‹ La méthode concrete en science socialeChapitre 10 sur 19 · I. Décembre igiS. V. Le Matin, k décembre igiS · texte numérisé non relu

I. Décembre igiS. V. Le Matin, k décembre igiS

Les patrons ont exposé les raisons qui leur paraissaient nécessiter l'essai du travail à quatre métiers pendant au moins quatre mois; les tisseurs soumis à cette innovation seraient payés à la journée ; les ouvriers qui continueraient à ne conduire que deux métiers recevraient les salaires fixés par l'ancien tarif ; il n'y aurait aucun renvoi injustifié. Ces propositions ont été soumises à un référendum : sur 2.774 votants, 1.684 les ont acceptées. Les essais se poursuivent sous le double contrôle des représentants des patrons et des ouvriers. Voilà donc un cas très net dans lequel nous voyons les ouvriers prendre conscience de la commune dépendance de leurs intérêts et des intérêts patronaux à l'égard des intérêts de la profession. La querelle des employeurs et des salariés est oubliée dans des circonstances qui mettent en jeu l'existence même de l'industrie dont vivent les uns et les autres. Le péril qui a surgi étant également redoutable pour les adversaires de la veille puisqu'il menace la profession, les syndicats ouvriers et patronaux, jusqu'alors ennemis, se réunissent en une sorte de syndicat supérieur, en un corps unique chargé des intérêts corporatifs. Un jour viendra où les faits donneront aux ouvriers une vision plus claire encore des besoins du corps de

métier : l'expérience leur imposera cette conviction que ce qui est nécessaire pour sauver la profession d'un péril extraordinaire, ne l'est pas moins pour lui assurer en temps normal la prospérité.

Des objections qui m'ont été faites, les unes sont relatives à la forme de mon livre et les autres au fond.

Au point de vue de la forme, on a estimé qu'il eût été préférable de refondre les notes. J'ai dit pourquoi j'ai mieux aimé suivre d'aussi près que possible le récit : la réalité est respectée davantage ; le rédacteur évite ainsi tout ce qui pourrait se glisser de tendancieux dans un arrangement des faits même uniquement inspiré par le souci de la composition. — On a proposé aussi un titre différent: « Six mois de vie ouvrière ». Cette formule eût été certainement excellente. Celle que j'ai choisie m'avait paru relier de manière [satisfaisante les expé riences fort diverses groupées dans ce volume et il se trouve qu'elle sert, comme le volume lui-même, d'utile introduction à la série d'études particulières que j'ai poursuivies depuis lors. — On m'a fait également observer que l'introduction comportait plus de développe-

ments et qu'il eût été[facile d'établir une liaison entre le chapitre des « Figurants » et les chapitres antérieurs en supposant que j'arrive à Paris et que, ne trouvant pas d'emploi, je me résigne à travailler dans la figuration. Certainement l'ensemble de l'ouvrage en aurait reçu une forme meilleure sans que les faits documentaires en fussent altérés. Quant à donner à l'Introduction plus d'ampleur, cela revenait à publier à ce moment-là le travail que je publie aujourd'hui : mais je n'avais pas alors pratiqué suffisamment ma méthode pour '"pouvoir développer quelques-unes des considérations qu'elle appelle.

Les critiques de fond qui m'ont été adressées sont fort variées. — On me reproche de ne pas m'être mis davantage en scène, de n'avoir pas décrit avec plus d'abondance mes propres états d'âme ; ce (\ côté psychologique personnel très » intéressant » a été « trop négligé » . Je crois au contraire qu'en se laissant aller à cette description peut-être tentante et à coup sûr facile, on se placerait en dehors de la question : il ne s'agit pas de se décrire, mais de décrire, pour les connaître, la vie et l'âme de l'ouvrier. J'ai fait quelques rapides allusions à ce que j'ai éprouvé, mais seulement dans la mesure oii cela m'a paru éclairer indirectement la

