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» l'issue ! Surtout s'il n'est pas célibataire, ^) s'il a charge d'âmes, femme, enfants, vieux » parents, malades, infirmes... »
Pour les pauvres gens, chômer, c'est mourir un peu.
Cette vision devrait suffire pour glacer sur les lèvres, où il revient comme un refrain, l'absurde rabâchage : a L'ouvrier, aujourd'hui, ne veut plus travailler ! »
Lucien Descaves.
(Le Journal, i5 novembre 1909.)
« Opinions.
« Observations vécues.
« Parce qu'il se répand volontiers en déclamations et en récriminations, parce qu'il manifeste dans les rues et gesticule dans les meetings, nous croyons connaître l'ouvrier. Nous ignorons, en réalité, à peu près tout de sa vie, de ses aspirations, de ses espoirs. Ce n'est pas dans les journaux qui font profession de le défendre qu'il faut chercher sur lui des renseignements : ils forcent la note, exagèrent ses misères et sa détresse, nous trompent sur son u état d'âme », pour employer un mot à la mode.
Un ouvrier, seul, pourrait nous documenter sur l'existence et les idées du monde auquel il appartient ; mais le monde ouvrier est étrangement fermé : une pudeur, à la fois timide et farouche, l'isole comme derrière un inaccessible rempart; il vit replié sur lui-même, considère comme un ennemi l'homme d'une autre classe qui voudrait se mêler à lui ; il ne se livre pas ; il est méfiant et soupçonneux. Aussi, pour capter la confiance du travailleur manuel, pour faire tomber ses préventions, pour être admis dans son logis, dans son intimité et dans ses confidences, il faudrait se faire ouvrier. C'est ce qu'a tenté un écrivain, M. Jacques Valdour, qui a retiré de cette originale enquête un volume d' « observations vécues » du plus haut intérêt, a II a rapporté, dans leur forme » spontanée, les conversations entendues, laissé » les personnages dans le cadre où ils lui sont » apparus ». Il a commencé par être le sanstravail en quête d'un emploi ; vêtu misérablement, il a frappé en vain à la porte des usines et des fabriques de Vierzon, de Montluçon, de Commentry, de Saint-Éloi-les-Mines, de Saint-Étienne. Il causait avec des individus également sans ouvrage ; il note que « la re- » cherche si longtemps infructueuse de l'em- )) bauchage, cette quête d'emploi de porte en
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» porte, de ville en ville, de bureau de place- » ment en bureau de placement, est profon- » dément fatigante et démoralisante » . Quoique sans travail par fiction, dit-il, il ne pouvait entendre le refus opposé à sa demande « sans » éprouver comme une sensation de vide et » un serrement de cœur ».
Il fait des remarques intéressantes :
« Qui n'a pas de profession n'a guère de )) considération ; les ouvriers ont leurs patriciens » et leurs pébléiens, leurs bourgeois et leurs » déclassés : le sédentaire s'estime plus qu'il » n'estime le nomade ; l'homme pourvu d'un » métier a conscience qu'il occupe un niveau » social supérieur à l'homme dépourvu de » métier ; certains métiers l'emportent en di- » gnité sur d'autres ; il y a, en fait, toute une » hiérarchie ouvrière ».
Enfin, à Roanne, M. Valdour parvient à se faire embaucher comme apprenti tisserand ; plus tard, il sera teinturier ; puis, à Lyon, il entrera dans l'atelier d'une tréfilerie ; il nous initie à la vie que mènent ses camarades hors de l'usine ; il fréquente leurs restaurants et leurs estaminets ; il revient à tout instant sur le vice affreux qui dégrade le travailleur manuel : l'alcoolisme. « Boire, dit-il, reste comme la » suprême jouissance que peut connaître l'iiom-
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» me. » Il constate que, « pour tous, la beuve- » rie est la plus grande joie des heures de liber- » té ». Un de ses compagnons, auquel il demandait ce qu'il ferait s'il venait à gagner le gros lot d'une loterie, lui répondit tranquillement : « Je me saoulerais. »
La plupart ne lisent même pas un journal, ou bien ils se repaissent de feuilles aux opinions violentes ; leur ignorance n'a d'égale que leur vanité : « Tous croient que savoir lire, écrire et » compter, c'est savoir ». Ils discutent surtout et se répandent en divagations : « A les en- » tendre exprimer tout haut leurs ruminations » coutumières, on est tenté d'estimer qu'ils n sont en état d'ivresse mentale ; ce qu'ils ont » entendu ou lu les enivre et leurs propos ont » tournure de propos d'ivrognes. »
Ils sont, bien entendu, trop savants, pour n'être pas affranchis de toutes les superstitions ; mais, en réalité, « tout bon ouvrier moderne se » croit sans religion, parce qu'il professe cette » superstition de l'État, de la Science et de la » Nature qui est la plus basse de toutes . » M . Valdour dit encore : « La Science est vraiment » son adoration et son orgueil ; il croit la possé- » der ; et c'est elle — et quelle Science! — qui » le possède comme serf. » M. Jacques Valdour, au cours de son enquête vécue sur la Vie oiX'
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vrière, a écrit bien des pages pénétrantes sur cette dévotion du travailleur, sur cette vénération de la Science idole ; il en tire des conclusions particulièrement suggestives ; mais il me faudrait citer et non plus analyser, et la place me manque... »
Paul Mathiex.
