rdigieuêe.
âM LA PEIIL080!>H1B CfîfTIÛUÊ;
temporaine appartiennent encore aux écoles dogmatiques, il est visible que la vie, ractivité, le progrès, Tinfluence passent à l'école critique. Lèvent souffle plus que jamais de ce côté; Fesprit du siècle, essentiellement historique et scientifique, la favorise. Elle est la seule qui trouve grâee et faveur chez nos historiens et nos savants^ fort antipathiques aux spéculations métaphysiques.
Le Métaphtsicieh. — N'est*oe pas dePécole positive que vous voulez parler ?
Le Savant. — Non. L'école positive n'a de commun avec l'école critique que la négation de la métaphysique. C'est une philosophie dogmatique, issue de Técolede la sensation, dentelle peut être considérée comme le dernier mol, la forme la phis rigoureuse. Cette école ne nie pas seulement la portée ontologique des spéculations niétaphy* siques, elle les dédaigne et n'en tient nul compte. Elle ne leur reconnaît aucune racine dans la nature humaine et les réduit ^ de pures aberrations de Tesprit, explicables dans son enfance, intolérables dans sa maturité. L'école critique, au contraire, ne dédaigne, n'exclut aucun des grands systèmes, aucune des grandes croyances de Tesprit, Elle croît fermement, sur la foi même de l'expérience, que ces systèmes et ces croyances répondent à des lois nécessaires de la pensée, à des besoins indestructibles dé Tâme. Elle en reconnatt d'ailleurs, toujours sur le témoignage de l'expérience, l'utilité et même la nécessité pratique. C'est dans celti^ conviction réfléchie qu'elle ne se montre hostile à moub système même contradictoire, à aucune croj-ance même superstitieuse, pourvu qu'ils aient l'autorité de faits généraux et durables. Et en cela elle est tout à fait cooséquwHf à sQn prindpe erîtique^ Comme^ en toute question métaphy-
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sique ou théologique, philosophique ou religieuse, ce n'est pas le fond, l'objet qu'elle regarde, mais uniquement l'esprit, le sujet , elle ne se contredit nulleiïient en maintenant comme psychologie ce qu'elle repousse comme métaphysique. En un mot, de l'école positive à l'école critique, il y a toute la distance du dogmcUisme au criticisme. L'esprit dogmatique de la première est étroit, mais il n'en est que plus affimatif et plus absolu. Il ne croit qu'à ce qu'if voit, mais il y croit fermement. Il mutile la réalité, il mutife l'intelligence, il manque du sens métaphysique et même du sens psychologique. L'esprit critique ne manque d'aucun sens, ne méconnaît aucun côté de la réalité ; il conserve, dans le domaine de la pensée et de la science, la conscience à côté de l'expérience sensible, la raison & côté de Tentendement. Vrai secrétaire de l'âme humaine, il écrit tout ce qu'il plaît à celle-ci de lui dicter, renvoyant à la métaphysique la tâche impossible d'en déchiffrer le sens caché.
Lb Métaî^tsicien, — Je vois que la philosophie critique ne pèche point par exclusion. Elle comprend tout, accepte tout avec une égale faveur, c'est-à-dire avec une égale kidifférence. Le critique est comme l'historien qui s'inquiète dé la réalité, nullement de la moralité, de la (inalité, de la vérUi des événements.
Lb Savaut. — Ne confondons pas l'esprit critique avec Tesprit historique. Celui-ci accueille avec une égale faveur tout ce qui est réalité ; grands ou petits, rationnels ou irrationnels, il recherche tous les faits avec la même curiosité. Qui dit critique, dit distinction, discernement, jugement. L'école critique n'est pas également favorable à tous les systèines> à toutes les croyances; elle distingue dans ces systèmes et ces croyances la part de la raison et la part de
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IMmdgination, la loi de la pensée et ravenlurede Thypothèsè, rinstinct irrésistible, universel de rame humaine, et le sentiment individuel. Toutes les doctrines, toutes les croyances ne sont donc pas égales à ses yeux ; elle les distingue , les classe, les juge plus ou moins sérieuses, plus ou iiK)}n&. philosophiques, plus ou moins durables.
