‹ La métaphysique et la science; ou, Principes de métaphysique positiveChapitre 4 sur 29 · X PREFACE · texte numérisé non relu

X PREFACE

et le silence la glace. Le grand jour de Topinion, et de Topinion favorable, voilà le vrai cabinet de travail de nos philosophes, alors même qu'ils font mine de s'enfermer entre quatre murs pour méditer. Cela est vrai en tout temps, parce que cela est le génie même de Tesprlt français. Il a toujours le mot d'ordre à la bouche, dans ses jours d'ivresse révolutionnaire, comme dans ses jours de stupeur conservatrice; lors même qu'il semble le donner, au fond il ne fait que le transmettre. Chez nous les Descartes sont très rares, et les Spinosas impossibles. Cette méthode a ses avantages et ses inconvénients. Nous lui devons le grand nombre de nos écrivains, et le petit nombre de nos penseurs; nous lui devons l'admirable clarté, et la médiocre originalité de nos livres. On l'a dit avec une parfaite vérité, l'esprit français est, de même que sa langue, \e verbe de la pensée universelle. Ce n'est pas lui qui découvre le mieux la vérité; mais c'est lui qui l'exprime, la consacre, la popularise. En ce sons, c'est l'organe par excellence des vérités et des idées générales.

Ce livre n'a aucune prétention à l'originalité ni au paradoxe. Il est, j'ose ledire, d'un esprit essentiellement français, qui aime à penser comme tout le monde, qui respecte la tradition, qui adore la lumière, qui s'inspire de l'histoire, et ne peut se passer de l'approbation de tous les bons esprits. S'il conclut parfois autrement que ne semblent l'exiger les idées reçues, il demande grâce et sérieux examen pour les affirmations et les négations que l'analyse et la critique lui ont imposées. Le libre penseur n'est pas cet être heureux, maître de ses mouvements, mobile en ses allures, personnel dans ses opinions, qu'imaginent nos théologiens pei? bienveillants pour la philosophie. Libre d'intérêts, de préjugés,

PRKFACB. XI

de convenances, de toutes choses étrangères à la science, il est Tesclave de la vérité. Sa parfaite liberté est précisément son absolu dévouement à la science pure. Lorsque dans les recherches philosophiques on poursuit un autre but que la vérité, on peut traiter la vérité en instrument, et la logique en auxiliaire. Mais si c'est la vérité seule qui est le but de cette recherche, le philosophe, de même que le savant, porte continuellement le joug de la méthode et de la logique. C'est cette sainte servitude que j'ai subie dans le cours de ce livre. Je n'ai point eu souci de penser autrement ou mieux qu'on ne le faisait autour de moi ; j'ai simplement suivi la lu* mière de l'analyse, sans me laisser distraire par lesimpres* sions de la sensibihté ou les visions de l'imagination.

Cherchant la vérité métaphysique dans ces conditions, j'ai bien vite compris qu'il est impossible, comme dit le fabuliste, de contenêer tout le monde et son père. S'il ne s'agis* sait que de nos théologiens» la résignation me serait facile. On n'est libre penseur, on n'est vraiment philosophe qu'au prix de leurs anathèmes. Les philosophes les plus modérés, les plus religieux de ce temps-ci, quelle que fût leur réserve, quel que fût leur respect pour les dogmes auxquels leur rair son avait cessé de croire, n'ont pu retenir, sous l'inspiration d'un sentiment philosophique sincère, quelques-unes de ces généreuses paroles que saisit toujours la congrégation de l'Indeœ. En pareille com|)agnie, l'anathème est doux à supporter. Les inimitiés et les calomnies des théologiens honorent un philosophe autant que leurs éloges le compromettent.

Je me passerai tout aussi facilement de la faveur de ces esprits bornés qui ont perdu dans le commerce de la réalité le sens métaphysique des choses, au point de trouver que l'inlini, l'absolu, l'universel, Dieu, sont des mots vides de

Page 1