{La Pairie, ao décembre 1909.)
« Notes d'un Roannais.
« Nous signalions l'autre jour, à propos du « fléau du chômage » le livre d'un auteur éminemment original, M. Jacques Valdour : La Vie ouvrière, observations vécues.
Observations vécues : le meilleur moyen d'observer les gens est de vivre avec eux. Le meilleur moyen d'étudier la vie ouvrière est de se faire ouvrier, évidemment ! Seulement comme l'expérience est rude et exige un rude courage, on s'y livre infiniment peu chez les bourgeois.
Chez les bourgeois, notamment chez les bourgeois socialistes dont l'espèce, paradoxale autant qu'immorale mais chère aux sous-préfets, se propage déplorablement, chez les bourgeois socialistes on prétend connaître
la vie ouvrière et, bien entendu, on prétend l'améliorer, mais on s'en tient malheureusement à cette prétention, pas fatigante. Et en attendant on l'étudié en gardant ses habitudes bourgeoises et ses manchettes... C'est plus élégant.
Un homme s'est cependant rencontré, d'une admirable énergie, d'une conscience invraisemblable — un original, je vous dis ! — qui pour connaître les ouvriers a eu cette idée, si simple en apparence et si extraordinaire dans la réalité, d'aller vivre de leur vie, et qui, l'ayant eue, l'a parfaitement exécutée, et s'est fait, des mois et des mois, ouvrier volontaire.
Or ayant appris par un article de Lucien Descaves dans le Journal, que cet ouvrier exceptionnel avait précisément travaillé à Roanne, et de ses « observations vécues » avait fait un livre, nous nous sommes enquis de ce livre. Grâce à l'obligeance de notre émincnt confrère, nous nous le sommes procuré.
« Ton livre est ferme et franc, brave homme ! » s'écrie Musset « après une lecture ». En fermant le livre de Jacques Valdour, je me suis souvenu du mot de Musset, et aussi de celui de Montaigne : « Ceci est un livre de bonne foi. »
De bonne foi, ah ! certes oui ! Tellement que l'auteur ne prend jamais parti, hésite à conclure ou pour mieux dire ne conclut pas. Et
s'il ne conclut pas, j'ai peur que ce soit tout bonnement parce qu'il n'y a pas à conclure.
Car vous pensez que nous avons couru aux conclusions. Dans une étude sur la condition du travailleur, cela seul importe. Hélas ! cela, dans ce livre d'un brave homme qui est pourtant un esprit brave, manque comme dans les autres. J'entends ce qui serait au moins l'indication, l'espoir d'une méthode d'amélioration de la vie ouvrière. Mais non ! Les méthodes actuelles l'ont fort peu améliorée matériellement, et moralement l'ont faite mauvaise et amère comme elle ne fut jamais. Oh ! il n'y a pas à faire des phrases là-dessus : tout ce qui compte dans le socialisme, comme dans tous les partis, le reconnaît douloureusement, la vie ouvrière était plutôt meilleure du temps que la vieille chanson la berçait...
C'est ce que Jacques Valdour, (il est parfois amusant et il a étudié l'ouvrier roannais avec une sympathie particulière), expose dans des pages tout à fait remarquables de sincérité et de franchise.... Ces pages, par leur vaillante franchise, parleur ton tout à la fois découragé et affectueux, par leur vérité et leur vie, frapperont tous ceux qui ont réfléchi quelquefois à cette question, attachante entre toutes, de la vie de l'ouvrier. Pauvre vie à tout prendre,
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depuis surtout que les politiciens en ont arraché les « superstitions »...
