‹ La MéthémoglobineChapitre 5 sur 23 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

d'après les travaux récents ‘

Etude documentaire et critique contenant quelques observations et expériences nouvelles

À. — AGENTS MÉTHÉMOGLOBINISANTS

On donne le nom d’« agents mélhémoglobinisants » aux substances chimiques, aux formes de l'énergie et aux condi- . tions physiques ou physiologiques, sous l'influence desquelles la matière colorante du sang se transforme en méthémoglobine.

Leur nombre, déjà très grand en 1888, s'estencore accru de: puis. Il est si facile de voir si une action physique, chimique ou biologique sur l'hémoglobine se traduit spectroscopiquement par l'apparilion d’une bande d'absorption dans le rouge ! Ce qui fait que bien des études, à peu près bornées

1 Pour tout ce qui est antérieur à 1888 se rapporter au travail de H. Benrin- Sans : Etudes sur la mélhémoglobine (Thèse médecine, Montpellier 1887-1888, n° 51). Consulter aussi les deux mises au point parues depuis en France : un chapitre de l'Encyclopédie chimique de Frémy (Chimie physiologique, 2e fasc., 3° partie, pp, 64-76) [1895] et surtout l'article récent [1902] du ?° suppl. du Dict. de Würtz (43e fasc., pp. 63-70), dus tous deux à la plume si autorisée du professeur Lambling, de Lille, ;

e FRA Dee

à cette constatation, restent superficielles et que bien des agents dits méthémoglobinisants peuvent avoir une aclion plus complexe sur la matière colorante du sang.

Dans un coup d'œil d'ensemble sur tous les agents signalés par les auteurs comme opérant la transformation de l'oxyhémoglobine en méthémoglobine, ce qui frappe, — en plus de leur mulliplicité — c'est leur caractère disparate : chaleur, radiations, dessiccation, vide, oxydants, réducleurs, acides, bases, substances chimiquement neutres ou indifférentes, toxines, microbes... : =

Si bien qu'on ne saurait établir de relation chimique entre leur action et la transformation de l’oxyhémoglobine en méthémoglobine.

Celle simple énumération amène done à penser déjà que l’'oxyhémoglobine doit avoir une tendance naturelle à passer de l’élat instable et vivant, sous lequel elle existe dans les conditions physiologiques, à l'état inerte de méthémoglobine plus stable, lorsque ces conditions physiologiques ne sont plus remplies. En fait, on avait remarqué depuis longtemps, par les méthodes ordinaires, que l’oxyhémoglobine abandonnée à elle-même est toujours, au bout d’un certain temps, au moins partiellement méthémoglobinisée'. Les agents méthémoglobinisants ne feraient que faciliter ou exagérer celte lendance. Ils ne seraient que des «activeurs». On s’expliquerait ainsi qu'ils puissent être si nombreux et si divers.

&. — Agents physiques

Plusieurs d'entre eux interviennent — souvent à l'insu de l'opérateur — dans la préparation même des cristaux

Cf. O. Cohnheim, Chemie der Eiweisskürper, 2t° Aufl., p. 243 (1904.

AN d'oxyhémoglobine. Si l’on filtre des solutions d'oxyhémoglobine, les bords du filtre se colorent en brun (méthémoglobinisation par dessiccation) ; si l’on veut redissoudre, surtout eu opérant vers 37° comme le recommandent certains auteurs, les cristaux d’une première cristallisation pour en effectuer une seconde : apparition de méthémoglobine ‘.

L'action méthémoglobinisante de la dessiccation et du vide a été signalée dès 1865 par Hoppe-SEyLER, qui indiqua que l'oxyhémoglobine ne peut être desséchée, sans altération, qu'au-dessous de 0°. BerrTiN-Sans vérifia l’action méthémoglobinisante de la dessiccation sur papier filtre?. J'ai pu constater une aclion semblable, encore plus accentuée peutêtre, de la part des corps poreux tels que la porcelaine dégourdie.

LaMBLinG ? à étudié l’action du vide. Lorsque le sang est soumis à l'action du vide (et de la chaleur), une partie de l'oxygène libéré se refixe toujours sur le pigment sanguin en le transformant en méthémoglobine. Cette production de méthémoglobine est surtout sensible lorsqu'on interrompt l'extraction des gaz pendant un certain temps, en abandonnant le sang dans un vide partiel à 40°. Dans ces conditions, et en opérant avec des solutions d'oxyhémoglobine, près de la moitié de l'oxygène peut disparaître pendant l'extraction, formant de la méthémoglobine qui, on le sait, résiste parfaitement à l’action du vide. Si l'extraction des gaz est menée très rapidement, il ne se fait pas de méthémoglobine en quantité appréciable à l'examen spectroscopique ordinaire. Tandis que cet examen donne un résultat nettement positif pour des extractions lentes faites vers 60°.

