II. — Diagnostic des visions
Ce diagnostic est aussi clair dans Saint Jean de la Croix que dans Sainte Térèse. Il distingue les visions extérieures qui répondent aux hallucinations psycho-sensorielles, les visions imaginaires qui répondent aux hallucinations psychiques de Baillarger et les visions intellectuelles, connaissances intuitives abstraites de toutes formes sensibles.
(1) Jean Baruzi. — Loc. cit., p. 583.
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III. — Analyse clinique des « mouvements et actes honteux » « dans les exercices spirituels ».
Louis Bertrand, dans sa Sainte Térèse, écrit, page 221 : « Ou bien ces deux mots de sexualité et d'érotomanie neveulent plus rien dire, ou il faut avouer avec l'expérience commune que le moindre émoi sexuel est absolument incompatible avec l'émotion religieuse. »
Vous voyez le dilemme ; or, on peut dire que les deux propositions ne répondent pas à la réalité. Dans le première proposition, il y a une très grande différence entre la sexualité et l'érotomanie, étant donné que l'érotomanie est un délire passionnel essentiellement platonique à base d'orgueil.
Quant à la seconde proposition, je crois qu'elle indique que l'auteur, quoique romancier, n'a pas une expérience aussi étendue que les confesseurs religieux ou laïques. Contentons-nous aujourd'hui de l'expérience d'un confesseur religieux.
M'en tenant exclusivement à l'orthodoxe Saint Jean de la Croix, je trouve dans YEdicion critica, t. II, p. 13-14 : Porque muchas veces acaece que en los mismos ejercicios espirituales, sin ser en mano de ellos, se levantan y acaecen en la sensualidad movimientos y actos torpes, y â veces aun cuando el spiiïtu esta en mucha ora ciôn, ô ejercitando los sacramentos de la Penitencia y Eucaristia », c'est-à-dire : « Il arrive souvent que, au cours des exercices spirituels euxmêmes, se produisent involontaireuent dans la sensualité des « mouvements et actes honteux », et parfois lorsque l'esprit est en une abondante oraison ou lorsque s'effectuent les sacrements de la Pénitence et de l'Eucharistie. »
D'où vient qu'il en soit ainsi ?
Saint Jean en trouve quatre raisons :
1° Très souvent, d'abord, par ce fait que notre nature trouve son plaisir dans les choses spirituelles. « Porque entonces el espiritu se mueve a recreacion y gusto de Dios, que es la parte superior ; y la sensualidad, que e la porcion inferior, se mueve à gusto y deleit sensual, porque no sabe ella tener ni tomar otro ; y toma entonces el mas conjunto à si, que es el sensual torpe (p. 14) », c'est-à-dire : « Tandis que l'esprit se meut vers le goût de Dieu, la sensualité se meut vers le plaisir sensuel « parce qu'elle ne sait en avoir ni en prendre un autre » et elle « prend alors celui qui est le plus proche d'elle-même, c'est-à-dire la turpitude sensuelle. »
2° La deuxième cause de ces désordres charnels est le démon, lequel obtient ainsi un amollissement de l'oraison, une obstination contre les désordres eux-mêmes et par surcroît de la façon la plus vive des représentations « très laides et honteuses » qui se mêlent à la pensée des choses spirituelles et à l'image de ceux qui nous aident en notre vie intérieure : « Y no solo eso, sino que llega (Démon) a représentants muy al vivo cosas muy feas y torpes, y à veces muy conjuntamente a cerca de cualesquier cosas, espirituales y personas que aprovechan sus al mas, para aterrarlas y acobai^darlas. » On ne peut pas mieux décrire les obsessions par contraste et Saint Jean a parfaitement saisi que c'est « cette obstination contre les désordres eux-mêmes » qui les renforce. Il ajoute en profond clinicien : « Si de tels tourments se fixent en nous, s'ils atteignent par malheur un tempérament mélancolique, la violence de l'obsession est extrême et le plus souvent seule la nuit obscure nous en rend maîtres »( p. 16-17). J'ai observé, à Laennec, une vieille fille, mélancolique de la ménopause, dont les obsessions par contraste répondent à la description précédente.