situation des ouvriers. — On me reproche encore de « faire des thèses à propos » des idées émises par mes camarades de travail. J'estime que toute occasion doit être saisie de contrôler dans et par la réalité vivante et vécue la valeur d'une idée, d'une doctrine, d'une thèse d'école. — On me dit : « vous vous » êtes donné beaucoup de mal pour de maigres » résultats. » Je réponds : le mal que l'on se donne n'est rien si l'on obtient un résultat, quel qu'il soit ; c'est le résultat qui importe, et non la peine qu'il coûte. — On m'écrit • votre enquête ne fait pas connaître les ouvriers à forts salaires; elle est donc « incomplète ». Je ne m'étais pas proposé de faire une enquête complète : j'ai étudié ce que j'ai pu étudier et comme je l'ai pu faire, sans prétendre même avoir épuisé la matière observée ou avoir dégagé de mes observations tous les enseignements qu'elles comportent. — L'un s'exclame : « vous ne concluez pas ! » L'autre : « vous » concluez trop! » J'ai conclu à ce que j'ai cru pouvoir conclure de ce que j'avais observé. Je ne me suis jamais préoccupé que d'exprimer les conclusions qui me paraissaient autorisées par mes observations. Mes conclusions demeurant liées à mes expériences, je tiens à publier mes nouvelles enquêtes dans leur ordre histo-

rique qui est l'ordre du développement même des idées auxquelles je suis progressivement parvenu.

Une critique plusieurs fois formulée concerne quelques traits grossiers que j'ai cru ne pouvoir omettre. On m'écrit : « détails vérita- » blement répugnants », « turpitudes qui souil- » lent le livre ». Un ingénieur m'assure que « cela en rend la lecture pénible ». Un autre, que « c'est du Zola )>. Un industriel se dit surpris de voir ces faits retenus par « un homme »i bien élevé ». — Il ne s'agit pas de savoir si l'auteur est ou n'est pas « bien élevé », mais comment sont élevés les hommes qu'il étudie. Il était tout à fait précieux de constater qu'ils m'ont apparu comme particulièrement grossiers précisément dans ce cabaret roannais qui avait la prétention de grouper l'élite intellectuelle de la jeunesse ouvrière émancipée, et où fut offert un punch à Marie Murjas à l'issue de sa conférence athéistique. L'observateur peut être amené à faire des constatations pénibles : mais il a le devoir de les faire. Il ne suffît pas plus d'affirmer de certaines personnes qu'elles sont grossières ou distinguées que de déclarer une œuvre littéraire admirable ou détestable : encore convient-il d'exposer les

motifs sur lesquels cette appréciation se fonde. Les pages qui contiennent quelques-uns de ces faits justificatifs diffèrent substantiellement de celles qui, chez un Zola, contiendraient des descriptions analogues. En exposant certains cas, Zola visait à les justifier et à en provoquer l'imitation ; il y enfermait tout un enseignementphilosophique, une dogmatique religieuse et une éthique; les dévots du Naturalisme, ses admirateurs, ne s'y trompaient pas. Quand j'ai transcrit la réalité observée, je ne me suis proposé d'autre but que d'être fidèle à mon rôle d'observateur de la réalité : ainsi d'ailleurs pouvais-je donner la mesure de certaines misères qui affectent un trop grand nombre de nos contemporains. Le cabaret du père Truffe était le lieu de réunion des jeunes « intellectuels » de Roanne : le contraste entre cette prétention et les faits avait sa saveur et son prix. Un peu plus tard, je retrouvai à Lyon, pérorant à la Bourse du travail, le fils du patron de cet « Athénée ». L'instruction et l'éducation qu'il y avait reçues l'avaient-elles donc préparé à apporter à la défense des intérêts ouvriers un utile concours ?

Néanmoins, sur le point de publier certaines de mes notes, je n'ai pas été sans éprouver quelque hésitation : mais il m'a semblé que je devais

passer outre pour ne pas manquer au devoir de scrupuleuse exactitude et de sincérité. Depuis lors, des personnes de conditions fort diverses, mais également qualifiées pour émettre une opinion de poids en celte matière, m'ont nettement approuvé. Il n'est d'ailleurs pas douteux que l'on retrouve les équivalents de ces grossièretés dans des classes sociales qui n'ont pas l'excuse de l'ignorance et du manque d'éducation : il y aurait à établir sur ce point des rapprochements pleins d'intérêt et où fort souvent l'ouvrier conserverait l'avantage. J'ai eu déjà l'occasion, à un autre point de vue, de noter parfois chez lui plus de précision et de finesse dans sa façon d'enseigner occasionnellement ce qu'il sait, que chez des hommes appartenant à notre élite intellectuelle et dont le métier est l'enseignement.

Je profite de l'occasion pour ajouter que j'ai constaté plus d'une fois que l'ouvrier avait le sentiment de son manque d'éducation, qu'il en souffrait et s'efforçait d'y suppléer. J'ai entendu, au cours de mes expériences, des ouvriers dire devant moi, avec un soupir de tristesse résignée : « nous sommes comme cela, nous ^autres ! » J'ai d'ailleurs noté* que la vie en commun de l'atelier implique l'observation d'un cer-

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