Noyau morbifique
rappelant le mot de Renan qu' « on ne doit pas priser trop haut la valeur d'un individu qui n'a pas l'habitude de faire de temps en temps oraison ».
2° zone nerveuse. — Ici aussi il faut considérer deux versants : le versant de la neurologie de relation, et le versant sympathique.
a) Dans 1? neurologie de relation, rechercher des critères caractérisés par l'existence ou non de signes physiques d'affection organique lésionnelle du système nerveux ;
b) Dans lo versant sympathique : voir si les manifestations sympathiques sont d'ordre lésionnel ou si elles soi1.! d'ordre dynamique.
3° zone endocrinienne. — Là encore, il y a deux versants à distinguer : un versant humoral et un versant morphologique.
a) Versant Immoral. — En effet, les sécrétions internes par leurs hormones, leurs harmozones, leurs ehalones, c'est-à-dire par les sécrétions qui excitent les autres glandes, les arrêtent ou dirigent la croissance de l'être, modifient le milieu humoral. Il y a donc lieu d'étudier ce milieu humoral par tous les procédés physiques, chimiques, etc., possibles en faisant une part importante à l'étude du pli, c'est-à-dire à l'étude de l'acidité ionique dans le sang comme dans les urines.
b) Versant morphologique. — Ce versant morphologique est une des caractéristiques des perturbations endocriniennes. Et ici, la grande loi du botaniste de Vries tend à remplacer le schéma darwinien, loi qui veut que les modifications morphologiques, qu'on voit apparaître au cours de l'évolution des êtres, soient surtout fonction des modifications de leur constitution physico-chimique. La morphologie n'étant qu'une
expression d'équilibre physico-chimique endocrinien, c'est donc dans ce versant morphologique que nous «avons à marquer les facteurs dépendanl de la constitution, du tempérament cl du caractère. El nous voyons que le coeffîcienl réactionne] individuel prend d'autant plus d'importance que la cause morbifique est moindre.
^i0 zone viscérale — Dans celte zone viscérale, nous envisagerons également deux versants : le versant physiologique cl le versant anatomo-pathologique :
a) Versant physiologique. — Dans le cas particulier de notre malade (Sylvie) : aéroeôlie, ptôse gastrique, aérophagie.
li i Versant anatomo-pathologique. -Celui-ci a une très grande importance cl il faudra toujours l'étudier avec soin. Dans le cas particulier de Sylvie, on trouve, d'une part, des lésions pulmonaires, d'autre pari, des lésions au niveau de la vésicule biliaire. 11 s'agira ensuite, dans une étude critique, de savoir s*il s'agil seulement de coïncidence ou s'il y a un rôle pathogénique à attribuer à ces altérations pathologiques.
5° Et maintenant, nous sommes amenés au noyau morbifique. où nous niellons les maladies qui, dans notre cas particulier, sont étiquetées tuberculose pulmonaire, comme maladie acquise et hérédo-alcoolisme. comme maladie héréditaire.
Ainsi, nous avons terminé l'analyse complète de notre malade. Quelles conclusions en tirer ?
Conclusions. — Après celle analyse, où nous avons mis chaque chose à sa place, il y a à en faire la crilique pour les hiérarchiser. Celle hiérarchie nécessite évidemment un esprit critique et, on peu! bien dire, un peu intuitif, car c'est là que les avis peinent différer. El l'avantage de la méthode concentrique c'est que, quelle que M>ii l'interprétation secon-
de
daire que le clinicien donnera aux formules concentriques qu'on lui présentera, celles-ci resteront toujours valables, car il s'agit d'une accumulai ion de documents méthodiquement présentés, doirl chacun, selon son point de vue, mettra en évidence davantage telle ou telle partie. Notre malade allant consulter un spécialiste des maladies digestives, sera certainement considérée comme uwc aéroeôlique, une ptosique digestive, alors <|iic venant nous consulter, nous neurologistes, nous mettrons en évidence surtoul ses manifestations neurologiques psychopathiques. 11 y a donc un élément contingent de la hiérarchie; de tonte manière, quelle que soit la façon dont on envisage les rapports, il est incontestable que cette méthode concentrique a un avantage considérable. C'est qu'elle est synthétique et fait voir l'être dans tout son ensemble. Ceci permet, d'une part, d'avoir une thérapeutique, qui ne sera pas unilatérale, qui n'envisagera pas seulement l'âme ou le système nerveux ou viscéral ou endocrinien ou les lésions organopal hiques, mais permettra d'avoir une thérapeutique synthétique, où interviendront en même temps la psychothérapie, l'hygiène, la diététique, la physiothérapie, l'endocrinothérapie, la pharmacie galénique. Cette association de la psychothérapie et de l'endocrinothérapie n'est d'ailleurs pas récente, puisqu'elle est nettement exposée dans Galien.
Cette méthode concentrique permet donc d'instituer au lieu d'une thérapeutique omnibus — ce qui ne doit pas exister — une thérapeutique qui s'adresse à chaque cas particulier.
Et maintenant que j'espère vous avoir montré tout l'intérêt de cette méthode, nous verrons la prochaine fois à étudier en détail chacune de ces zones et les rapports de la conscience claire avec le moi profond.
TT
Mercredi 19 Janvier 1927.
La conscience claire et le moi profond des psychonévrosés
Toute une série de leçons, et durant des années, n'épuiserait pas un tel sujet. Aussi vais-je essayer de m'arrêter spécialement aux côtés pratiques de cette question. Après avoir donné un schéma général des principales manifestations psychiques, nous en tirerons les méthodes d'examen, qui me paraissent les meilleures ; je vous donnerai ensuite quelques exemples d'application de ces méthodes et nous tirerons de la constatation des faits quelques inductions.
Tout être, par cela seul qu'il est, tend à persévérer dans son être. C'est un des axiomes de l'Éthique de Spinoza. Il est certain que la tendance à persévérer est une des qualités primordiales des êtres vivants, et si on étudie les tendances, on s'aperçoit qu'on peut en quelque sorte, en les hiérarchisant, établir comme une série de grandes divisions dans la psychophysiologie. C'est ce qu'a fait ces années dernières mon maître Pierre Janet dans son cours de psychologie au Collège de France.
