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CHAPITRE II Étude critique de la méthode employée

Sa nature. — Sa portée. — Son utilité. — Ses difficultés. — Ses conditions. — Ses limites.

Peut-être à ce qualificatif de méthode concrète sera-t-on tenté d'objecter que toute méthode d'observation est une méthode concrète et que depuis un certain temps déjà on applique aux sciences sociales la méthode d'observation.

Dans l'ancienne école libérale, l'observation, il est vrai, tenait beaucoup moins de place que le raisonnement. Plus récemment, Molinari se bornait encore à déduire tout son système de la loi de l'offre et de la demande et de la loi de relation entre la productivité et la poursuite de l'intérêt personnel : fait économique et fait psycho-économique incontestables. Le collectivisme marxiste est conditionné par tout un ensemble de déductions qui reposent sur trois faits d'expérience (conformes ou non à la réalité, nous n'avons pas à l'examiner ici) : loi de la population, loi d'airain, loi de

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concentration des capitaux. Parmi les contemporains, Walras et son école appliquent à l'Économie politique la méthode mathématique. Ils traduisent le salaire, le profit, la rente, la valeur, en quantités variables dont le calcul mesure les variations. Les réalités concrètes de la science économique sont ainsi transformées en abstractions mathématiques. Rien n'est plus précis et plus abstrait tout ensemble que la notion mathématique de quantité ; mais l'emploi de cette méthode (quelque intérêt qu'elle présente par ailleurs et que je ne discute pas) a pour effet de substituer, à l'étude des phénomènes concrets et de leurs rapports réels, l'étude de rapports abstraits entre notations symboliques des réalités.

Au contraire, les économistes libéraux comme Leroy-Beaulieu, les défenseurs de l'Économie politique nationale comme Gauwès, les coopérationistes comme Gide, les étatistes, les socialistes indépendants, induisent leurs conclusions de l'ensemble des observations plus ou moins nombreuses qu'ils ont groupées. Le rôle de l'intelligence se borne alors à élaborer, ordonner, organiser les matériaux accumulés par l'observation. L'observation joue donc, dans presque toutes les écoles actuelles, un rôle prépondérant.

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Mais leur méthode d'observation est : — fragmentaire, car elle ne porte guère que sur une partie de la réalité, la technique de la productivité et les résultats matériels de la production ; — abstraite et non concrète, car la réalité ainsi observée ne l'est qu'au travers des documents écrits qui l'expriment ; ce qui conduit à travailler moins sur les réalités que sur un mode de représentation des réalités. A côté de cette méthode, par conséquent, peuvent prendre utilement place d'autres procédés de recherche.

Le Play et son école, et ceux qui s'inspirent de leur méthode, observent directement le fait social. Leur document, c'est le fait social luimême, le fait concret : investigation féconde, mais qui n'épuise pas encore la réalité sociale, car elle s'adresse uniquement au fait social réalisé et non en voie de réalisation, donc inerte et devenu déjà dans une certaine mesure une sorte d'abstraction. Cette méthode d'enquête, familière à M. du Maroussem, a été utilisée récemment par des socialistes, les frère Bonneff *. Mais le phénomène social y est envisagé après sa production et non au moment oii il est produit ; il est reçu, cristallisé et semblable

I. Voir leur livre, très vivant et très poignant, La classe ouvrière, édité à La Guerre sociale.

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à une chose morte, par l'enquêteur, au lieu d'être saisi au moment même oh il apparaît et dans ses relations intimes avec les antécédents et concomitants qui le font apparaître ; il est assurément observé dans la série à laquelle il appartient, mais non dans la série vivante ; il est abstrait, non pas de la réalité, mais de la réalité vivante.

Il est clair que, quel que soit le mode d'observation, dès lors qu'un fait est observé, il est, par cela même qu'observé, isolé, et donc abstrait. L'aperception d'un fait, c'est-à-dire sa perception réfléchie, même la simple perception, est déformatrice de ce fait dans une certaine mesure puisqu'elle l'intègre à la sensibilité unifiante du sujet percevant; elle est déformatrice du réel dans la mesure où elle en est formatrice. Observer, c'est déjà d'une certaine façon abstraire.

