Écho de Paris, a 3 avril
ses explosions de douleur furieuse, et par l'urgente nécessité de réformer notre organisation sociale ou, plus exactement, de pourvoir d'une organisation un état social qui en est dépourvu. Dix ans avant l'apparition de ma Vie ouvrière, j'avais inauguré mes recherches par l'étude facile des figurants de théâtre et du public du « poulailler » ; elles se sont prolongées pendant plusieurs années et m'ont pris beaucoup de temps pour ne laisser qu'un mince résidu d'observations. Les études dévie ouvrière proprement dite se placent entre 1902 et 1906 : à chacune d'elles je consacrai de deux à cinq semaines. Si elles sont en petit nombre et fort diverses, c'est que je me heurtai tout de suite aux deux principaux obstacles qui s'opposent à des recherches de cette nature : l'ignorance de tout métier et l'absence d'un introducteur complaisant. La difficulté n'est pas tant, comme on pourrait le croire — car il suffît d'un effort de volonté — de renoncer momentanément à une vie agréable ou de vaincre une instinctive répugnance pour le travail manuel, que d'être mis à même de pénétrer dans une catégorie sociale à laquelle on est complètement étranger. Il me fallait trouver un terrain d'expérience accessible à un non-professionnel et où le patron voudrait bien me permettre d'entrer. Ma
la LA MÉTHODE CONCRÈTE
tentative était subordonnée à la réunion de ces deux conditions et je n'avais aucune relation dans le monde industriel. Un ami prit l'initiative d'y pourvoir ; d'autres l'ont, depuis lors, imité. Mais, au début, mon champ de recherches ne pouvait être que très étroitement circonscrit. Quelque maigre qu'ait alors été mon butin, je me décidai néanmoins à en faire part au public, attendant de son accueil une indication pour continuer ces recherches ou en arrêter les frais : la sympathie que m'ont témoignée *, bien que je leur fusse complètement inconnu, diverses personnalités particulièrement compétentes en ces matières, m'a engagé à persévérer dans la voie que je m'étais tracée. De ce nouvel effort sont sorties les enquêtes nouvelles dont j'espère la très prochaine publication. L'ordre de publication de ces enquêtes est celui-là même dans lequel elles se sont succédé. J'ai cru utile de le maintenir comme étant aussi l'ordre de l'apparition et du développement de mes idées et conclusions au contact des réalités que j'ai vécues.
Mais l'usage d'une méthode ne suffit pas à sa justification. Il est nécessaire d'en construire la théorie. Du moins en ai-je tenté l'esquisse.