En premier lieu on peut distinguer les tendances supérieures, qui s'expriment par la logique et la inorale, qui paraissent
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à priori dépendre essentiellement de l'activité psychologique et n'avoir pas de rapports avec l'organisme.
A l'autre extrémité, les tendances inférieures que, couramment, les neurologistes résument dans les fonctions du système nerveux qui sont des associations plus ou moins complexes des réflexes. Les réflexes, en effet, consistent dans un arc centripète allant jusqu'au centre nerveux, et centrifuge du centre nerveux à la périphérie. Lorsque sur cet arc réflexe simple, se branche un second arc. il arrive souvent que l'excitation agit sur le neurone moteur d'une manière non spécifique, c'est-à-dire qu'il y a en quelque sorte ersatz..., le neurone répond à une excitation périphérique, qui a pris la place de la première excitation habituelle, classique ; c'est ce que Pawlow a appelé le «réflexe conditionnel». Ce réflexe joue un rôle considérable dans la psychologie, car il est à la base des phénomènes d'habitude et l'habitude est la mémoire de l'organisme.
Toutes ces tendances inférieures, qui sont déjà extrêmement complexes, peuvent néanmoins être rattachées à un territoire plus ou moins déterminé de l'organisme, être reliées à des viscères. Mais ce qui nous intéresse surtout, ce sont les tendances moyennes, c'est-à-dire intermédiaires entre les tendances supérieures, qui sont le domaine de la morale et de la logique et les tendances inférieures de la vie animale.
Ces tendances moyennes se caractérisent, d'une part, en ce qu'au point de vue de leur origine elles dépendent des profondeurs de l'organisme et de la cénesthésie, et que dans leur expression, elles se libèrent des parties régionales de l'organisme par un caractère d'universalité, qui les rapproche des tendances supérieures.
C'est seulement ce domaine des tendances moyennes qui est perturbé chez les psychonévrosés.
Mais il ne suffit pas de schématiser la vie psychique par la hiérarchie des tendances; il faut se rendre compte que, lorsqu'on rêve, lorsqu'on se laisse aller au flux de la pensée, il s'établit dans l'esprit, comme des courants, et ce flux d'images, d'impressions, d'émotions, de souvenirs, rappelle absolument les courants liquides. Et ce fut le gros mérite de William James de combattre la psychologie atomique de Taine, qui, lui, faisait du pointillisme psychique, en réduisant tout à des faits psychiques distincts. Au contraire, William James a montré que la vie psychique était un écoulement perpétuel, où se mélangent des courants superficiels et des courants profonds plus ou moins éclairés par la conscience et qu'il y avait entre la conscience claire et la conscience obscure des régions de pénombre.
Cette découverte, qui a étonné les philosophes laïques, désinsérés depuis longtemps des études théologiques, est une notion banale chez les auteurs religieux. Et je n'ai pas besoin de rappeler que, si Saint Dominique a créé le Rosaire, c'est qu'il avait l'intuition des différents niveaux de courants qui existent dans l'âme humaine, et qu'il savait que la meilleure manière de permettre aux courants profonds de s'enrouler en quelque sorte autour d'une idée simple, est d'occuper les courants superficiels par une activité automatique telle que par exemple la récitation de Pater et d'Ave. C'est pourquoi j'appelle souvent le chapelet « l'escalier de l'oraison ».
Cette existence des courants superficiels et des courants profonds a frappé Bergson, qui a beaucoup emprunté aux mystiques, et avec juste raison il a distingué le courant fragmentaire discursif de l'intelligence, découpant dans les courants superficiels des fragments de réalité. Il a ainsi défini l'intelligence comme un instrument qui découpe dans la durée mouvante qui s'écoule constamment. Le caractère de l'intelli-
Hîl
gence discursive est, en effet, de découper dans la durée, dans les romanis superficiels de l'être.
Ce découpage es! utile dans la pratique el c'esl grâce à lui que les Grecs mil découvert la raison. Mais il a cel inconvénient de transporter simplement dans l'espace des manifestations qui oui surtout pour modalité la durée : d'où le paradoxe des Eléates, dans l'histoire du lièvre el de la tortue, qu'en divisant indéfiniment la distance qui sépare le lièvre de la tortue, jamais, au point de vue logique, le lièvre ne doit rattraper la tortue. Ce paradoxe montre que la méthode rationnelle de l'intelligence discursive peut appréhender une partie des phénomènes : néanmoins, en raison de son schématisme elle n'arrive pas à saisir la réalité dans toute sa profondeur et se contente seulement de l'appréhender dans une de ses modalités pour en tirer des avantages dans la vie courante.
A côté de ces courants superficiels qui se solidifient en une série de blocs, il y a les courants profonds, courants qui ne sonl pas toujours, d'une manière générale, dans la profondeur. Certains répondent, en effet, dans l'âme à ce que sont en géologie les rivières souterraines, si bien étudiées par .Martel, el qui à certains moments réapparaissent à ciel ouvert. Ce ne sont pas des sources; c'est seulement l'apparition dans la conscience claire d'un courant subconscient. Alors, si l'individu ne se rend pas compte du courant profond jusqu'au moment où brusquement il surgit à la surface de sa conscience, il a l'impression qu'il se produit en lui un élément psychologique, qui est indépendant de lui-même, el lorsque, dans la méditation profonde, cet instant surgit, c'est : chez l'artiste, l'inspirai ion et c'esl chez le religieux la contemplation passive. C'esl. peut-on dire, le point d'insertion de l'humain et du divin.
Ce n'est pas lout. Il y a des étals, el particulièrement des étals d'oraison, ou esthétique, ou religieuse, où il s'établit en
quoique sorle comme une éruption du moi profond, qui traverse brusquement la conscience elaire et arrive à illuminer l'individu, comme s'il avait reçu une apparition d'en haut. C'est cet étal qu'on appelle l'extase, où du l'ail de l'intensité de la concentration de l'individu en quelque sorte sur une idée, il y a une véritable éruption du moi profond à travers la conscience claire jusqu'à l'au-delà.
Cette éruption extatique comprend des courants psychiques divisibles en trois segments.