Le Métaphysicien. — Je comprends. La critique recherche tous les mérites d'un système, d'une croyance,.unseulex* çepté, le mérite de la vérité. Elle ne change qu'un mot dans le vocabulaire de la langue philosophique ; elle ne veut plus qu'on dise : ceci est vrai, cela e$t faux, mais ceci est rationnel et cela ne Test pas, ceci est logique et cela ne l'est pas. Ce n'est qu'un mot dç moins, j'en conviens; mais preftez garde que ce mot est tout. Que m'importe que vous acceptiez toute pensée, si vous.refusçz à toute votre acte de foi? Que m'importe que vous distinguiez ce qui est rationnel de ce qui ne l'est pas, ce qui est logique de ce qui ne l'est pas^ si vous faites abstraction de la vérité et de l'erreur ? Vous distinguez la raison de l'imagination, la logique delà superstition, les lois de la pensée des caprices du sentiment; cela est déjà quelque chose, j'en conviens. Mais qu'est-ce qui fait attacher de l'importance à cette distinction, sinon la certitude quela raison, la logique, la pensée sont vraies^ tandis que l'imagination, la superstition, le sentiment sont faux^ en matière de science et de philosophie. Si vous commencez par écarief ceUe distinction capitale de la vérité et de l'erreur, je ne vois plus pourquoi vous seriez si sévère pour l'imagination, la superstition, le sentiment, l'hypothèse et tous ces procédés que vous excluez du domaine de la st^ence, pour({uoi vous seriez si favorable à la raison, à la logique, à la pensée pure. De quel droit viendrez-vous proposer de préférer la. raison
à rimagin^tion, la logique à la superstition, s'il n'y a pas plus à compter sur la véracité des unes que des autres ? Certes, l'imagination est plus séduisante que la raison ; la superstition a pour le cœur humain des attaches que n'a pas la logique. S'il m'est démontré qu'il n'y a pas plus à se fier ^ux théories de la raison qu'aux romans de l'imagination^ je ne vois pas pourquoi je m'ennuierais avec l'une plutôt que de me délecter avec l'autre, puisque tout cela est également sans profit pour la vérité.
Le Savant. — Je reconnais bien là l'ambition de la méfa-. physique. Semblable aux géants de la fable, la terre ne lui suffit pas; il faut qu'elle escalade le ciel. Vous cherchez la vérité! Mais vous rendez-vous bien compte de ce que vous cherchez? Qu'est-ce que la vérité, sinon Tessencedes choses, l'être en soi, l'absolu, tel que Dieu le voit ? Est-ce là le secret que vous voulez pénétrer ?'
•Le MÉTAPBYsiaEN. — Nullement. La vérité que les métaphysiciens cherchent n'est pas la vérité complète et parfaite^ objet de la contemplation divine; c'est une vérité incomplète, imparfaite, relative aux facultés de l'esprit humain. Dans celte question logique de la vérité de nos connaissances et de la véracité de nos facultés, question vitsde pour toute science aussi bien que pour la philosophie, il s'agit de savoir, non pas si les choses sont tout ce qu'elles nous paraissent, mais simplement si les côtés par lesquels elles s^e présentent à nous sont réellement ce qu'ils nous paraissent. Je sais bien. qu'il y a une école de métaphysique qui, se fai** saut de la vérité et dé l'être ridée la plus fausse et la plus vide , a imaginé une science ontologique des choses, abstraction faite de leurs phénomènes et de leurs propriétés. Cette école^ née d'un abus de langage^ est morte avec la
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scolasUque. Si la métaphysique moderne en a conservé certains fermes équivoques, elle a eu tort. Mais au fond elle n'a pas les prétentions que ferait supposer ce jargon pédanlesque. Elle entend le problème de la vérité exactement comme vos savants; seulement elle rapplique à d'autres facultés et à d'autres objets.
Le Savant. — Que parlez- vous de vérilé dans les sciences? Pour récole critique, la recherche de la vérité objective est tout aussi impossible dans les sciences que dans la philosophie proprement dite .
Le MÉTAPHTsfciBN. -^ Et c'cst M jCC qui la condamne. Tant qu'il ne s'agit que de la vérité métaphysique, vous avez beau jeu, puisque la métaphysique en est encore à faire se preuves. Nous espérons toujours, nous autres métaphysiciens, qu'elle les fera ; mais il lui faut d'abord prouver qu'elle peut les faire, et que son impuissance dans le passé tient au vice des méthodes et non à la nature même des choses. Jusqu'à cette démonstration, là philosophie critique reste très forte contre le dogmatisme métaphysique. Mais ses réserves- ne tiennent pas contre le dogmatisme des sciences.
Le Savant. — Autrefois vous éuriez pu leur appliquer ce root. Mais, après la réforme de Bacon, aVez-vous encore ce droit? Vous savez qu'il n'y est plus question de causes, ni de principes, ni de substances, fii de fins f des faits et dès lois, e'est là tout l'objet de la scienoe. Or les faits sdrit des phénomènes essentiellement relatifs à notre mode d'intuition et de représentation ; les loiç ne sont que les faits généralisés. Je ne vois rien, dang tout cela, qui implique la moindre recherche de la vérité objective des notions scientifiques.
