SCHÉMA
de concordance des degrés de la vie .spirituelle d'après
Garrigou-Lagrange
Thomas
Thérèse j Jean de U CROIX
Augustin
pi
Incipientes
Deuxième
demeure
Vin us
Proficientes
Troisième demeure
Quatrième demeure
(Quiétude,
sommeil des
puissances)
Nuil des sens
(Cavernes profondes du
sens)
Tranquillitas
\ Perfecti
Cinquième
demeure Union simple
Septième demeure
Union transforma iïfê
de l'espril
Ingressio in lueem
Mansio in luce
Denys décrit successivement les voies purgative, illuminative et unitive, alors que pour les mystiques allemands du xive siècle, maître Eckardt, Tauler et Suso, la voie illuminative précède la purgative. Ils décrivent donc successivement les voies illuminative, purgative et unitive.
Les purifications passives des sens et de l'esprit sont déjà indiquées par Grégoire le Grand. Elles sont bien analysées par Tauler et surtout par Saint Jean de la Croix. Voici comment, dans la Nuit obscure, Saint Jean de la Croix, qui ne fut pas seulement un très grand théologien, mais aussi un très bon clinicien et un merveilleux poète, criante la purification passive des sens.
Pendant une nuit obscure.
Embrasée d'un amour plein d'anxiété.
Oh ! l'heureuse fortune !
Je sortis sans être aperçue.
Alors que ma demeure était pacifier.
Pleine d'assurance dans les ténèbres.
Je sortis déguisée, par un escalier secret. Oh ! l'heureuse fortune !
Dans l'obscurité et en cachette.
Alors que ma demeure étail pacifiée.
A la faveur de cette heureuse nuit,
Personne ne me voyait.
Et moi je ne regardais rien.
Je n'avais ni guide ni lumière,
Excepté celle qui brillait dans mon cœur
Cette lumière me guidait,
Plus sûrement que celle du midi Au terme où m'attendait Celui qui me connaît parfaitement ; Personne ne paraissait en ce lieu.
<) nuit qui m'as conduite!
0 nuit plus aimable que l'aurore !
0 nuit qui as si étroitement uni
Le Bien-aimé avec sa bien-aimée.
Qui as livré à son amant l'amante transformée
VI [en lui-
Sur mon sein couvert de fleurs.
Dont nul autre n'a le droit d'approcher,
11 demeurait endormi ;
Et moi, je lui faisais fête,
Et le rafraîchissais avec un éventail de cèdre.
Le souffle de l'aurore
Faisait voltiger ses cheveux ;
De sa douce main posée sur mon cou
Je me sentis blessée,
Et tous mes sens furent suspendus !
Le visage incliné sur le Bien-Aimé,
Je restai là et m'oubliai ;
Tout disparut pour moi, et je m'abandonnai,
Laissant toutes mes sollicitudes
Perdues au milieu des lis (1).
(l)V'ie et œuvres spirituelles de l'admirable docteur mystique le B. P. Saint Jean de la Croix. Traduit sur l'édition de Séville de 1702, publiée par les Carmélites de Paris. 6e édit. Marne, 1922, t. III, p. 236.
Dans cet élat Dieu commence à se communiquer non plus par les sens comme auparavant au moyen du raisonnement, mais d'une façon purement spirituelle en un acte de simple contemplation.
C'est là le seuil de la vie mystique, qui répond à la quatrième demeure de Sainte Térèse. Cette oraison est d'ailleurs souvent précédée d'actes isolés de contemplation infuse au cours de l'Oraison acquise <lc recueillement décrite dans le Chemin de la perfection.
Maintenant, reprenons le détail de la Nuil obscure : cet escalier, que nous trouvons dans la nuit obscure de Saint Jean de la Croix, comme dans Sainte Térèse, aboulit toujours à l'humilité, que ce soient les douze degrés de l'humilité de Saint Benoit ou le septième degré d'humilité de Saint Anselme, c'est toujours pour la vie unitive le développement de la parole de Saint Paul dans l'Épitre aux Colossiens (III, 1-4).
« N'ayez de goût que pour les choses du ciel et non pour les choses de la terre. Car vous êtes morts au monde et votre vie est cachée en Dieu avec le Christ. » Vita veslra est abscondita cutn Christo in Deo.