Myers, qui a étudié beaucoup les manifestations de médiumnité. compare le psvchisme de l'individu à un iceberg, à une pyramide de glace, dont la plus grande partie plonge dans la mer. tandis qu'émerge une petite partie qui s'irise aux rayons du soleil. Celle partie répond à la conscience claire, tandis que la partie immergée répond au moi subliminal, la partie qui se trouve au-dessus de la mer correspondant à la conscience claire. On peut dire même qu'au-dessus de la partie claire, et surtout chez les individus qui arrivent jusqu'à l'extase, il y a une région qui reprend le caractère du moi subliminal, mais qui sérail peut-être au-dessus et que j'appellerai la région ultra-liminale, par comparaison à ce qu'on trouve dans les raies spectrales où il y a les rayons ultra-violets au-dessus du violet.
Il y a donc trois degrés : la région infra-consciente répondant à l'infra-rouge, la région consciente, et la région uitra-conscie.nte.
Ceci m'amène à montrer l'importance de la conscience dans cet écoulement des phénomènes psychiques. La conscience paraît naître de la contingence de la direction de l'influx nerveux : quand le réflexe est déterminé, il n'y a pas de conscience. Quand, d'aulre part, les engrammes s'établissent dans l'encéphale de telle sorte qu'ils dirigent les mouvements des influx nerveux, la conscience disparaît. Sous l'influence de l'habitude, nous perdons conscience de ce que nous faisons.
Il est intéressant de voir que la conscience paraît naître de la contingence des voies à suivre par l'influx nerveux et que c'est justement cette même contingence, qui est la raison employée par les humains pour monter à la notion de Dieu. Cette constatation, établissant ces deux notions d'Ame et de Dieu, montre qu'elles sont liées à des manifestations voisines. Cette conscience doit être distinguée selon son degré de diffusion ou selon, au contraire, son degré de concentration.
La conscience pins ou moins diffuse va, dans la pénombre de William James, jusqu'aux régions qui ne sont pas éclairées. Mais le point intéressant est surtout l'étude de la conscience concentrée, comme on concentre une lumière avec le condensateur Abbe d'un microscope.
Quand on cencentre sa conscience sur un point, par là même une partie du champ psychique est dans un état d'inaction. Il y a apparition de la distraction. Ce phénomène de distraction a une importance particulière et a des signes différents selon qu'il s'agit d'une concentration de conscience voulue sur un point qu'on veut approfondir ou selon que celte distraction résulte d'une perturbation pathologique.
Ceci, en passant, montre que vouloir dénommer un caractère pathologique spécial schizoïde est seulement une constatation utile de psychiatrie, mais que ce caractère schizoïde — caractère de celui qui facilement tombe en distraction — n'est que l'exagération d'un état qu'on doit considérer comme normal.
Vous vous rendez maintenant compte de la distinction à établir entre la conscience claire et le moi profond, l'une répondant au versant social et l'autre au versant intime de la zone psychique.
A propos de la méthode concentrique dans le diagnostic des psyehonévrosés. je vous ai dil qu'il fallait toujours chercher
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les différentes zones psychique, neurologique, endocrinienne, viscérale et morbifique et que la zone psychique était divisée en deux versants : le versant périphérique, versant social et le versant profond, versant interne. Ces deux versants sont connus depuis longtemps et on peut les dénommer de la manière que je vous ai indiquée, en vous montrant cependant qu'il y a des nuances.
J'emploie les termes de conscience claire et moi profond ; car ils sont faciles à comprendre, quoique ces deux termes ne s'opposent pas. Mais il est difficile d'arriver à exprimer ce qu'on veut par des mots, et le verbalisme resle toujours en deçà de ce qu'on désire lui faire dire. Conscience claire peut être exprimée par versant social, point sur lequel a insisté Blondel (de Strasbourg), qui, dans son livre sur la Conscience morbide, a montré l'importance de l'élément social dans la conscience de chacun. On peut dire presque que notre conscience claire résulte de notre frottement avec l'ambiance sociale. Montaigne, déjà, avait montré l'utilité de se frotter les cervelles les unes contre les autres pour faire jaillir la lumière.
Au contraire, le versant intime est un versant tourné vers l'intérieur de l'être, dont la forme pathologique aboutit à l'autisme de l'hébéphrénique, autisme représenté par des spires, qui tendent à se rapprocher du centre.
Cette même distinction se retrouve dans la division de Léon Daudet du soi et du moi. Le soi de Daudet, exposé dans son Rêve éveillé, c'est la conscience claire; le moi de Daudet, c'est le moi profond. Daudet a eu le mérite de montrer que dans ce moi profond il est assez facile, en enlevant les dernières alluvions, de retrouver tous les engrammes résultant des hérédités. Il est incontestable que c'est dans l'analyse du moi profond qu'on retrouve plus facilement les traces de l'hérédité ancestrnle, qui joue un rôle dans la conduite des individus et
qui a été merveilleusement exposée dans les Revenants, d'Ibsen, auteur qui a peut-être le mieux compris avec Schakespeare l'importance du moi profond dans les réactions humaines.
11 n'a pas fallu attendre d'ailleurs Daudet ou Ibsen pour qualifier tes différences. J'ai fait récemmenl un petit travail à propos des rapports existant entre le sympathique et Y âme tripartite (1) selon la conception d'Aristote et de Platon. Il est incontestable que la conscience claire répond au Aoyoç du NoOç, NoOç qui répond à l'intelligence intuitive, tandis que le ©ujjiôç répond à l'affectivité, au cœur, et r'EmOujiia aux désirs profonds de l'organisme s'exprimant par les variations de la cénesthésie. La conscience claire répond surtout au Aôyoç, c'est-à-dire à l'expression par le verbe, par le langage, de l'intelligence discursive. Il est amusant à ce point de vue de retrouver les mêmes notions au commencement de l'Évangile de Saint Jean, où il est dit : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était Dieu... », phrase qui a été retournée par Goethe dans le second Faust, où il dit au contraire : « Au commencement était l'action... »
Au point de vue, qui nous intéresse, la conscience claire répond surtout au Aôyoç, tandis que le moi profond répond surtout au ©u|aôç.
Si, de la philosophie hellénique nous descendons vers la philosophie du moyen âge, nous retrouvons la même distinction exprimée aussi nettement par les mystiques allemands du xive siècle : dans Suso comme dans Tauler ou maître Eckart, qui enseignait à Cologne, on trouve la distinction de la ratio et du mens, la ratio répondant à l'intelligence discursive, le mens répondant au moi profond.