Le Mjêtaphtsicibn. — C'est ce qui vous trompe. Les sciences physiques ont restreint le cercle de leurs Fed)e^
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cbes ; elles en ont retranciié toute spéculation sur les causes el les substances. Mais dans leur propre doinainey les mots réalité^ vérité objective ont un sens tout autre que le prétend la philosophie critique. Le naturaliste croit que les familles, les genres, les espèces, les variétés ne sont pas de pures aostractions de^ l'esprit, que les classitications vraiment naturelles répondent à des types réels, indépendants des con* eeptions de l'entendement. Le physicien et le chimiste croient que la propriété qu'ils ont observée ou expérimentée est inhérente aux choses. Us croient que la loi qu'ils ont découverte a'est pas un simple rapport, un ordre déterminé de leurs rtprésentations, mais^ un rapport des chose» elle-mémes, un ordre réel et naturel correspondant au rapport et à l'ordre de leurs représentations. Non qu'ils prétendent que les choses soient telles qu'ils les voient; les sentent, les imaginent, les perçoivent; il est trop évident que les propriétés des choses n'ont pas de rapport appréciable avec leur mode de perception. IMais la sensation n'est pas la notion, ïimage n'est pas YidéCy ainsi que j'aurai l'occasion de le montrer dans l'analyse de l'intelligence. Qu'il me suffisede dire ici que^ si la sensation est purement subjective^ l'idée, la notion scientifique est essentiellement objective^ de l'aveu de tous les savants. Voilà donc le problème de la vérité engagé dans les recherches scientifiques aussi bien que dans les spéculations métaphy^^ àques. Les astronomes, les physiciens, les natiuraHstes font de Yantolegie sans le savoir, comme M. Jourdain faisait de la prose«
Lb Sàvimt. -— J'ai peine i me faire à cette idée, que les sdences physiqiies et naturelles s'occupent de l'essence des ëbosesi - ■
Us MJttAPHTsiGmH. — Oui et non. Votre grand philosophe
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critique Kant, a creusé, par une distinclion subliie, un abîme qui pourrait bien n'être qu'imaginaire. Abusé, selon moi, par le langage de la sbolastique, dont il était d'ailleurs un implacable adversaire, il fait deux parts dans le problème de la connaissance. L'une est accessible à la science humaine; c'est celle des phénomènes. L'autre est inaccessible à la science humaine ; c'est celle des noumènes. Celte distinction me parait aussi illusoire que la distinction scolastique de l'apparence et du fond, du dessus et du dessous, du phénomène el de y être. Je soupçonne la philosophie critique de vivre sur cette illusion, comme autrefois la scolastique sur la fausse définition de la substance. Votre phénoménologie pourrait bien être plus ontologique qu'elle n'en a l'air. Le Savant. — Que voulez-vous dire?
Le Métaphysicien. — Ce point sera éclairci dans nos prochains entretiens sur l'analyse et la critique de l'intelligence. Ce que je liens â constater pour te moment, c'est que le savant est aussi dogmatique à sa façon que le métaphysicien ; c'est que, si sa foi porte sur d'autres vérités, ces vérités n'ont pas un caractère moins objectif que tes principes métaphysiques } c'est que l'école critique, en voulant faire au scepticisme sa part, lui livre tout, sciences, philosophie, religion, littérature. Que cetle école s'attaque aux faux obr jets, aux idotes de la croyance humaine, c'est sa véritable mission. Mais qu'elle aille jusqu'à supprimer le problème de l'objectivité de nos connaissances, à l'exemple de son illustre fondateur, cette œuvre, destructive de toute scienice humaine, ne peut que servir la, cause des ennemis de la raison et de la science. Il y a là de quoi réjouir tes mystiques et les théoogiens, qui comprennent parfaitement que l'instinct irrésistible de croyance cherchera auprès d'eux la satisfaction
que la philosophie leor aura refusée. Et si par impossible cette redoutable école venait à désintéresser Tesprit humain de toule vérité objective ou impersonnelle, et à extirper la racine même de la foi, je craindrais que ce ne fut au grand détriment de l'humanité et de la science elle-même. Puissante en tout temps par Târudition et la dialectique de ses adeptes» elle est surtout dangereuse par la contagion de son esprit et de ses principes, aux époques d'affaissement monl où le cœur, pour se corrompre ou s'abaisser, ne demande à la raison qu'un so^^isme spécieux. La pliilosophie critique n'aime pas les fanatiques, comprend peu les martyrs, et ne se pique guère d'inspirer les héros. « Le gouvernement des choses dMci-bas appartient en fait à de tout autres forcesqu a la science et à là raison; le penseur ne se croit qu'un bien faible droit à la direction des affaires de sa planète, et salisfait de la portion qui lui est échue, il accepte l'impuissance sans regret. Spectateur dans l'univers, il sait que te mondé ne lui appartient que comme sujet d'étude» et lors même qu'il pourrait le réformer, peut-être le trouverait-il si curieux tel qu'il est, qu'il n'en aurait pas le courage (1). » Je conviens queKant était d'un autre avis. Sous la froide analyse du critique OD sent le cœur d'un ardent ami de l'humanité, d'un phîloi^phe de ce siècle où la sagesse quelque peu brahmanique de nos savants était peu de saison. Mais rindifférence dans les œuvres n'en est pas moins l'effet naturel de la philosofihie critique sur les âmes. Si les exceptions ne sont pas rares, c'est qoe la doctrine ne fait pas tout l'homme. La morale de l'intérêt n'a-t-elle pas compté parmi ses adeptes, dans le dernier siècle, de vrais apôtreâ de l'humanité ? Mais
(l) Renan» IM.
