La Descente aux Enfers, 7 juin
ployé », il conviendrait d'être « employeur » pour définir les nécessités auxquelles obéit ce dernier dans le traitement qu'il accorde à son personnel; enfin, j'aurais poursuivi mes recherches sous l'influence « d'idées précon- » çues », tandis qu'un chef d'industrie, qui s'improviserait ouvrier, serait apte à faire « œuvre sérieuse et féconde ».
Fragmentaire ou non, une expérience comporte toujours son enseignement : il ne s'agit de rien autre que de le dégager. Une expérience qui a donné des résultats n'a pas été trop brève ; et, s'il convient qu'elle dure le plus longtemps possible, il n'en reste pas moins vrai qu'après une certaine période, on se trouve en possession des traits généraux et essentiels de la vie professionnelle et du caractère des gens de métier ; par la suite, on ne fait que descendre dans les détails et accumuler des faits du même ordre ; dès les premières semaines, le sujet a livré tout l'essentiel de sa substance. Quant à devenir employeur après avoir été salarié, cela permettrait évidemment d'étudier l'employeur ; mais il s'agirait là d'une étude différente quoique non dépourvue de liaison avec celle que j'ai entreprise et qui était de connaître l'employé et la répercussion, sur l'employé, des mesures prises par
l'employeur, quelles que soient ces mesures et les exigences auxquelles elles répondent. Pour ce qui est de l'expérience de vie ouvrière que tenterait un patron, je crois qu'elle serait instructive pour le patron, peut-être avantageuse pour l'ouvrier et pour nous à coup sûr qui y gagnerions de connaître l'état d'esprit de ce chef d'entreprise; à tout le moins elle servirait à dégager la réaction du point de vue patronal sous l'influence de la vie ouvrière vécue par le patron. Toute tentative, quelle qu'elle soit et d'où qu'elle vienne, offre toujours de l'intérêt. Mais que la qualité de patron permette à l'observatfeur de se soustraire à toute <• idée préconçue, » cette affirmation est plutôt téméraire. On ne voit pas pourquoi un chef d'industrie pourrait « se dépouiller instantanément » de ses idées de patron dont il est certainement « farci ». Il y serait au contraire beaucoup plus assujetti, par définition, étant partie au procès. Je ne récuse cependant pas sa compé tence : il peut être suffisamment doué d'esprit critique pour se soustraire à ses influences de classe et aux suggestions de son intérêt.
D'ailleurs, que vaut au juste l'argument vague et facile tiré des u idées préconçues » ?
Si, par cette expression, l'on a voulu dire (( préjugés », idées arrêtées en dehors de tout
contact avec le réel et irréformables, il est clair qu'il convient de ne pas aborder l'étude concrète des faits sociaux, ni aucune étude, quelle qu'elle soit, avec de telles « idées préconçues ». Mais cet état d'esprit est précisément le fait des gens peu cultivés ou sans culture, ou des gens cultivés mais de culture étroite. Quiconque a été soumis à une discipline intellectuelle moyennement riche et variée connaît, pour l'avoir pratiquée, cette règle élémentaire de la critique qui consiste à tenir toujours sa pensée en éveil pour se critiquer soimême.
Si, par idée préconçue, on a voulu dire que, pour aborder l'élude d'un problème avec fruit, il importe de n'avoir aucune idée susceptible d'en influencer la solution, nous devrons comprendre que, pour mon contradicteur, il conviendrait de n'avoir pas d'idée du tout ; l'ignorance complète serait la condition préalable nécessaire à toute recherche. Dans une intelligence vide (si toutefois ce n'est pas l'absence d'intelligence), il est clair qu'il n'y a rien de « préconçu » ; toute idée, acquise antérieurement à une étude nouvelle, est une idée préconçue ; l'absence d'idée préconçue serait l'absence de toute idée, mais sans doute aussi l'incapacité d'en concevoir.
La vérité est toute différente. Plus une intelligence est riche d'idées, plus elle est capable de juger et de juger sainement ; des faits les plus pauvres, un esprit très cultivé, très averti, très assoupli à la vie réflexive, saura dégager des considérations fécondes. Non seulement il nous est aussi impossible d'étudier quoi que ce soit sans aucune « idée préconçue » que de continuer d'être sans avoir été, non seulement nous ne pouvons pas ne pas avoir de sensibilité ni notre sensibilité, ne pas avoir de jugement ni notre jugement, mais il est indispensable de posséder des idées préalables, un acquis antérieur, un capital intellectuel, pour tenter avec fruit l'exploration, le défrichement et la mise en valeur de l'inconnu ; cela n'est possible qu'à celui qui est pourvu d'un matériel d'idées, d'un outillage de connaissances et d'une expérience personnelle. Une telle condition est commune à toutes les recherches, de quelque ordre qu'elles soient. Sans doute, nous risquons toujours de sacrifier le réel à l'imaginaire, l'expérience au système, le fait nouveau aux idées déjà fixées; nous devons donc nous efforcer d'éviter cette cause d'erreur en nous servant de notre acquis au lieu de le servir. Mais nous ne pouvons pas plus nous dépouiller de notre personnalité et de notre science que tenter de
réduire, sans culture préalable, la quantité d'inconnu.
Je ne crois pas avoir été l'objet d'autre critique publique que celle qui a paru dans L'Écho de Paris du 7 juin 19 10, sous le titre « La Descente aux Enfers » et sous la signature de M. Masson *.
L'auteur de cet article a cru devoir se permettre d'élever des doutes sur la sincérité de mes observations 2. Je ne m'arrêterai pas à ces insinuations injurieuses. Voici les objections : — « Pour se résoudre à supporter durant un » long temps une vie telle, avec son labeur qui » surmène et qui abêtit, avec ses plaisirs plus » vulgaires et tristes encore, il faut qu'on ait » reçu ou qu'on se soit imposé une mission » inspirée « par l'amour du prochain », ou par » le besoin de se purifier et de se racheter », ou par « l'orgueil du sacrifice » chez ceux » qui trouvent à s'abaisser une forme suprême » de générosité », ou enfin par « un mysticisme