(1) Laignel-Lav astine Le sympathique et l'âme végétative. Société française d histoire de la médecine, 13 nov. 1926.
Or, il est assez piquant de voir que cette distinction, classique dans l'enseignement théologique, a été reprise comme une nouveauté par certains disciples de l'école surréaliste d'André Breton. Un de ses émules, en effet, le jeune Crevel, a fait récemment une conférence à Oxford sur le mens et la ratio, au cours de laquelle il est tombé à bras raccourcis sur la ratio, qui a le gros inconvénient d'être logique, tandis qu'il a exalté le mens en montrant la quantité de dynanismes psychologiques qu'il contient. Vous voyez donc que nos derniers surréalistes, qui se croient à l'avant-garde, ne font que suivre les grands mystiques allemands du xive.
Cette distinction, d'ailleurs, entre l'intelligence discursive et l'intuition intellectuelle, est le fond de la philosophie bergsonienne, et cela a été le mérite de Bergson, qui est peut -être un des derniers descendants des grands prophètes d'Israël, d'arriver à crever le plafond bas de la philosophie de la Sorbonne qui date de 30 ans, afin de nous permettre d'apercevoir par cette tente l'azur du ciel et des aéroplanes, qui montent très haut, quelquefois même trop haut.
Ce terme d'intuition a eu un succès d'autant plus grand qu'il est difficile à bien saisir ; combien avons-nous vu de jolies femmes qui avaient l'impression d'être des intuitives, laissant aux hommes seulement l'intelligence et les considérant comme incapables d'avoir de l'intuition, mais elles ne savaient pas qu'il faut distinguer deux variétés d'intuition, et ne pas confondre l'intuition de Plotin avec l'intuition de Descartes.
L'intuition de Descartes est une intuition purement intellectuelle, tandis que l'intuition de Plotin est surtout affective. Mais ce n'est pas purement une intuition affective, et là nous retrouvons le défaut de discrimination, de spécialisation, parce qu'à mesure que nous avançons davantage dans le moi profond, nous trouvons moins de spécialisation.
Les divisions, que nous faisons arbitrairement entre l'intelligence, l'affectivité et la motricité, sont des divisions didactiques. Tous les courants psychiques dans notre psychologie on1 des charges affectives, intellectuelles et motrices, et cela a été le mérite de Paulhan, esprit distingué, un peu trop subtil peut-être pour avoir tout le succès qu'il mérite, — car lorsqu'on est trop sincère, il est difficile d'avoir du succès — de montrer que ces charges variées des manifestations psychologiques se trouvent netlement dans l'intuition du moi profond à la manière de Plotin, un peu peut-être, je dois dire, à la manière bergsonienne.
C'est un peu la même division, mais en se plaçant surtout au point de vue des manifestations motrices, qui se retrouve dans le milieu religieux. Je ne rappellerai pas ici la parabole de Jésus sur Marthe e1 Marie, où Marthe exprime l'activité de la conscience claire et au contraire Marie la méditation du moi profond. Claudel est revenu sur cette division, quand il a exposé, en les précisant, d'une part, l'activité un peu trop bruyante A'Animus qui s'occupe de multiples choses, et au contraire la concentration de pensée contemplative d! 'Anima.
II faut bien dire que ces synonymies, que je vous établis, ne sont pas parfaites.
En utilisant ainsi ces deux ordres de notions, nous trouvons d'un côté : conscience claire, versant social, logos du nous, ratio de Daudet, Marthe, Animus... et de l'autre côté : moi profond, versant intime, tumos, mens, intuition. Marie, Anima... et nous confondons quelquefois ces deux notions, notion de dispersion avec notion de clarté. Or, justement le mérite de la méditation mystique, qu'on retrouve aussi dans la méditation artistique mais moins parfaitement analysé, c'est de montrer qu'on doit tendre à l'unité par la clarté projetée sur le moi profond, et du fait du défaut de différenciation de
ce moi profond, cette intensité de concentration entraîne l'apparition d'une activité que le moi superficiel n'aurait pas pu donner. El ceci est un point extrêmement important et permet de soutenir l'utilité de la rentrée de Dieu dans la cité, selon le dernier livre d'Izoulet. En effet, c'est grâce à la concentration de forces inconnues de lui-même, que l'individu est parfois capable d'actions héroïques, dont il serait absolument incapable en se contentant de la conscience claire. C'est ce que nous avons pu constater au cours de la guerre, où sous l'influence de l'enthousiasme résultant de la défense du pays menacé, nous avons vu des internationalistes à outrance se battre comme des lions, grâce à leur moi profond, en faisant abstraction de Leur conscience claire: ceci marque la supériorité de certaines notions profondes, I elles que les religieuses, sur la philosophie, qui reste à fleur de conscience.
Méthodes d'examen. — Ceci étant dit, j'arrive à l'étude des méthodes d'examen. Il faut avoir deux variétés de méthode : méthodes de surface et méthodes de profondeur.
Les méthodes de surface, je les passerai en revue extrêmement vite. En présence de phénomènes psychologiques, il faut toujours se rendre compte des charges intellectuelles, affectives et motrices de chaque phénomène qu'on étudie, parce que dans chacun il y a ces trois modalités.
11 faut ensuite se rendre compte du degré de synthèse de l'individu étudié, de cette synthèse qui s'exprime par la personnalité résultant de l'activité de ces deux grandes fonctions qui sont, d'une part, la tension psychologique, et, d'autre part, l'autoconduction.
La tension psychologique est une notion extrêmement juste exprimée par Pierre Janet et reprise par Bergson dans son Elan vital ; la tension psychologique est une comparaison avee
la tension électrique. Elle varie selon le moment, selon les gens et la plupart des psychasténiqiies expriment très bien cette variation de la tension, quand ils disent qu'ils sont «comme dans nn rêve»; «je vois les gens comme si je n'étais pas sûr de leur réalité ». D'ailleurs les gens normaux peuvent ressentir ces phénomènes, dans un moment de fatigue par exemple, (les variations de la tension psychologique expriment ce (pie Janel a appelé la fonction du réel. Chez Ions les psychonévrosés il faut étudier cette fonction du réel.