3° La troisième origine de ces tourments sensuels est la
crainte même qu'ils nous inspirent. Il s'agit de la multitude des scrupuleux, dont Saint Jean, comme directeur de conscience, avait une nombreuse clientèle. Inutile d'insister, tant c'est banal. A titre d'indication pratique, j'ai trouvé dans Saint Thomas d'Aquin, en me basant sur ses distinctions si nettes des états spirituels et des réactions corporelles un moyen très efficace de calmer beaucoup de ces scrupuleux.
4° Enfin Saint Jean, poussant plus loin son analyse, discerne chez des êtres « tendres et fragiles » une sensualité qui est pour ainsi dire, selon le mot de Baruzi, coextensive à l'émotion. Ici, à toute oraison se joint « l'esprit de luxure », lequel « enivre » les êtres, de telle sorte qu'ils sont comme « enfoncés » dans la jouissance « de ce vice » et parfois l'on observe que « quelques turpitudes et quelques actes rebelles » se sont produits. La page est si importante qu'en voici le texte exact d'après Edicio critica, t. II, p. 17.
« Hay tambièn algunas alinas, de naturales tiernos y dleznables, que en viniendoles cualquier gusto de espiritu o de oracion luego es con ellos también el espiritu de lujuria, que de tal manera los embriaga y regala la sensualitad, que se hallan como engolfados en aquel jugo y gusto de este vicio, y dura el uno con el otro pasivamente y à veces se echa dever heber sucedido algunas torpezas y rebeldes actos. »
Tout cela vient de la fragilité même de ces natures, puisque le même effet émane chez elles de la colère ou de quelque autre trouble :
« La caua es que como estos naturales sean, como digo, deleznables y turnos, con cualquiere altéracion se les revuehen los laimores y la sangre ; y muden de aqui estos movimientos, porque à éstos lo mismo les acaece, cuando se encienden en ira o tienen algun alborato ô penas. » (Edicion critica, t. II, p. 17).
Vous voyez que Saint Jean de la Croix avait très bien remarqué que des émotions différentes étaient capables, en raison du petit nombre de réflexes que notre pauvre corps a à sa disposition, d'aboutir à des réactions analogues.
Saint Jean de la Croix ne pouvait connaître les similitudes réactionnelles du pneumogastrique et de Yérecteur sacré ni l'excitabilité des vagotoniques. Ses remarques cliniques n'en ont que plus de valeur. Elles illustrent la théorie physiologique, que j'ai émise (1) pour expliquer les rapports delà volupté et de l'anxiété et même de toute émotion très vive, qui roi entit sur le système vagal.
On peut encore élargir la question.
Au lieu de chercher seulement dans le diagnostic en profondeur des manifestations psychiques la raison histo-physiologique des nuances affectives, je terminerai cette petite étude par deux phrases de Baruzi qui vous ferons plaisir.
« Allons au delà d'un regard qui s'acharne à la fois sur une sensation et sur le désordre mental qui s'y mêle, et songeons à la sensualité saisie en sa spontanéité vivante, alors que nulle image impure ne la souille : l'analyse de Jean de la Croix apparaît à cet égard extrêmement pénétrante et atteint des nuances, encore mal étudiées, d'un problème à peine abordé.
A côté de la sensualité, dont la fin est sexuelle, il y a une sensualité, que l'on pourrait dire diffuse. La littérature autobiographique, si elle était pleinement hardie et sincère, nous donnerait là-dessus bien des clartés. Tels, qui ne nous disent jamais complètement leur détresse, n'ont-ils pas surtout éprouvé cette torture, qu'impose une richesse sensuelle qui
(1) Laignel-Lavastine. — Anxiété, volupté et pncumogastique. Paris médical, 18 octobre 1924, p. 311-322.
n'aboutit ni à la discipline de l'ascète ni au joyeux élan du désir (1) ? »