Mais le minimum d'abstraction se rencontre au moment précis où la réalité, se produisant, est perçue, et, aussitôt que perçue, est retenue par l'observateur. L'observation la plus concrète possible est celle qui accompagne la production du phénomène lui-même. Lorsque l'observation du phénomène est liée à sa genèse, l'observateur saisit tout ce qui peut être saisi de la réaUté. Dans la méthode des en-

quêtes, l'enquêteur recueille après coup les faits et doit reconstituer le tissu dont ils formaient la trame ; n'en ayant pas une expérience personnelle, il ne les connaît pas dans la continuité et le mouvement de leur vie ; il les ramasse et les groupe comme on recueille et agence des matériaux inertes pour fabriquer un objet ; le phénomène social vivant est étudié et utilisé comme quelque chose de mort. La méthode de l'enquête est certainement féconde et l'on doit y recourir. Mais son procédé mécanique et son point de vue statique ne lui permettent pas d'épuiser la réalité et laissent un champ fructueux d'application à une méthode différente : en se plaçant à un point de vue dynamique, on se proposera l'étude de l'activité sociale, des phénomènes sociaux vivants, des réalités sociales vivantes. Il s'agira de procéder à l'observation vivante du phénomène vivant : l'observateur s'efforcera de saisir sur le vif le fait social à l'instant même où il s'exprime, et de l'exprimer comme il s'exprime ; il se proposera d'observer et, au besoin, d'expérimenter le phénomène social à l'état naissant. Sa réflexion interviendra aussitôt, son intelligence fera son œuvre, mais en travaillant immédiatement sur le donné et en s'attachant à demeurer toujours aussi intimement unie

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que possible à la réalité ainsi surprise. Il conviendra de surprendre le phénomène et de demeurer, autant qu'il se peut, au ras des faits pour les interpréter. Cette méthode peut donc être qualifiée éminemment et dans un sens plein de concrète.

Je ne veux pas dire que j'ai su correctement appliquer une méthode ainsi définie, mais seulement que j'en conçois ainsi la nature.

Cette méthode n'exclut aucune des autres méthodes a priori ou a posteriori dont on a fait usage en pareille matière : elle les complète, mais ne les remplace pas ; loin de les abolir, elle s'y ajoute, suppléant à certaines de leurs insuffisances. Chacune de ces méthodes apporte sa contribution particulière à la science sociale, soit en matériaux, soit pour la manière d'interpréter suivant son point de vue propre la même réalité.

Les diverses méthodes valent en outre comme contrôle réciproque. Si leur application conduit par des voies diverses et convergentes à une même conclusion, celle-ci en reçoit plus de prix. Il se peut, au contraire, que l'une des méthodes, en mettant en évidence des réalités que l'autre ignore, limite la portée des conclusions que formule cette dernière ou cir-

conscrive son champ d'application. Nous verrons que c'est précisément le cas des rapports de la méthode concrète et de la méthode de l'Economie politique libérale : celle-ci a mis en puissant relief les conditions de la productivité la plus intense, mais, se préoccupant uniquement de cette productivité et non du producteur, elle a cru justifier, par l'intensité de la production, la souffrance du producteur. Cette extension abusive d'une vérité technique n'est plus possible lorsque les faits sont étudiés du point de vue de la méthode concrète : l'importance de la technique de la productivité subit la limitation des légitimes exigences de l'homme ; le point de vue humain réduit à sa juste valeur l'importance du point de vue matériel; le producteur y apparaît plus intéressant que le produit, parce qu'il l'est en effet. Dans la méthode concrète telle que je l'aj définie, l'observateur fait partie de cette réalité qu'il observe sur soi et hors de soi. La réaction de la sensibilité subjective au contact de la réalité objective fait partie de sa recherche ; elle se propose à ses investigations, loin d'y échapper. L'étude des phénomènes sociaux est, par définition (étant l'étude des phénomènes), l'étude de l'aspect du réel qui est relatif au sujet connaissant. La méthode a priori