Le moyen de se pendre compte de la force de la tension psychologique est de faire répéter plusieurs lois de suite quelques mots, par exemple le mot manutention. Généralement au bout de 15 à 20 fois le sujet a en quelque sorte épuisé sa fonction du réel. Il a l'impression de ne plus comprendre le mot, qu'il trouve et range et comme inconnu.
A côté de cette tension psychologique, nous avons dit qu'il fallait considérer Y autoconduction, ('/est la fonction, qui nous intéresse, peut-on dire, au plus haut point chez les psychonévrosés. C'est la grande fonction synthétique de l'être, dont l'expression fragmentaire est Yattention.
L'autoconduction a été décrite par Toulouse avec mon regretté collègue et ami Mignard. Elle consiste à insérer l'attention de la conscience sur les différents secteurs de la psychoogie. C'est en quelque sorte le « central téléphonique » du réseau psychologique. El quand on a une honne autoconduction, on s'endort dès qu'on se met au lit : dès qu'on se met à travailler, on part, il n'y a pas de « frottement ». Quand, au contraire, on a une mauvaise autoconduction, on a de la peine à s'endormir, à penser, à changer de commutateur, il y a frottement au départ, et quand on a terminé, il y a persistance d'une céréhration involontaire : c'est le mentisme, la résonance qui s'en suit. Quand les phénomènes d'autoconduction s'affaiblissent
de plus en plus, il y a évasion des automatismes. Du fait que le ruban, qui réunit toutes les Heurs psychiques du bouquet de la personnalité, tend à devenir plus lâche, les fleurs s'écartent du centre en formant des courbes de plus en plus étendues, si bien qu'elles finissent par tomber. L'individu est complètement éparpillé. On peut, par ces études, se rendre compte des variations de la personnalité.
Mais ce n'est pas tout. Il faut étudier les expressions psychologiques les plus importantes du fond primordial de l'être, c'est-à-dire des trois instincts.
Je vous ai déjà parlé de Vinstinct de conservation, mais celui-ci aboutit tout naturellement à un autre instinct, car si chez l'amibe la reproduction est un excès de nutrition, cet excès aboutit chez les êtres plus différenciés à Vinstinct sexuel, qui joue un rôle énorme dans la vie psychique par l'interférence de sa poussée avec celle de l'instinct de conservation. De cette interférence naissent, en elfel, beaucoup de manifestations plus ou moins compliquées, plus on moins morbides. Mais cet instinct, du l'ail qu'il donne un épanouissement plus considérable à l'instinct de conservation, par, en quelque sorte, son extension à d'autres êtres sympathiques, fait naître tout naturellement Vinstinct social, qui est le troisième instinct.
Il faut étudier toutes les perturbations observées chez les psychonévrosés dans ces l rois instincts, et nous en avons ainsi fini avec la méthode de surface pour arriver à la méthode de profondeur permettant l'élude de la manifestation la plus banale du moi profond : j'ai nommé le rêve.
Mais il faut distinguer dans les rêves deux grandes variétés: d'une part, le rêve proprement dit, le rêve hypnique, c'est-àdire le rêve du sommeil ; d'autre part, le rêve éveillé, les rêveries, et on arrivera à Vonirocritie, c'est-à-dire la critique des rêves, qui a un regain d'actualité maintenant grâce aux tra-
vaux de Freud; cl j'ai faii moi-même (1) récemment, en novembre 1925. dans le Journal médical français, une étude critique et sémiologique des rêves pour en montrer l'utilité incontestable.
Les rêveries sont aussi très importantes à analyser dans leurs deux grandes formes : les rêveries diffuses et les rêveries spontanées, et, d'autre part, les rêveries ordonnées, systématisées. localisées sur un point, telle que la rêverie de Newton, qui est à l'origine des grandes découvertes, car vous savez qu'il n'y a pas de découvertes sans imagination et sans rêverie.
A côté de l'étude des rêves, l'étude des actes manques, c'està-dire soit des lapsus de la parole et de l'écriture, soit des lapsus de l'activité pratique, joue un rôle considérable; et en analysant ainsi les individus on découvre souvent un moi profond qui cherche à se cacher.
Quand on ne peut pas avoir recours à l'observation, on l'ait de l'expérience et on recourt à Y épreuve des mots inducteurs selon la méthode de Freud. Pour cela on met le sujet à examiner au calme le plus parfait, on le laisse aller à une rêverie aussi spontanée que possible ; on lui dit alors un certain nombre de mois et on l'engage à exprimer, aussi sincèrement qu'il le pourra, les images, qui se présentent à son esprit, en réponse à ces mots. On marque le temps de la réaction et l'on se rend compte des réactions vaso-motrices ou émotives, qui se produisent. Je dois dire que c'est surtout quand il n'y a pas de réponse qu'on a les meilleurs résultats. C'est, en effet, à l'occasion des mots inducteurs, qui ne résonnent pas dans la conscience claire, que le « sourcier » du moi profond se rend compte sil y :\ des rivières souterraines qu'il s'agit de faire arriver à fleur de surface. C'est un moyen de dépister les complexes
(1) Journal médical français, nov. 1925.
profonds, qui jouent uu rôle considérable dans Ja conduite el qui ont souvent une origine émotive remontant à l'enfance. Ceci étant dit. je vais appliquer ces méthodes à l'étude de quelques malades.
Première malade.- Mlle Violaine 11... Cette malade a une hérédité chargée: une tante paternelle, mélancolique, a été internée. Ses antécédents personnels consistent surtout en une scoliose ; et j'insiste sur la fréquence de la scoliose chez les psychonévrosés. Puis elle devient nerveuse en 1926. Elle était institutrice, et dut quitter l'enseignement en raison de son état général. Elle présenta alors des troubles d'estomac el d'intestin. Je note également la fréquence des perturbations digestives chez les psychonévrosés. Depuis lors, il y a eu des périodes alternées d'apaisement, de fatigue, de dépression, d'aprosexie, d'obsession, de mentisme, d'autoseopie.