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il est une chose que la philosophie critique semble ignorer : c'est que la science aussi, la science pure a besoin de foi ; car elle aussi a son héroïsme. Cette école excelle à former des érudils et des savants; elle n'est point aussi favorable au développement des esi^rits féconds et puissants dont Hnitiative et Tinvention crée les sciences^ou les transforme. Pouf penser» comme pour agir, le philosophe a besoin de croire à autre chose qu'à lui-même, qu*à son esprit, qu'à ses facultés, qu'à ses idées» qu'à ses sentiments et à ses sensations. L'étrange égoïsme dans lequel l'enferme cette philosophie le pétrifie et l'éteirU. Qu'on se montre exigeant sur les preuves de la vérité et lei) conditions delà foi, rien de mieux ; c'est le caractère même de l'esprit moderne. Je suis porté à croire, avec la philosophie critique, que le dogmatisme des vieilles écoles a fait son temps. L'esprit moderne ne peut plus se livrer que sur de solides cautions. S'il est reconnu que la métaphysique n'est pas en mesure de lui offrir des garanties suffisantes de vérité, il vaut mieux alors renoncer à la poursuite des problèmes dont elle s'occupe, et en décourager les bons esprits. La pensée humaine peut mieux employer son temps et ses facultés qu'à faire assaut d'imagination ou de subtilité sans aucun profit pour la vérité et la science. Mais que Top conserve la métaphysique, non-seulement dans le passé» mais encore dans le présent et dans l'avenir, uniquement pour ménager à la critique le plaisir d'étudier, de décrire» de classer les rêves, les aberrations» les vains systèmes de l'esprit, voilà ce que je ne puis admettre. Pa se encore pour l'histoire, bien que ce soit en dimir^uer singulièrement l'intérêt. Mais l'histoire d'une science sans objet n'eslpas chose assez sérieuse, quoi qu'en disent nos critiques, pour se continuer indéfiniment. Si la mélaphymque n'est
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qu'un jeu de logique, il â[)parlient au xix' siècle d'en clore la tradition. Qu'on ne nous parle donc plus de Dieu, ou qu'on nous en parle comme d'une vérité absolue, non d'une siinple idée. Je sais que la philosophie allemande a trouvé moyen d'identifier Vélredes choses avec la pensée. Qu'on s'explique alors, et qu'on nous montre clairemenl que. le mystérieux noumènc n'existe cpie dans notre esprit. C'est une solution paradoxale, si l'on veut, mais enfin positive au problème de la vérité, tondis que Técole critique, après avoir excité la ciiriosité de l'esprit à la recherche d'un absolu^ le laisse en face d'une idée, derrière laquelle elle tient caché un être invisible. L'esprit humain peut se laisser abuser par une illusion; mais il ne peut s'en tenir à une ombre, du moment qu'on lui a parlé de réalité. On ne le guérira pas de ses hal* Iiicinations Ihéologiques ou ontologiques en conservant à la croyance l'objet qu'^n retire à la science. Si vous lui laissez croire que Dieu, inaccessible à la science pour laquelle il n'est qu'un simple Idéal ^ pourrait bien être en soi une Réalité, vous rouvrez la carrière à un dogmatisme d'iautant plus effréné que la raison et la science n'ont plus rien à y voie. Vous faites pis encore; vous ramenez l'esprit humain sous le joug de la théologie révélée.
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