ne permet que d'envisager le travail d'élaboration interne auquel le sujet se livre à propos des phénomènes sociaux ; la méthode a posteriori des libéraux, faisant abstraction de l'homme, n'envisage pas la réaction de l'intéressé, elle mutile donc le phénomène; la méthode a posteriori d'enquête, faisant abstraction de la réaction sensible du sujet observant, ne saisit encore qu'une partie de la réalité. Dans la méthode d'observation personnelle vécue, aucun élément du phénomène social n'est éliminé, tous les aspects du réel relatifs au sujet connaissant sont étudiés.

On peut se demander si une telle recherche n'est pas entachée d'un subjectivisme contradictoire à l'objectivité que semble requérir une méthode concrète.

Répondons d'abord que, dès que nous entrons en contact avec les phénomènes extérieurs, nous analysons et faisons choix en vue de réduire au connu les éléments de l'inconnu dissociés par l'analyse. Ce travail s'accomplit grâce à une élaboration active de notre entendement. Son aboutissement consiste en une nouvelle synthèse, c'est-à-dire en l'établissement de relations entre les éléments analysés, et entre ces éléments et nos connaissances antérieures; autrement dit, en un système de

dépendances intrinsèques et extrinsèques à l'objet observé ; les dépendances extrinsèques à cet objet sont les dépendances de cet objet par rapport à d'autres objets déjà étudiés et classés, c'est-à-dire intégrés à notre moi, et par conséquent des dépendances de cet objet par rapport à notre moi. Cette part de subjectivisme inéliminable se retrouve dans toutes les sciences positives, dans les sciences de la nature physique. Elle se retrouve à un plus haut degré dans la science économique positive, puisque l'activité productrice de l'homme est un des objets de cette science. Néanmoins les économistes libéraux font presque complètementabstractionderhomme,dusujet,dumoi.

Or, dans la science sociale, le sujet humain est tout entier, soit directement, soit indirectement, objet de cette science. 11 en est de même dans la science sociale économique, le travail de l'homme n'étant isolable de l'homme et de ses autres formes d'activité que par abstraction. Éliminer ici le sujet, c'est mutiler l'objet. Pour être complètement objective, la science sociale doit être en partie traitée subjectivement. Loin d'omettre cette considération du sujet, la méthode concrète devra faire au sujet toute sa part. L'homme — sa sensibilité, sa volonté, son intelligence — fait essentiellement partie

de la réalité économique objectivement envisagée : il est vain de prétendre parvenir à la connaître si l'on en élimine tout d'abord cet élément.

La méthode d'observation sociale dite objective, qu'emploient les libéraux, exclut donc à tort de sa recherche le travailleur lui-même, le jeu et les réactions de son individualité sous l'influence des autres ouvriers, de la profession, de la famille, de l'employeur, de l'État. Elle ne se propose d'autre étude que celle du contrat de travail, des conditions matérielles et légales du travail dans leur rapport avec sa productivité, des conflits du travail et du capital, des relations du travail et de l'État. Cependant le travail n'existe pas en dehors du travailleur ; le travail et l'organisation du travail ont leur retentissement dans le travailleur et sont pour une large part conditionnés par lui, c'est-à-dire par les nécessités de sa vie psychique et morale. Prétendre organiser le travail sans connaître les exigences psychiques de ceux qui travaillent, c'est tenter la réalisation d'une œuvre qui n'est pas viable. Il importe donc d'étudier ce qu'éprouve l'ouvrier, la manière dont il exprime son impression, les aspirations qui naissent en lui à la suite de l'impression éprouvée, l'évolution de ces aspira-

