‹ La métaphysique et la science; ou, Principes de métaphysique positiveChapitre 9 sur 29 · XVIII PREFACE · texte numérisé non relu

XVIII PREFACE

C'est la métaphysique de la raison, Tidealisine. Alors commencent les embarras de la pensée tiraillée en sens contraire entre les représentations de Timaginallon, les perceptions intimes de la conscience, et les conceptions de la raison. Laquelle de ces facultés faut-il croife? L'une affirme la matière, l'autre Tesprit; la troisième Dieu. Le premier mouvement de la pensée pour sortir de difficulté est d'embrasser avec une égalte énergie les trois objets exclusivement affirmés par chacune de nos facultés. C'est le conseil du sens commun, lequel s'inquiète peu des objections de la science. Mais la critique, à qui cela ne suffît point, montre les contradictions s'échappant de toutes parts du témoignage de nos facultés. Crise suprême de la pensée, moment fatal de doute et d'angoisse pour tout esprit, pbur toute âme tourmentée du besoin de la vérité ! Comment la pensée pourrait-elle s'y reposer, ainsi que le lui conseillent nos critiques de profession? 11 lui faut donc en sortir, et û tout prix. C'est l'heure des défaillances, des défections, des abdications intellectuelles. Nombre d'esprits, par peur du doute, se fésignénl à ne plus i)enser, et s'en rémettent à Tautorité théologique du soin de penser pour eux. S'ils ne cherchaient pas avant tout dans une doctrine àne simple règle pratique , ils comprendraient que le suicide est le pire des remèdes. Mais tout esprit vraiment sain cherche lé salut de sa croyance dans un effort supérieur de la pensée ; il poursuit la vérité à travers les antinomies d'une science incomplète, et arrive enfin, par une légitime application des idées rationnelles, au rétablissement de î'har* inonie entre les facultés de h f>en«ée, et à raccord des vérités que chacune d'elles nous révèle. Alors s'engendre et se fortifie en lui cette foi définitive qui peutdéfier la critique et la science. Telle est l'épreuve imposée à tout esprit bien fait qui aspire

PRÉFAGIS. Xlt

à une croyance vraiment scientifique. La route est longue ; mais il n'est pas possible d'en supprimer une seule étape. C'est du reste la loi de l'histoire aussi bien que de la pensée individuelle. Tout grand mouvement philosophique, quand il est libre et spontané, commence par le premier degré de la spéculation, la métaphysique des sens et de l'imagination. Dieu, l'homme, la Nature, tout s'y représente, tout S'y explique piar tes conceptions et les principes de celte faculté . Ce moment est le règne des écoles matérialistes et mécânistes. La première période de la philosophie grecque en offre la preuve; Thaïes, Pythagore, Déinocrite, Heraclite, Empédocle, Anaxagore, subissent plus ou moins complètement cette loi. Les uns sont purement matérialistes: les autres mêlent à leur matérialisme un faibîe et grossier élément de spiritualisme ou d'idéalisme : ceux-ci sont matérialistes à la façon des géomètres ; ceux-là le sont à la façon des physiciens. En somme, c'est la métaphysique des sens et de rimagination qui domine dans cette période. Puis la métaphysique de la conscience et celle de la raison, le spiritualisme et l'idéalisme entrent en scène, plus ou moins confondus avec la grande école socratique qui, de Socrate à Zenon le Stoïcien, remplit toute la seconde période. Puis arrive l'époque critique où Pyrrhon, Énésidème, Sextus, sondent, pour les ébranler, les bases de toute connaissance. Vient enfin, après un éclectisme plus ou moins empirique, la grande et forte synthèse des philosophes ale^^andrins, où dominent, il est vrai, l'idéalisme platonicien et le mysticisme oriental, par l'invasion d^un esprit étranger qui fait perdre à l'esprit grec la liberté de ses mouvements et Theureux cfiuilibre de ses facultés .

Moins libre et moins spontanée, la philosophie moderne

XX PKÉFACK.

inuniresle celte iiièmc loi d'une façon moins ()ure et moins complète ; mais enfin elle la manifeste encore assez clairement. La première école de cette philosophie, le cai^tésianisme , est aussi matérialiste dans ses principes de philosophie naturelle qu'elle est spiritualisle dans ses princi[)es de philosophie morale et religieuse. Leibnitz remplace cette métaphysique toute géométrique par la théoiie des forces simples ou monades^ dont la notion première est ])uisée à la source de la conscience. Mais ce grand esprit, fait pour tout comprendre, trouve moyen de faire entrer toute la philosophie du passé dans un ingénieux éclectisme, dont le spiritualisme est le fond. Cet éclectisme arrive à propos après les doctrines idéalistes de Malebranche et de Spinosa et la philosophie tout empirique de Locke. Cela suffit pour que la philosophie critique de Kant et de son école vienne à son heure en finir avec le dogmatisme de toutes les écoles antérieures, matérialistes, spiritualistes, idéalistes, éclecti- (|ues. Aussi , quand se produira au xix* siècle un nouvel éclectisme plus savant, plus complet que celui de Leibnitz, il ne sera plus qu'un système attardé, un véritable anachronisme, après la critique de la raison pure. Pour les i)hilosophes qui comprennent le mouvement et le progrès de la pensée moderne, ce n'esl pas un éclectisme plus ou moins ingénieux qui peut succéder à la philosophie critique ; c'est une véritable synthèse des facultés et des systèmes de Tesprit humain, fondée sur les principes mêmes de cette critique. Sans doute, ce serait faire violence à Thistoire que de faire concorder de tout point Tordre histori(iue des systèmes avec Tordre logique de la pensée. Ni dans la philosophie ancienne, ni dans la philosophie moderne, Téquation n'est parfaite La première finit par une synthèse où le sentiment

Page 1