Mais Jacques Valdour n'est pas toujours aussi grave, aussi sombre. Toujours vrai, il a des tableaux roannais pris sur le vif, parfois d'un réalisme truculent, et qui amuseront certainement nos lecteurs. »
Jean-Claude.
(Journal de Roanne, a3 janvier 19 lo.)
« L'élaboration d'un ouvrage tel que celui de M. Jacques Valdour exige deux ordres de mérites bien distincts : une conscience minutieuse pour l'étude des faits observés, un sérieux talent de mise en œuvre pour l'utilisation et la présentation au public des documents recueillis. Quand un auteur, — et c'est, semblet-il, le cas de M. Jacques Valdour, — possède à la fois ces qualités qui, sans s'exclure, ne se trouvent pas toujours alliées dans un même esprit, il arrive sans peine, sans effort, apparent du moins, à écrire le livre, si rare, qui donne la couleur, l'éclat, la vie, au sujet le plus austère. Pour parler en connaisseur, en homme véritablement informé de la vie ouvrière telle qu'elle est de nos jours, M. Jacques
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Valdour s'est fait ouvrier. A Vierzon, à Monlluçon, à Commentry, à Saint-Eloi-les-Mines, à Saint-Étienne, il a vécu la vie misérable de l'ouvrier sans travail... A Roanne, il s'est fait apprenti tisserand et ouvrier teinturier, tréfileur à Lyon, figurant de théâtre à Paris... De la vie à l'usine et de l'existence en dehors des heures de travail, il n'ignore aucun secret. Il sait comment il faut se loger, se nourrir, se vêtir pour arriver, non sans une prodigieuse habileté parfois, à équilibrer le modeste budget de l'ouvrier... Un peu partout il a connu des types singulièrement divers de travailleurs, et ceux qui vivent sagement, travaillent avec régularité, et ceux pour qui le travail ne semble être qu'un moyen d'existence intermittent, pour ainsi dire accessoire, et les ivrognes, et les débauchés, et jusqu'aux habitués des plus terribles bouges, des plus sinistres bas-fonds de Lyon et de Paris. De tous ces milieux et des personnages qui s'y démènent, M. Jacques Valdour a fait une peinture animée, colorée sans excès, qui donne l'impression sincère de la vie »
{Recueil de jurisprudence Dalioz, i8e Cahier, 1909, Biblio. graphie, p. 3o-3i.)
(( Un Explorateur de la Vie Ouvrière.
« Quiconque a des idées se croit capable de résoudre la question sociale. C'est un éternel sujet de discussion. Si l'on admet qu'elle se réduit à une lutte de classes, il est bien certain que chacune des deux classes adverses a des opinions préconçues qui déforment généralement le problème. Il y a peu d'ouvriers capables de juger la bourgeoisie et il n'y a pas beaucoup de bourgeois qui se fassent une idée exacte de la vie ouvrière. Pourtant les uns et les autres se jugent avec assurance et chacun veut avoir raison.
Le journal ou l'orateur populaire fixent le sentiment de l'ouvrier. Le bourgeois se laisse renseigner par la littérature. Toute une génération a vu le monde du travail tel que Zola l'avait dépeint dans V Assommoir ou dans Germinal. Ce sont les types conçus par le romancier, Coupeau, le vieux Bonnemort, les Maheu ou l'ambitieux Etienne Lantier, qui ont impressionné ses nombreux lecteurs et déterminé en grande partie le jugement qu'ils portent sur l'ouvrier. Jugement romanesque qui corrige à peine les souvenirs laissés par les Misérables de Victor Hugo ou les Mystères de Paris d'Eugène Sue. Il justifie à la fois les craintes d'un
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bouleversement social et le sentimentalisme égalitaire. Il flatte notre éternelle manie d'abstraire qui veut que le mot « Ouvrier » prenne une grandeur symbolique et qu'il paraisse noble comme le travail, émouvant comme la soufTrance, tragique comme la révolte.
Nous exigeons aujourd'hui des notions plus précises. Beaucoup de jeunes gens sortis de la bourgeoisie ont voulu connaître le peuple. On put voir, il y a dix ans, fraterniser l'intellectuel et le prolétaire. Ce fut une union passionnée comme un mariage d'amour et qui dura à peu près ce que dure une lune de miel. Aujourd'hui la plupart de nos gens de lettres sont retournés à leurs livres et les ouvriers sont restés ce qu'ils étaient, aussi impénétrables et aussi peu compris. Eux aussi sont nos frères farouches, selon la forte expression que M. Jules Renard applique aux paysans. Les écrivains qui se donnent pour les interprètes de la classe ouvrière, et entre autres, M. Georges Sorel, repoussent à toute occasion les avances des gens de lettres et s'opposent à cette pénétration intellectuelle. Mais ce mouvement n'aura pas été vain : il aura contribué à enlever à la bour-
geoisie quelques fausses idées sur le monde des travailleurs.