Au point de vue somatique, Violaine est une longiforme. Elle a 1 m. 75 avec un poids de 58 kg. 600. Elle a des ptôses multiples, ptôse de l'intestin, ptôse de l'estomac, qui sont fortement descendus: elle a de plus une ptôse rénale droite, enfin elle eul une rétroversion utérine opérée en 1021. Elle a des crises d'entérocôlite muco-membraneuse. Et vous savez la fréquence de ces réactions sympathiques en liaison avec des périodes de dépression (1) chez les psyeLonévrosées.
Actuellement ses troubles gastriques ressortissent à deux ordres de douleurs : douleurs tardives avec sensation de digestions lentes : douleurs précoces prenant parfois l'allure de crampes qui poussent la malade à manger pour se calmer. Vers 4 h. 1/2 du matin, réveil, douleur gastrique, sensation de faim. A un moment donné on a surveillé Violaine au point
\l) Maurice de Illlkv. — Académie de médecine, 1925.
de vue pulmonaire ; elle est guérie. Au point de vue vasculaire, 13,5 et 8 au Pachon.
Les réflexes tendineux existent. Les règles sont moins abondantes depuis un an et demi.
Les troubles sympathiques sont essentiellement caractérisés par de l'instabilité. Le réflexe oculo-cardiaque est exagéré ; par la compression oculaire on a un ralentissement de 19 à 12 au quart, c'est-à-dire 28 à la minute. Le réflexe solaire est positif. Le pli urinaire (degré d'acidité ionique) est considérablement augmenté. Ceci est très important ; il est monté jusqu'à 7,8 — indiquant une alcalinité en rapport avec une alcalose sanguine, qui répond bien à la définition que j'ai donnée avec mon ami Cornélius (1) de l'angoisse, quand je disais que t'était une névrose alcaline. La cénesthésie de Violaine e^i caractérisée par une exagération des sensations internes, désagréables, difficiles à définir, au niveau de son système osseux, du rachis en particulier, de ses nerfs : elle les « sent tourner autour de son corps comme un serpent ». Le grand sympathique lui paraît être une « boule tournante ». Elle dit avoir tout le temps l'impression d'être « toute petite dans un grand corps ; des muscles de fer l'animent ».
L'analyse de son moi profond indique une asthénie, de l'aprosexie, un état d'angoisse, de mort, d'où cette obsession de mort, de choses tristes ; Violaine voit toujours par la pensée les personnes qu'elle a vues dans le train lors de son dernier voyage et pendant toute une année elle a entendu les cahots du train. Actuellement elle entend toute une journée le bruit de la douche, quand elle en a pris une le matin ; elle a donc une mauvaise autoconduction. Elle a du menlisme : après avoir
(1) Laignel-Lavastine et Cornélius. — L'hypo-acidité ionique et l'augmentation des acides organiques, syndrome urinaire de l'angoisse. Presse médicale, 18 novembre 1925.
écrit des lettres, elle se remémore les mots constamment, elle répète plusieurs fois par exemple les mots : « ce devait être su et dit, dit et su ...». Elle a des prémonitions, une sorte d'intuition, devinant ce qui va se produire, d'une façon fort vague, mais qui l'a frappée. Elle a prédit le départ de son frère pour la Syrie ; or il était à Dunkerque à ce moment, et, en effet, il fut appelé ensuite en Syrie. A la campagne, elle dit : « il y a du fer dans ce terrain », et en effet on en exploitait aux environs.
Elle présente des phénomènes de résonance, qui rentrent dans la catégorie des manifestations du mentisme. Dans son moi profond, on constate trois complexes principaux : des crises mystiques avec état de doute ; un besoin de se dévouer, d'avoir un être vivant à choyer, ce qui l'a amenée à un épisode qui a duré quelque temps et dont elle subit encore le contrecoup douloureux ; enfin elle a de la haine, et une haine très vive, contre sa belle-mère.
L'étude des rêves de Violaine a un certain intérêt, car étanL une intellectuelle, elle a pu nous donner des renseignements très explicites. Ses rêves surviennent malgré un sommeil qu'elle dit calme. Elle souffre d'insomnie en se couchant. Quand elle rêve, ses rêves ne la réveillent pas, elle est complètement inconsciente et elle ajoute qu'elle se sent soulagée par ses rêves. Nous retrouvons là la fonction cathartique du rêve. Cette sensation de soulagement provient du l'ail qu'au cours de ses rèvcs elle se « dépense physiquement », dit-elle ; et ceci est extrêmement important et j'ai insisté sur ce soulagement, qu'éprouve le sujet sur son sympathique, en dérivant l'influx nerveux sur le côté moteur. Ce fait montre la fausseté de l'acte de M. Bergeret, qui, trouvant sa femme en conversation avec M. Roux se contenta de prendre la Revue des Deux-Mondes au lieu de donner quelques coups de poing à la cantonade. Et j'insiste sur les rêves d'escalier. La malade
voit, en effet, un escalier aux marches puissantes, de dimensions fantastiques, comme les étages de la Tour Eiffel. Ces escaliers laissent apparaître le vide derrière elle, et elle dit qu'il « fallait qu'elle y monte et qu'elle y fasse monter d'autres personnes... La malade dit qu'elle s'est réveillée au bas de cet escalier... » Ses rêves d'escalier m'ont fait donner à Violaine de l'androstine. Elle en a éprouvé un très grand bienfait. Je développerai ailleurs tout ce que comporte ce fait oniro -thérapeutique.
Le point que je veux retenir de cette observation, c'est qu'il s'agit d'une malade extrêmement complexe et qui répond parfaitement à la méthode concentrique, dont je vous ai parlé. D'autre part, dans son histoire un épisode est intéressant en ce sens qu'elle eut un transfert affectif sur un jeune homme qu'elle a aimé platoniquement, et qu'il y a eu coïncidence avec des périodes où elle a présenté des manifestations marquées d'émotions mystiques, point délicat à étudier et qui est incontestablement très important. Et la meilleure manière de vous dire comment doit être menée cette analyse des états religieux est de décrire en quelques mots les différents degrés que l'on reconnaît dans les états d'oraison.
Une analyse du moi profond, qui a été merveilleusement laite par les mystiques, doit nous servir à discriminer beaucoup d'états : soit des états esthétiques, soit des états de psychonévrosés. Mais pour pouvoir se reconnaître dans les descriptions des mystiques, je dois vous rappeler qu'il faut distinguer essentiellement les trois degrés : la voie purgative, la voie illuminative, et la voie unitive.