1 Cf, Thèse Bertin-Sans, pp. 33-34,

2 Id., p. 91, 3 Soc. Biol. 1888, 473 et 1889, 65.

UGS L’élévation de température, qui favorise ainsi les autres actions méthémoglobinisantes, peut à elle seule suffire. Drrrricu ‘ étudia son influence sur du sang dilué à 1/70. La bande dans le rouge apparaît (à l'examen spectroscopique sous 1°") au bout de :

TPE UTES nee serres Re ASE à 48 DSIOUFS en re SR PONS RIRES PET FT ETS EUR ee Re RE ED ed D Ne PORT TERRE SD OS

Elle n'était pas encore apparue au bout de 14 jours pour le sang dilué maintenu à 0°.

Drrrrica n'a pas recherché s’il existe une température critique au-dessous de laquelle l'oxyhémoglobine dissoute ne se transformerait plus spontanément en méthémoglobine.

D'autre part, si l’on élève trop la température,il se fait de l’hématine.

Dirrricu fait suivre ses expériences de considérations intéressantes. Îl fait remarquer notamment ? que la méthémoglobinisalion, étant fonction de la température, se rapproche d’autres transformations, chimiquement connues, qui tendent spontanément à s'effectuer sous l’action de la chaleur, par exemple:

Cyanate d'ammonium — urée Ethers rhodaniques —+ sénévols Méthylaniline —+ loluidine..… etc.

Transformations où, comme dans la méthémoglobinisalion, la substance résultante présente en somme plus de résistance aux influences modifiantes que la substance primilive.

Arch. . exp. Path: u. Pharmak. 29, 258 (1891). 2éL0c Ci lAD 202

PART Ve

Ces analogies sont importantes pour l'étude de la constitution de la méthémoglobine.

Mais Dirrric ne s’est point mis à l'abri de l'intervention possible des microbes, dont le développement est aussi fonction de la température.

C'est pourquoi nous avons été amenés, le professeur Vice et moi, ‘ à vérifier celte action mélhémoglobinisante de la chaleur en opérant dans des conditions d'asepsie rigoureuse ? :

Le sang élait puisé directement dans le cœur d'un cobaye vivant, suivant la technique connue. Des tubes de Violélte, de 3% de diamèlre, el contenant 50% d'eau distillée pure, avaient été préalablement stérilisés à l’autoclave à 120°. On introduisait dans chacun 1/2°% de sang de façon à avoir une dilution au 1/100. Des tubes furent placés dans la chambre-étuve à 38°. D'autres restèrent à la température du laboratoire. L’asepsie fut parfaite. Ces expériences eurent lieu au mois de mai 1905. Les lubes conservés sont encore aujourd hni absolument limpides. Pour les tubes placés à 38°, la bande de la méthémoglobine (1 =634) commence à se laisser apercevoir au spectroscope après 36 heures environ et devient nelte au bout de 48 heures. Tandis que les tubes témoins, laissés à la tempéralure du laboratoire (qui oscillait alors autour de 20°) ne commençaient à présenter une faible absorption dans le rouge qu’au bout de 3 ou 4 jours.

On attribue à cette action de la chaleur la méthémoglobinisation spontanée des solutions d’oxyhémoglobine abandonnées à elles-mêmes (Drrrricu). Les anciens auteurs faisaient jouer un rôle plus important à la présence de l'air, surtout ceux qui pensaient que la méthémoglobine était un

1 Ville et Derrien, CG. R. 140, 1549 (5 juin 1905).

2 Nous tenons à remercier ici M.le docteur Galavielle, professeur agrégé, et M. le docteur Lagriffoul, chef des travaux de Microbiologie, de l’aide aimable et préaeuse qu'ils nous ont prêlée pour mener à bien ces expériences,

Les

peroxyde d’hémoglobine. Certains auteurs, comme ForMAer ‘, semblent attribuer une action méthémoglobinisante à la lumière.

