‹ La méthode concrete en science socialeChapitre 5 sur 19 · I. Les limites de la biologie, p · texte numérisé non relu

I. Les limites de la biologie, p

sorte d'abstraction ; mais c'est que la semiabstraction à laquelle elle s'attache suffît au but qu'elle se propose ; la partie de la réalité qu'elle délaisse, une autre science se chargera de la recueillir. Les sciences qui étudient le concret comme s'il était abstrait, le sensible comme s'il ne l'était pas, le vivant comme s'il était inerte, abandonnent, par cela même, le concret, le sensible, le vivant, à d'autres sciences. Les sciences qui les répudient, les répudient parce qu'elles n'en ont nul besoin pour l'étude qu'elles poursuivent ; mais, par cela même, elles rendent possible, désirable, nécessaire, une telle étude par d'autres sciences ; l'étude du concret, du sensible, du vivant, ressortira précisément aux sciences qui se proposeront d'étudier le concret, le sensible, le vivant. Tandis que les sciences de la première catégorie sont plus ou moins symboliques, les sciences de la seconde sorte sont essentiellement réalistes. Le défaut des sciences symboliques s'aperçoit vivement aujourd'hui : leur divorce d'avec la réalité est trop profond ; elles nous permettent encore d'agir sur le réel, mais elles ne nous permettent plus de le connaître. C'est par l'étude vivante de la vie que l'on peut arriver à connaître la vie réelle ; par l'étude humaine de ce qui est humain, que l'on peut parvenir à connaître

l'homme réel; et c'est par l'accumulation des cas réels qu'il est possible de passer des réalités particulières à des réalités générales. Une telle méthode s'impose partout où l'homme, dans l'activité même de sa vie individuelle et sociale, constitue l'objet propre de l'investigation scientifique.

Quoi qu'en pense M. Lanson, la véritable différence entre une œuvre de science positive et une œuvre d'art littéraire ne tient pas à ce que l'art s'attache au u concret », au « sensible », à « la vie enfin... dans la multiplicité » — parfaitement saisissable d'ailleurs — « de ses formes », tandis que, tout cela, la science le rejette. Cette différence substantielle réside en ce que la science d'observation soumet l'esprit du savant à l'objet qu'il observe, tandis que l'art en affranchit l'artiste : l'artiste imagine et crée, le savant s'incline ; l'artiste imagine et crée en dehors des faits réels et parfois contre eux, même quand il les prend pour point de départ ; le savant s'incline devant les faits qu'il constate. Lanson, du reste, le reconnaît : « L'expérience de Claude Bernard tire sa valeur » de ce qu'il la fait réellement, et elle dément » parfois son hypothèse. Celle de M. Zola se » passe dans son esprit et soyez sûr qu'elle ne » contredit jamais l'hypothèse. Faute d'avoir

» tenu quelque part, en un coin de ce pauvre » monde, un vrai Coupeau, une vivante Renée, » comme l'a fait observer M. Brunetière, et de » leur avoir fait subir en effet toutes les modi- » fications physiologiques qu'il détaille, notre » disciple de Claude Bernard n'est plus qu'un » Jules Verne *. » Mais la méthode concrète en science sociale diffère essentiellement des méthodes littéraires employées pour confectionner un roman : les faits ne se passent pas dans l'esprit de l'auteur, mais dans la réalité même, directement observée et personnellement vécue.

Au surplus, quelle que soit la différence fondamentale entre l'art et la science, ils ne restent pas absolument étrangers l'un à l'autre : l'art peut partir de l'observation scientifique, et l'application des méthodes scientifiques exige de celui qui les pratique un certain art. Notre esprit ne fonctionne jamais sans que toutes ses puissances ne participent à des degrés divers à son fonctionnement ; tous ses éléments se pénètrent ; leur distinction rigoureuse existe dans nos analyses plus que dans la réalité.

Nous nous trouvons avoir déjà implicitement résolu, par ce qui précède, la question de savoir si la méthode concrète en science sociale conduit à une doctrine sociale pragmatique :

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