La voie purgative consiste dans la suppression des états extérieurs, purgation d'abord des émotions, des sentiments courants.
Dans la voie illuminative la synthèse arrive à être plus limitée, l'on tend vers l'unité.
Dans la voie unitive, le mystique s'unit à Dieu.
Ces trois états se retrouvent chez les grands mystiques. Et celle qui a le mieux décrit ces états, c'est Sainte Térèse dans son autobiographie et les Châteaux de l'âme.
Sainte Térèse d'Avila décrit la voie purgative clans les deux premières demeures, la voie illuminative dans la troisième demeure. La quatrième demeure ou oraison de quiétude répond à l'oraison passive, qui se caratérise essentiellement, comme le dit Sainte Térèse, par le sommeil, puis la disparition de l'intelligence discursive pour laisser au premier plan l'intelligence intuitive. La voie unitive est caractérisée par la cinquième demeuî»e, qui est l'union ; enfin une sixième demeure répond à l'union transformante.
J'ai commencé par vous citer Sainte Térèse, bien que ce soit la dernière des grands mystiques, qui ait bien décrit ces états, mais parce qu'elle en donne la description la plus complète. Mais il me faut revenir à l'origine et parler de l'inspiration augustinienne.
Saint Augustin a pénétré très profondément dans la vie mystique, ce dont on ne se douterait pas quand on lit le Saint Augustin de Louis Bertrand, qui est passé à côté du sujet, comme il l'a fait d'ailleurs dans ses critiques contre les médecins. Saint Augustin exprime la voie purgative par la virtus, la voie illuminative par la tranquilitas, la paix : « Je vous donne ma paix » ; et la voie unitive par deux degrés : ingressio in lucem (l'entrée dans la lumière) et la tnansio in luce, le séjour dans la lumière.
Nous retrouvons à peu près la même division dans Saint Thomas aV Aquin, mais exprimée par des adjectifs au lieu de substantifs. Il divise les mystiques en : incipientes (débutants), en proficientes qui sont déjà dans la voie illuminative et en perfeeti, les parfaits.
Enfin, il est un mystique qui me touche beaucoup, parce qu'il a commencé par faire sa médecine eu Espagne et qu'il a tiré parti de ses habitudes cliniques anciennes dans l'expérience de l'observation intérieure. C'est Saint Jean de la Croix. Il a décrit la voie illuminative sous le nom de « nuit des sens » et la voie unitive sous le nom de « nuit de Vesprit », mais comme la nuit de l'esprit n'est que nuit au point de vue de l'intelligence discursive, qu'elle est au contraire en pleine clarté, c'est une nuit qui a la sombre clarté, qui tombe des étoiles et qui répond à l'intelligence intuitive.
Maintenant on peut faire un grand nombre d'applications concrètes de tous ces états, et c'est ce qu'a fait mon maître Pierre Janet dans un livre qu'il a publié chez Alcan intitulé : De V angoisse à V extase. Mais vous n'aurez pas fini avec les états mystiques si vous vous contentez de l'analyse des états positifs. Il faut également étudier les états négatifs, qui renseignent sur les périodes dépressives des psychonévrosés.
Ces états mystiques négatifs ont été admirablement décrits dans les manuels religieux. Il y a d'abord X état de tiédeur qui fait vomir, et Yacedia, qui sévit dans les couvents dont l'heure la plus dangereuse est l'heure qui suit midi : c'est le « démon de midi », qui a été l'occasion d'un roman de Paul Bourget.
Uacedia est une variété de mélancolie, de langueur, caractérisée par l'aridité, la tristesse et dont la forme atténuée est la sécheresse. On connaît la fréquence de la sécheresse dans les états mystiques et. c'est en quelque sorte une alternance d'états de grâce et de sécheresse. Il est incontestable que les variations de l'état de grâce méritent d'être étudiées médicalement, car on peut, dans beaucoup de cas, arriver à établir des relations avec les variations de la cénesthésie. Je n'entends pas parler ici de la grâce au point de vue théologique, mais sim-
plement des états psychiques, qui le plus souvent paraissent en accompagner les effets.
Je ne m'étends pas davantage sur un sujet, qui mériterait un grand développement. Je voulais montrer simplement qu'il y a des transitions avec ce que nous venons d'étudier chez les mystiques et dans nos services, et ce qu'on voit dans les manifestations artistiques, en particulier dans la poésie. L'abbé Brémond a montré que la poésie pure est caractérisée par la transe. Quel que soit l'escalier qu'on prend, poésie, littérature, oraison intellectuelle, esthétique ou religieuse, on arrive toujours au même point avec la transe, point qui est l'union entre le divin et l'humain, contemplation passive, quatrième demeure de Sainte Térèse.
Seconde observation. — Mme Thomas est une malade qui représente le type de la douteuse pure. Elle a le gros avantage de ne pas mourir de littérature, comme disait Sénèque. Elle se contente de raconter très nettement et très simplement son histoire. « Je vais », dit-elle, « chercher un paquet de linge; je le mets par terre, puis je veux le mettre ensuite dans mon tablier pour aller au lavoir, et je suis obligée de regarder plusieurs fois par terre pour voir si je n'en laisse pas, je sais qu'il n'y en a pas, mais je suis forcée malgré moi de regarder plusieurs fois... »
On ne peut mieux exprimer, et d'une façon plus remarquable, le doute obsédant dans toute sa pureté, et cela parce que cette femme n'a aucune culture psychologique ; elle n'interprète pas les faits, elle les raconte tels qu'ils sont.
Troisième observation. — Mlle Lab... — C'est une malade qui a eu des crises nerveuses. Elle dit être tombée par terre, s'être débattue ; elle sentait quelque chose qui l'étouffait. La première fois, elle est restée triste. C'est un cas relativement fré-
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quent ; il s'agit d'une crise hystérique déclenchée à l'occasion d'un état de dépression.