La lumière seule serait inactive. C’est ainsi qu'une exposition, même prolongée, au rayonnement d’une sourceintense (lumière de l'arc), ne modifie pas le spectre d’une solution de sang, maintenue à O°, et ne présentant pas déjà d'absorp- Lion dans le rouge {sous 20°) [Prerrre gr Viza}*.

Certaines radiations peuvent cependant avoir une action méthémoglobinisante. Par exemple les radiations du radtum, d'après V. Henrr et A. Mayer, transforment peu à peu l'hémoglobine en méthémoglobine en même temps qu'elles

diminuent la solubilité de ce corps.

Re Agents Chimiques

Pendant longtemps, à la suite des controverses sur le degré d’oxydalion de la méthémoglobine, les substances méthémoglobinisantes furent classées en orydants et réducleurs.

Bien des ouvrages classiques portent encore le reflet de. celte époque. Et suivant que l’auteur considérait la méthémoglobine comme un sous-oxyde ou comme un peroxyde d'hémoglobine, une même substance pouvait être rangée dans l’une ou l’autre classe.

Ainsi le Palladium hydrogéné, considéré par les uns comme un réducteur indéniable, devenait pour les autres un orydant, car, disaient ceux-ci, l'hydrogène occlus dissociable décompose la molécule 0? dissoute et libère de l'oxygène

1 Cf. Jahresb., f. Tierchem 31, 223 (1901).

2 C. R. 140, 1060 (Avril 1905).

# Soc. Biol. 1903, 1412.

LEE ANS actif O. On voit donc combien il est difficile de classer chimiquement les agents méthémoglobinisants.

Voici la classification proposée par Drrrricm, qui fit, en 1891, une étude sur les poisons méthémoglobinisants (Ueber methæmoglobinbildende Gifte)! à laquelle renvoient souvent les auteurs allemands :

Brome, I + 1K, chlorates, nitrites, MnO'K, nitroglycérine,

1° oxydants. . :

y composés organiques nitrés, etc.

| H naissant, Palladium hydrogéné, pyrogallol, hydroqui- 2° réductcurs ; - £ :

none, pyrocatéchine, alloxantine, etc.

3° ni l'un Sels d'aniline, toluidine, acétanilide, acetphénéti line, sul-

ni l'autre fate ammonique, etc... (température, dessiccation, vide).

MÉTHÉMOGLOBINISANTS

Cette classification montre que des substances qui ne sont ni oxydantes ni réductrices peuvent avoir une action méthémoglobinisante, et comme, d'autre part, la division en oxydants et réducteurs est artificielle et élastique, c'est donc là un point de vue auquel il ne conviendrait peut-être plus de se placer pour l'étude de la méthémoglobine.

Dirrricu essaya aussi de classer les substances méthémo-

globinisantes d’après la vitesse d'apparition de la bande “dans le rouge. On savait déjà que la rapidité d'action varie avec la nature de l’agent méthémoglobinisant. BERTIN-SANS a vérifié que l’eau iodée et le chlorate de potassium agissent bien moins rapidement que le permanganate et le ferricyanure de potassium.

Voici, d’après Drrrricu*, un groupement à ce point de vue :

1 Arch, f. exp. Path. u. Pharmak. 29, 256.

2POC. Ci, De 299,

JV MuO'K, ferricyanure de K, ferrocyanure de:K, ntrile de K, chlorhydrate d’hydroxylamine.

Action plus Jente,( Térébenthine vieille, Phénylhydrazine. mais encore rapide .| Acide gallique.

Chlorate de K,.

Action rapide,.....

Après 1/2 heure.

| Acide picrique, naphtol, acide chrysophanique, phloro -

Après 24 heures... glucine, bisulfite de Na, acétanilide, pyrogallol, antimo- | niate de K, GaCP?.

Après 24 heures,

is à 37-380 Saccharose, glycérine.

mais a 7 ….....

tion : pas plus ; D ati à Ether, phosphore en morceaux, B naphtol, résorcine,

Re formiate de Na, arséniate de K, chlorlydrate de phényl-

Was qu'avec les tubes té hydrazine

MOIDS M eee ASE

Quelques remarques sur ce tableau :

Le ferrocyanure de potassium auquel Drrrricx attribue une action rapide est,d’après Hürner', complètement inactif. Les nitriles ont une action plus complexe sur laquelle je reviendrai. Hürner s'étonne de l’action méthémoglobinisante du chlorhydrate d'hydrorylamine, et pense que ce composé agit en libérant HCI. Il peut donc n'être pas un simple méthéimoglobinisant. En fait, les dilutions sanguines, traitées par le chlorhydrate d’hydroxylamine,si elles donnent d'abord un spectre ressemblant à celui de la méthémoglobine, ne tardent pas à devenir visqueuses et verdâtres.