Quelques écrivains, en effet, ne se sont pas contentés d'aller parler au peuple : ils ont voulu vivre avec lui. M. Leyret s'est installé petit débitant et il a rendu compte de ce qu'il a observé En plein faubourg. Récemment M. Jacques Valdour a fait mieux encore : il a voulu être ouvrier lui-même et il vient de raconter SCS impressions. Son récit est un curieux document qui mérite d'être consulté par tous ceux qui s'intéressent aux conditions de la vie sociale.
M. Valdour a d'abord été longtemps sans travail. Pour être embauché, il a quêté un emploi à Vierzon, à Montluçon, à Gommentry, à Saint-Éloi-les-Mines, à Saint-Étienne. Il a en vain frappé à toutes les portes ; sa situation était celle de l'ouvrier qui a réalisé des économies, mais qui se trouve forcé au chômage. 11 dépense vite à aller de ville en ville le peu d'argent qu'il a pu mettre de côté. Le chômage est démoralisant. Le sans-travail, humilié par les sollicitations auxquelles il doit s'abaisser, devient facilement un révolté. S'il est seul, il
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peut arriver à bricoler, en attendant mieux. S'il a une famille, l'inquiétude du lendemain est pressante. Et le chômage est toujours menaçant en raison de l'instabilité du régime industriel : variations dans la production et insécurité de la plupart des métiers qu'une invention nouvelle peut bouleverser soudainement.
M. Jacques Valdour allait d'abord à la Bourse du Travail. On lui demandait s'il était syndiqué : il y a des secours spéciaux pour les syndiqués sans travail. Il y en a aussi pour les ouvriers de passage. M. Valdour n'étant pas syndiqué n'avait droit qu'à des bons de fourneau économique donnés par la mairie. Il obtenait du secrétaire de la Bourse du Travail une liste d'usines. Mais il y apprenait que les patrons se sont entendus pour n'embaucher des hommes que par l'intermédiaire de l'Office du Travail : c'est la réplique du patronat qui s'organise en face du salariat organisé.
Partout le travail est rare. M. Valdour se faisait inscrire inlassablement et toujours on lui répondait : « Nous n'embauchons personne ». Il y avait quelquefois cent demandes pour trois places. Si l'on prend quelqu'un, c'est d'abord parmi les gens du pays : l'ouvrier spécialisé ou l'ouvrier indigène gardent un immense avantage sur les autres. Il existe dans
le monde du travail une hiérarchie naturelle. Le prolétariat a ses praticiens et ses plébéiens, ses bourgeois et ses déclassés : il ignore l'égalité autant que les autres classes sociales et peut-être davantage. L'ouvrier sans profession n'est guère considéré ; le sédentaire a une supériorité incontestée sur le nomade. Et les préjugés hiérarchiques sont très forts et très tenaces dans le peuple qui travaille. Certains métiers l'emportent en dignité sur d'autres. L'élite ouvrière est aussi fermée que toute élite peut l'être.
M. Jacques Valdour est enfin entré comme apprenti dans une usine de tissage, à Roanne. Six cents métiers sont rangés sur huit longues files dans le vaste hall et trois cents tisseurs ou tisseuses en dirigent chacun deux à la fois. Le nouveau venu est adjoint à un bon ouvrier qui, pendant vingt ans, a travaillé aux métiers à la main avant d'entrer à l'usine. M. Valdour l'interroge : « Vous devez préférer le tissage méca- » nique ? — Ah ! non. — Pourquoi ? — Avec » l'autre, on est son maître et on peut travail- » 1er en famille. Ici, impossible : ma femme » travaille dans une autre fabrique, Quand on » part pour l'atelier, on ferme la maison. » S'il y a des enfants, il faut les mettre en nourrice et ils sont un embarras jusqu'à l'âge
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OÙ ils peuvent commencer un apprentissage. La grande industrie écrase la famille et l'individu dont elle supprime l'indépendance. Ces six cents métiers font un bruit d'enfer auquel M. Valdour eut du mal à s'habituer. Il lui parut d'abord que l'ouvrier n'y pouvait agir qu'en automate, mais, par une plus grande pratique, il reconnut que la surveillance de la machine exige une attention continuelle. Payé aux pièces, le tisserand a intérêt à tenir toujours les navettes prêtes et à guetter le moment où la canette s'épuise et doit être remplacée. Le mécanisme du métier est compliqué : comme le temps perdu coûte cher, il faut découvrir le plus vite possible ce qui a cassé un fil, ce qui a produit un « manque ». L'esprit doit être prompt et inventif. De plus, si le voisin s'absente, on surveille son métier et on entretient son action, parce que l'on sait qu'il en fera autant pour vous ; le tisserand prend ainsi un sentiment très vif de l'intérêt collectif. Il est bien préparé à la vie sociale. Accoutumé au vacarme assourdissant de l'atelier, il reste maître de soi dans le tumulte des réunions publiques.