Quatrième observation. — Mme Tri.... — C'est une obsédée. Elle raconte que lorsqu'elle était enfant, étant aux champs, elle eut le pied entouré par un serpent, et dit que c'est à la suite de cet incident qu'elle est devenue nerveuse. Un point intéressant chez cette malade, c'est qu'elle a des manifestations d'obsession par contraste ; c'est une femme très honnête obsédée par un chien qui lui a fait peur et dont elle a conservé des visions cyniques et obcènes qu'elle se refuse à raconter et qui se présentent à elle surtout quand elle va à l'église ; c'est, je le répète, le type de Vohsession par contraste.
Cinquième observation. — Mlle Bla.... — Elle dit avoir été entraînée à faire du médiummisme;elle a cessé depuis quelque temps et elle raconte qu'on lui a enlevé l'écriture automatique en une seule séance, mais elle a conservé, dit-elle, en elle, la présence d'un esprit qu'elle entend ; elle ressent des secousses électriques. Elle est dans cet état depuis qu'elle a cessé d'avoir ses règles ; elle était très bien jusqu'à sa ménopause. Du fait qu'elle était dans un milieu spirite,elle a symbolisé son anxiété sous forme de manifestations spirites, elle a cru être possédée par un esprit, et ce sont ces manifestations symboliques que j'ai tenu à vous montrer.
Conclusions. — Chez les psychonévrosés il y a des rela" tions psycho-physiques, qui montrent la nécessité de ma méthode concentrique, qui permet de poser les faits et de les hiérarchiser.
En second lieu, on se rend compte de l'importance de la prédominance des tendances moyennes, les tendances supérieures restant intactes et servant même à la symbolisation des perturbations des tendances moyennes.
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En troisième lieu, on voit quelle est la valeur de la critique des différents complexes cliniques qu'on peut relever, parce que les manifestations soit de doute, soit de phobie, soit d'extase, ne dépendent pas toujours du même mécanisme. Ceci est extrêmement important. Je vous ai montré comment le doute obsédant peut être l'aboutissant de processus très variés. Et ceci montre encore une fois l'utilité de la méthode concentrique pour ne pas mettre sur le compte des mêmes pathogénies des manifestations qui sont pareilles quant à leur expression mais non pas quant à leur mécanisme ou à leur thérapeutique pathogénique.
En dernier lieu, il faut noter la nécessité d'établir un déterminisme interzonal (c'est-à-dire entre les diverses zones de la méthode concentrique) et non pas un déterminisme de surface.
Il est, en effet, une manifestation assez fréquente qui est la suivante : certains individus éprouvent du fait d'une peur, par exemple, une émotion génitale se caractérisant par un plaisir avec quelquefois même un écoulement prostatique. Il y a là quelque chose qui étonne et qui a été exprimé par les comédiens. Molière faisait dire à Dorine : « Et s'il me plaît à moi d'être battue ! », quelque chose qui reste obscur par la psychologie plane, mais qui s'explique très bien par le diagnostic en profondeur (1).
L'anxiété est fonction de l'excitation du pneumogastrique, et la volupté est fonction de l'excitation de l'érecteur sacré. Les réactions pharmaco-dynamiques de l'érecteur sacré et du vague sont les mêmes, l'érecteur sacré étant une partie du système vagal. On comprend donc que l'intensité des réactions
(1) Laicnel-Lavastine. Anxiété, volupté ot pnpumnwnstriqiip. Paris Médical, 18 octobr.- 1924.
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anxieuses soit en rapport avec l'intensité de l'excitation de l'érecteur sacré.
De ceci on peut conclure à l'utilité de toujours faire un diagnostic en profondeur et de ne pas se contenter de faire de la psychologie plane; et d'ailleurs on peut dire qu'aujourd'hui il n'y a plus de psychiatres, dignes de ce nom, qui se bornent à ce seul examen.
Jeudi 7 Avril 1927.
Le moi
profond des psychonévrosés éclairé par l'expérience ascétique et mystique
Mon cher Président,
Vous m'avez versé trop de fleurs, et après un pareil préambule, Mesdames, Messieurs, vous aurez des désillusions (1).
Avant de commencer, je veux adresser mes remerciements à Mlle de Faissal, qui est l'animatrice de cette Maïeutique, à son Président et à Mme Papillault, vibrant poète, dont le verbe nous charme tant.
Vos paroles très élogieuses, mon cher Président, me rappellent que, si vous avez présenté mon curriculum vitse d'une manière aussi sympathique, c'est peut-être parce que vous êtes le collègue de deux de mes maîtres et amis, M. Pierre Janet et le doyen Berthélemy. Vos mémorables travaux sur le Romantisme et ses rapports avec le Mysticisme intimident un peu le médecin que je suis, surtout dans le domaine très délicat que je vais aborder. Mais j'espère que j'aurai votre indulgence, parce que le romantisme vous a habitué à la rela-
(1) Conférence contradictoire faite, le 7 avril 1927, à la Maïeutique, sous la présidence du baron Seillière.
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tivité des contingences des temps et des lieux. J'espère aussi avoir votre indulgence. Mesdames et Messieurs qui êtes venus m'entendre ce soir, ce dont je vous remercie fort. Et je tiens à cette indulgence parce que j'ai peur de vous donner une désillusion et voici pourquoi. En venant m'éeouter traiter, en médecin, du mysticisme, vous avez peut-être cru que j'allais aborder les manifestations théâtrales et un peu dramatiques, que le populaire connaît. Ce n'est pas cela, je n'en dirai pas un mot.
D'autre part, peut-être pensez-vous que j'ai été incité à prendre ce sujet par le bruit légitime fail autour d'un livre récent, dû à un de nos plus brillants académiciens sur Sainte Térèse. Il n'en est rien. Aussi, laissant pour ailleurs mes critiques de ce livre, où l'auteur s'en prend violemment aux médecins, j'entre aussitôt dans mon sujet.
J'élimine les manifestations dramatiques populaires de certains mystiques, les troubles pathologiques de certains autres et l'étude des maladies du sentiment religieux, si bien faite jadis par le regretté Murisier.
J'ai à vous parler du moi profond des psychonévrosés éclairé par l'expérience ascétique et mystique.
Je dois donc d'abord définir les termes avant de donner un exposé schématique de l'expérience ascétique et mystique, qui me permettra de jeter quelques clartés sur le moi profond des psychonévrosés. Restera à tirer de cette étude quelques déductions théoriques et pratiques.
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EFIMIIONS