D'autre part, les /ormiates et le chlorhydrate de phénylhydrazine, sans action pour DrrrricH, seraient méthémoglobinisants pour A. von VorkAmPrr-LAuE ?. L'élhér, sans action pour Drrrricn, serait, pour Mayer ?, une cause de méthémoglobinisation plus facile des cristaux d’oxymoglobine préparés après laquage des hématies par cet agent.

1 Engelmann’s Archiv. f. Physiologie, 1899, 495. ? Inaug.- Dissertat, Med, Dorpat, 1892.

Mais il n° y a rien d'étonnant à ce que des auteurs différents obtiennent des résultats contradictoires; la vitesse d'apparition de la bande de la méthémoglobine dépendant d’une foule de variables, pouvant agir simultanément, etindépendantes les unes des autres dans leurs variations. Les résultats diffèrent, suivant la température du moment,suivant que l’on opère avec des solutions d’oxyhémoglobine ou des dilutions sanguines, suivant l'animal qui fournit le sang, suivant le procédé de préparation des cristaux d’oxyhémoglobine, suivant même la facon dont aurait été distillée l'eau qui sert aux dilutions...

Ce dernier point résulte d'un travail d'Escasaum ! d’après lequel les dilutions sanguines faites avec l’eau distillée commerciale sont lesiège d’une méthémoglobinisation rapide, tandis qu'au contraire, avec l'eau distillée pure (suivant Sras), la transformation ne se fait que peu à peu et sans rapport avec la quantité d'eau ajoutée. EscaBauM pensait que l'eau distillée ordinaire doit son action aux traces de cuivre provenant des alambics. Hypothèse plausible depuis que nous connaissons la sensibilité des substances biologiques aux doses infinitésimales de certains éléments chimiques *.

Après ce qui a été dit de l’action de la chaleur, il est aisé de comprendre que les substances méthémoglobinisantes doivent agir plus ou moins rapidement suivant la température. Menzes*, qui fit des expériences tantôt à la température du laboratoire, {tantôt au bain-marie à 37°-40°, trouva que, dans ce dernier cas, la transformation était toujours plus rapide.

1 Deutsch. med. Wochenschr. 1895, 106-107 (cité d'après Jahresb. Tierchem, 25, 108.).

2 Rôle activant de traces de Mn pour la laccase (G.B£rrrano); action empêchante justement de traces de cuivre sur l'amylase (Ew£rr) [Cf. Bull. Inst, Pasleur,2, 140 et Revue gén. des Sciences, 30 Mai 1905, pp. 460-461].

3 On the methæmoglobin. Jour, of. Physiol,, 17, 402 (1895),

Si l'on opère avec des solutions d'oxyhémoglobine cristallisée, leur méthémoglobinisation se fera plus ou moins vile, suivant le procédé de cristallisation employé. Pour Mayer les cristaux obtenus après laquage à l’éther se méthémoglobinisent plus rapidement que ceux obtenus en remplaçant l'éther par labenzine. L'action de l’alcool, dans ces prépara- Lions, n’est pas non plus indifférente ?.Le procédé de ScauLz au sulfate ammonique donne des cristaux qui se méthémoglobinisent si bien qu'il a pu être proposé, comme on le verra, comme procédé d'obtention de la méthémoglobine cristallisée.

J'ai été conduit aux autres assertions (différences suivant que l'on opère sur du sang ou de l’oxyhémoglobine, et suivant l'animal) en étudiant l'action du Palladium hydrogéné 5:

En opérant d’après les indicalions de HopPe-SEYLER *, mes premières expériences me donnèrent des résultats tout à fait opposés à ceux obtenus par le célèbre biochimiste allemand. Avec des lames de Palladium fortement chargées, il se faisait de l’hémoglobine réduite et la bande de la méthémoglobine n'apparaissait que très tardivement et seulement si l'on laissait pénétrer de l’air. J’ai pensé alors que l’expression de « fortement chargé » (strark beladenes), employée par Hoppe-SEYLER, ne correspondait pas aux chargements intenses que j'oblenais avec une dérivation du courant de la ville,

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