I . La Vie ouvrière, observations vécues
fort atténué par la défecluosité de l'exposition et par l'abondance obscure d'idées pseudo-philosophiques empruntées à divers « penseurs » alors en vogue, peu comprises, mal digérées, d'ailleurs absurdes et tout à fait inutiles à la solution des difficultés au milieu desquelles se débat la classe ouvrière ; rien mieux que ces livres n'accuse le trouble et l'obscurcissement que des idées fausses jettent dans des esprits dépourvus de défense et l'incapacité de ces anciens ouvriers à tirer de leur expérience et de l'histoire de leur vie tous les enseignements qu'elles pouvaient comporter. La même remarque s'impose à propos du volume autrefois publié par Godin sur son Familistère de Guise, et où l'exposé de cette expérience phalanstérienne, qui se réduit, en fait, à une simple entreprise coopérative de production, est alourdi de considérations mystico-panthéistiques coulées dans un jargon ridicule. Il m'apparaissait donc que, s'il était nécessaire de se soumettre à la discipline de la vie ouvrière pour la connaître, la comprendre et tenter de l'améliorer, il ne convenait d'entreprendre cette expérience qu'après s'être soumis aux disciplines coutumières de la vie intellectuelle. Aux hommes accoutumés aux travaux de la pensée manquait l'expérience person-
nelle du travail manuel dans les conditions que lui impose la société moderne ; aux hommes assujettis aux travaux manuels manquaient l'habitude de l'activité mentale, la culture générale et les cultures spéciales qui ne s'acquièrent qu'après de longues années d'études patientes. C'est après avoir vécu dans l'étude que l'on peut utilement se mêler aux travailleurs, et ce n'est qu'en se mêlant, ainsi préparé, aux travailleurs, que l'on peut surprendre la réalité de leur vie, la qualité de leurs misères, le secret de leur pensée et le contenu de leur âme. Les questions économiques sont des questions humaines et qui demeurent sans réponse si l'on ne s'inquiète pas de connaître la réponse que peut y faire et qu'y fait l'homme même.
La lecture, dans Le Socialisme allemand et le Nihilisme russe, du chapitre où l'auteur, M. Bourdeau, expose le résumé de l'expérience d'un étudiant allemand s'improvisant mineur pour étudier la vie des mineurs, précisa dans mon esprit le genre de recherches qu'il restait à entreprendre et la méthode qu'il conviendrait d'appliquer. Le livre intéressant de M. Leyret, En plein faubourg, que je connus plus tard, n'en offrait qu'une approximation : en s'installant petit débitant dans un quartier excentrique de Paris, M. Leyret a bien
pris contact avec les ouvriers qu'il voulait étudier ; néanmoins, entre l'ouvrier et lui, restait encore la barrière d'un comptoir. Il convenait d'aller plus loin et d'établir, entre le salarié et l'observateur, un contact immédiat et permanent : l'observateur pourrait ains* étudier le salarié à tous les moments de son existence, et, salarié lui-même, poursuivre jusque sur soi l'étude de l'influence du milieu où les salariés doivent vivre ; il s'attacherait à décrire, analyser et réfléchir les phénomènes sociaux qu'il aurait vécus. Cette méthode essentiellement concrète supprimait tout intermédiaire déformateur entre l'observateur et la chose observée et substituait à l'étude abstraite des faits l'étude vivante de phénomènes vivants. Je résolus donc d'essayer de me confondre avec les ouvriers en vivant et travaillant comme eux, de tenter de devenir l'un d'eux et d'être l'ouvrier qui se raconte ; je me proposai de noter les conversations, les habitudes, les plaisirs, les opinions, les ressources, les besoins, les tristesses de mes camarades de travail, de décrire leur atelier, leur logement, le cadre de leur existence, de retracer, en même temps que ce milieu réel, les individus réels que je verrais s'y mouvoir ; m'efforçant de conserver aux faits leur couleur et leur mouvement, je parviendrais peut-être
lO LA METHODE CONCRETE
à faire passer sous les yeux du lecteur cela même qu'aurait surpris mon regard de sorte que le lecteur pût demeurer un juge. C'est seulement après la publication de La vie ouvrière que je connus l'existence de deux ouvrages semblables, l'un de MM'"*^^ Van Vorst et l'autre de M. Kolb. Le premier de ces livres, L'ouvrière aux États-Unis, avait paru traduit en français vers igoS *. Le livre de Kolb, Als arbeiter in Amerika, {Comme ouvrier en Amérique,) pâraissini à Berlin en 1909 2, en même temps que le mien. A la même époque, je lisais un Billet de Junius ^ consacré à un dominicain flamand, le P. Rutten, qui, après avoir travaillé pendant un an, comme ouvrier mineur, au fond des puits, avait exposé dans diverses publications ses idées sur la question ouvrière et fondé dans son pays des syndicats ouvriers groupant, dès cette année-là, près de 5o.ooo associés ; ils en comptent actuellement plus de 100.000. Ces tentatives se produisaient à mon insu en même temps que les miennes, tellement elles sont nécessitées et par notre besoin de connaître de la vie ouvrière autre chose que
1. On m'en communiqua, après l'apparition de mon livre, un fragment publié, dès le a février 1901, dans la Revue des Deux Mondes.
a. Il n'a pas été traduit en français.