lions laissées à elles-mêmes, ou spontanément élaborées par la conscience où elles apparaissent, ou réfléchies et cultivées soit parles travailleurs eux-mêmes, soit par des personnes étrangères à leur classe. Ainsi seulement l'on peut déterminer les conditions psychiques et morales du travail, les relations entre le travail et la psychologie du travailleur. Le problème social ne doit pas être envisagé que d'un point de vue extérieur, matériel et inerte, mais aussi d'un point de vue intime et vivant. A l'étude des produits de l'activité de l'homme, il convient d'ajouter celle de cette activité même, de l'homme lui-même en état d'activité. Une telle étude n'est possible que par une enquête personnelle, enquête en action et dans une certaine mesure introspective, mais qui, s'exerçant sur soi et sur les autres, sera conduite au point de vue moral et psychologique. Ce qui caractérise essentiellement une telle méthode, c'est qu'elle envisage l'homme comme un fait économique, comme un fait social et comme le plus essentiel. Elle étudie quelles réactions produisent en lui les faits objectifs matériels, se préoccupe du retentissement de ces faits sur l'activité propre de l'observateur et des autres hommes observés, saisit les relations entre les faits matériels et l'activité psychique et morale

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des individus associés à ces faits, s'efforce enfin de ne pas détruire la trame vivante et vécue des phénomènes sociaux au premier rang desquels elle place l'homme lui-même *.

Notre méthode complète donc les autres méthodes précédemment employées dans la science économique.

Mais ne serait-ce pas une méthode purement littéraire ? et, si cette méthode est scientifique, ne conduit-elle pas simplement à une science pragmatique ?

M. Lanson écrit ^ : « Il n'y a de science que

1. Si cette méthode concrète de l'observation vécue ajoute beaucoup à notre connaissance de la réalité économique et sociale telle qu'elle nous apparaît, elle ne l'épuisé pas encore : au delà de la science sociale s'ouvre le domaine de la métaphysique sociale. Tandis que l'une ne saisit la réalité que dans son rapport avec le sujet, l'autre se propose d'atteindr* la réalité dans son rapport avec l'universalité des choses : <i On suppose à tort que la science empirique fournit une B connaissance intensivement complète du réel, alors qu'elle » se tient tout entière sur le plan du phénomène et n'atteint » donc du réel que son aspect relatif au sujet connaissant ; » pour atteindre le réel comme objet, posé en lui-même, il » faut de plus, par la collaboration de l'ensemble des sciences » afférentes et de la métaphysique, procéder à une recon- » struction critique qui est, à proprement parler, la tâche de » la philosophie naturelle. Nous n'insisterons pas sur les diffi- » cultes qui hérissent cette tâche synthétique et sur le sens » critique très sévère qui doit y présider... » (Joseph Maréchal, Science empirique et psychologie religieuse^ dans les Recherches de science religieuse, janvier igia, p. ai.)

a. La littérature et la science, p. SaB,

» du général, et la science par conséquent » exclut de sa considération tout ce qui est » particulier, individuel, partant le concret, » le sensible, la vie enfin....; mais justement » ces aspects particuliers, ces qualités indivi- » duelles des êtres et des choses, la vie dans la » multiplicité insaisissable de ses formes dont » chacune est unique et paraît une fois pour » disparaître à jamais, tout cela, c'est ce que » l'art et la littérature imitent et s'efforcent de » fixer dans leurs œuvres. . . Si bien que la litté- » ture et l'art se servent de ce que la science » rejette pour nous conduire à ce que la science » n'atteint ni ne cherche. » Le D'' Grasset cite ^ ce passage en l'approuvant. On pourrait reprendre cette argumentation pour me reprocher de faire du roman, une œuvre d'art et non de science.

Il n'y a en effet de science que du général. Mais le général est atteint à travers les cas particuliers. La science d'observation recherche et accumule les cas particuliers pour parvenir au général. Si la science a priori exclut, par définition, le concret, la science des faits ne l'exclut pas nécessairement : elle peut, il est vrai, n'envisager que des faits ramenés à l'état d'une

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