Alors, pour schématiser un peu les choses, je vous rappelle très brièvement le tableau de la concordance des états spirituels (V.p. 124), où vous saisissez dans différents auteurs mystiques le passage de la voie purgative à l'illuminative et à l' unitive.
Pour Saint Augustin, le premier degré est la virtus. le second Vingressio in lucem, et la mansio in luce.
Saint Thomas d'Aquin a décrit, dans la voie purgative, les incipientes, dans la voie illuminative les proficientes et dans la voie unitive le* perfecti.
Ce qui a le plus d'importance, c'est de voir la concordance
entre Sainte Térèse e1 S;iinl Jean de la Croix. La voie purgative répond aux deux premières demeures, puis on arrive par la troisième et quatrième demeures à la voie illuminai ive : la voie unitive traverse la cinquième demeure. Dans la septième demeure esl l'union transformante.
Vous voyez qu'entre la quatrième demeure et la cinquième demeure de Sainte Térèse. s'insinue la nuit des sens de Saint Jean de la Croix et qu'entre la cinquième et la septième demeures de Sainte Térèse va s'insinuer la nuit de l'esprit de Saint Jean de la Croix.
Vous avez saisi en gros le schéma de la concordance de ces différents auteurs : mais ce serait une erreur de croire que toujours l'oraison passive est une limite nette entre la partie ascétique et la partie mystique de l'oraison et la Montée du Carmel sérail inintelligible si nous ne nous la représentions pas comme un double rythme à bien des égards simultané, d'une part rythme de disposition active qui peut aller au delà de la quatrième demeure et rythme de purification passive qui peut apparaître à certains moments bien avant la quatrième demeure.
Comme le dit Jean Baruzi (1), dans sa thèse de doctorat en Sorbonne sur Saint Jean de la Croix, les incipienles de Suint Thomas n'ont pas encore éprouvé la nuit de l'imagination. Ils sont encore dans le plan sensible. Rien de surprenant à ce que certains soient liés encore à l'oraison sensible. Donc, la nuit qui va venir est la nuit du sens et l'oraison, que cette nuit régénérera, est l'oraison sensible. D'autre part, il n'existe nulle parenté constante entre la valeur de nos pensées el Ja perfection de notre expérience spirituelle. L'histoire des mystiques le démontre avec évidence. Aussi pour Sain! Jean
li Jean Bahi zi. — Saint Jeun de ta Croix. Alcaii, 1924.
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Kig. VI. - Saint Jean de la Croix : La montée du Carme/. (Illustration ajouter à un votante - <-ot«- D. 8222 - ■ !<■ la Bihl. Nationale}
• le la (noix, la nuit obscure est-elle destinée à assurer un rapport, qui s'établira dans les profondeurs de l'être, entre une rigueur théorique et une grandeur de l'action.
Ces considérations sur la contingence des états d'âme dans l'oraison sont très importantes. Elles rendent compte des oscillations ascétiques et mystiques de ces états et c'est seulement dans cet esprit, exempt de tout schématisme rigide, qu'on pourra suivre l'ascension de l'âme spirituelle depuis la Montée du Carmel et la Nuit obscure jusqu'au Cantique spirituel et la Vive flamme d'amour.
Dans cette ascension (figure 10), je ne saurais prendre un guide plus sûr que Saint Jean de la Croix, qui se montre dans ses œuvres un observateur très averti des états d'oraison. Je pense que ses années d'apprentissage médical ont dû développer ses qualités d'observation. Jean de Yepès, le futur Saint Jean de la Croix fut, en effet, infirmier de 13 à 19 ans (de 1556 à 1562) à Médina del Campo, dans le même hôpital que Gomez Pereira et probablement sous ses ordres. Je rappelle que c'est en 1554 que le grand clinicien Gomez Pereira publia son Antonio na Margarita, opus nemque Physicis medicis ac theologis non nimis utile quam necessarium, Per Gometium Pereiram, 1554, Médina del Campo, fruit de ses longues recherches médicales.
Je prendrai cinq exemples pour démontrer ce que j'avance : le diagnostic différentiel des états d'oraison et des visions, V analyse clinique des mouvements honteux aux cours des exercices spirituels, le diagnostic positif du caractère infus et des trois voies purgative, illuminative et unitive dans Vordre naturel et surnaturel.