Pour continuer son enquête, M. Jacques Valdour s'est fait teinturier : dix heures de tra-
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vail pour un salaire de 3 fr. 5o. Il fut d'abord employé à l'étendage et payé seulement 2 fr. 5o.
Les teinturiers sont très différents des tisserands : leur besogne et salissante, fatigante et elle altère. Ils sont naturellement portés à la boisson et ils en abusent. Leur travail étant silencieux, ils causent et les propos sont grossiers, les têtes se montent, les façons sont brutales. Le métier n'est pas régulier et les patrons mettent à pied pendant l'été une partie du personnel : aussi, parmi ceux qu'ils embauchent, se trouvent, paraît-iL beaucoup de repris de justice qui s'accommodent de cette situation précaire à défaut d'une autre. Parmi les teinturiers se recrutent beaucoup de propagandistes par le fait.
Payés à la journée, les hommes en font le moins possible, malgré les jurons du chef d'équipe qui est un ancien communard un peu grisé par son autorité d'aujourd'hui. Il parle durement comme on lui a parlé quand il était ouvrier : c'est un traditionaliste à sa manière. D'ailleurs sa dureté est nécessaire avec les hommes de mentalité basse auxquels il a à faire. Car ce travail, qui ne nécessite qu'un bref apprentissage, peut être fait par les bohèmes et les vagabonds de la classe ouvrière.
Elle existe surtout dans le prolétariat celle
déformation par le métier, si sensible dans toutes les classes de la société et qui donne des traits de caractère particuliers et reconnaissablés à un magistrat, à un officier, à un professeur. L'ouvrier est encore plus profondément « déterminé » par le milieu où il vit, par la monotonie de sa tâche, par l'étroitesse du domaine où se dépense son activité. Et le machinisme a augmenté le nombre des manœuvres forcés pendant des jours entiers au même geste, à la même attitude : automatisme qui souvent brise le corps de fatigue sans laisser aucun espoir de développement intellectuel. M. Valdour a pu prendre à ce sujet des notes précieuses.
L'ouvrier ne retient presque rien en dehors de son métier : voilà ce que ses éducateurs ne savent pas assez. Ils sont toujours étonnés par le résultat des interrogations auxquelles on soumet de temps en temps des réservistes à leur arrivée à la caserne ; un tiers ne sait répondre à aucune question relative aux principaux événements historiques du dix-neuvième siècle. Beaucoup ignorent ce que fut Napoléon et quelques-uns ne savent plus que la France a été vaincue en 1870 : ce qui est tout à fait explicable quand on sait que l'ouvrier vit généralement sans autre souci que celui de son pain
quotidien et de son jour de fête hebdomadaire. Un compagnon de M. Valdour lui dit : « Une » chose chasse l'autre, l'ouvrier est comme ça. . . » La mémoire ne conserve que le nécessaire : lire, écrire, compter, plus ou moins bien. Les préoccupations du premier plan sont les choses du métier, les passions cultivées par les intrigues des partis politiques et par les journaux, sans oublier le vin, la femme et le tabac.
Des écrivains socialistes sont les premiers à se plaindre de l'instruction populaire telle qu'elle est comprise dans notre démocratie. Ils y voient un piège destiné à déformer l'esprit du peuple : au lieu d'apprendre aux ouvriers ce qu'ils ont besoin de savoir pour leur vie de travailleurs, « on s'efforce de développer chez » eux une vive curiosité pour les choses qui se » trouvent dans les livres écrits pour les bour- » geois )) *. Curiosité vague qui se change en inquiétude mal définie par les bribes de connaissances que fournissent quelques ouvrages de vulgarisation.
Ce qui prime tout pour l'ouvrier, c'est l'absence de sécurité II se sent la proie du hasard. Les lois de protection et les institutions de prévoyance ne sont que de pauvres expédients- S'il tombe malade, il s'endette et tous les com-