X\I PRÉFACE
prévenus. Si l'on n'allait jusqu'à la conclusion, on pourrait être tenté de croire que je prends tour à tour parti pour les doctrines les plus opposées; mais la conclusion montre l'intention, la méthode, la doctrine profondément dogmatique de ce^s entretiens. Et parce que j'arrive au résultat par la critique, j'espère qu'on ne confondra point le moyen avec la fin. C'est la critique qui est aujourd'hui le point de départ de tout dogmatisme sérieux. La nouvelle mélaphysique n'a pas le droit de rien affirmer qui n'ait passé par cette épreuve. Elle y laisse bien des idoles et bien des abstractions; mais ce qui survit, ce qui résiste à l'analyse n'en a que phis de solidité. Avec ces éléments indestructibles, la métaphysique sera toujours possible.
Ces entretiens sont moins l'exposé didactique d'une doctrine que l'histoire d'une pensée qui a traversé toutes les conceptions, tous les systèmes décrits successivement, pour se reposer dans une conclusion définitive. Si cette histoire n'était que le fait individuel d'un esprit sincère, elle n'aurait guère d'autre titre à l'intérêt des amis de la philosophie que l'ardeur des sentiments qui m'animent dans la poursuite du vrai. Alors n'eût-il pas mieux valu procéder par une exposition directe de la doctrine que je tiens pour la vérité? Mais^ si je ne m'abuse , l'histoire de ma propre pensée est celle de tout esprit qui a souci de métaphysique. Je ne snis pas le seul qui ait passé par l'inévitable succession des systèmes, par le matérialisme, par le spiritualisme, par l'idéalisme, par l'éclectisme, parla critique, avant d'arriver à une croyance vraiment scientifique. J'ai cela de commun, non-seulement avec une certaine famille d'esprits, mais encore avec tout esprit à qui la moindre éducation philosophique permet de faire usage de ses facultés. Cette série de
eoijceplioiis cl de syslèmcs, ce procès dialectique, pour parler comme Hegel, me parait la loi de toute pensée individuelle libre et complète.
Quand Tesprit se dégage de la synthèse confuse qui est rétat d'enfance des individus comme des sociétés, et dans laquelle toutes les facultés se mêlent avec les idées qui leur sont propres, quand il entre en un mot dans la période scientifique et philosophique, la première conception des choses qui se présente a lui est le matérialisme. C'est par cette métaphysique de l'imagination qu'il représente, qu'il construit, qu'il explique tout. Ce système facile, clair et simple en apparence, peut faire illusion quelque temps; mais le sentiment obscur d'une vérité plus haute, l'évidente absuixlité des conséquences auxquelles l'esprit est conduit dans cette voie ne lui permet pas de s'en tenir à ce début. Bientôt s'éveille la réflexion, qui, sous l'appareil trompeur des représentations de l'imagination, fait saisir et sentir a l'esprit l'essence intime, l'être véritable des choses, la tbrcc et la vie dont les formes sensibles jie sont que le symbole extérieur. Telle est la métaphysique de la conscience, le spiritualisme proprement dit. La pensée se complaît et séjourne plus longtemps dans ce nouveau point de vue des choses, tout autrement intime et profond que le premier ; mais la logique ne la laisse point s'y reposer. Voir les choses par l'imagination ou par la conscience, c'est toujours les voir par l'expérience, et sous une forme tout individuelle, sinon extérieure. L'esprit sent le besoin de franchir cette barrière par un effort plus ou moins tardif d'abstraction, et d'élever sa i>enséc au-dessus de ces formes de l'imagination, audessus de ces forées vives de la conscience, jusqu'à l'Être un, universel, infini, qui les comprend, les domine et les absorbe.