CHAPITRE Il
SoMMaIRE. — 19 Les errements possibles. — 29 Le rappel constant de la volonté. — 3° Le but nécessairement poursuivi.
La découverte des tendances personnelles, que chacun peut entreprendre pour son compte et son plus grand profit, sera, nous venons de le voir, singulièrement facilitée par l’étude des biens particuliers, auxquels notre âme se prend d’elle-même, auxquels elle s'attache de préférence à d’autres, qui la sollicitent également. La raison de son choix ne réside-t-elle pas en effet dans une harmonie, dans une adaptation préalable, qui lui fait éprouver une complaisance plus grande en la possession de tel ou tel bien ? — Elle va vers eux comme suivant la pente de sa nature, et son union avec eux, grâce à un progrès d'adaptation, développe davantage encore son aptitude à en jouir.
C’est ainsi que nous pourrons savoir quelle est notre inclination dominante, En effet, «nous avons trois sortes d’actions amoureuses : les spirituelles, les raysonnables et les sensuelles » (1), et l'attrait que nous éprouvons pour l’une ou pour l’autre nous révèle nos dispositions intimes. ;
. Comment, sous la pression de ces dernières, avan-
(1) Traitté, liv. I, ch. 10, — t. IV, p. 56.
çons-nous vers le souverain Bien, et à travers quelles difficultés ?
« Certes c’est l’homme qui ayme, mais il ayme par la volonté, et partant, la fin de son amour est de la nature de sa volonté : mais sa volonté est spirituelle, c’est pourquoi l’union que son amour prétend est aussi spirituelle » (1).
1. Les errements possibles. — Cependant en fait l'illusion nous guette avec les passions, «lesquelles comme le guy vient sur les arbres par manière d’excrement et de surcroissance, naissent aussi bien souvent parmi l’amour et autour de l’amour» (2). Aussi, arrive-t-1l que la volonté aveuglée par leurs prestiges, entraînée par leurs sollicitations s'attache aux faux biens qu’elles lui présentent. Alors elle s’arrête dans son mouvement vers le souverain Bien.
L'illusion est d'autant plus facile, que ces amours parasitaires se glissent dans l’exercice du véritable amour pour le vicier et pour détourner à leur profit l'énergie de l’âme. « Tandis que la partie intellectuelle de nostre ame travaille a l’amour honneste et vertueux, sur quelque objet qui en est digne, 1l arrive souvent que les sens et facultés de la partie inferieure tendent a l’union qui leur est propre et leur sert de pasture...» (3). Ainsi « Helisee, ayant guer: Naaman le Syrien, se contenta de l’avoir obligé, refusant au reste son or, son argent et les meubles qu’il luy avoit offert ; mais Giesi, cet infidele serviteur, courant apres iceluy, demanda et prit, outre le gré de son maistre, ce qu'il avoit refusé : l'amour intellectuel et cordial, qui est certes, ou doit estre,
(1) Traité, liv. I, ch. 10, —t. IV, p. 55.
(2) Ibid, (3) Ibid., t. IV, p. 59.
le maistre en nostre ame, refuse toutes sortes d’unions corporelles et sensuelles, et se contente en la simple bienveillance ; mais les puissances de la partie sensitive, qui sont ou doivent estre les servantes de l'esprit, demandent, cherchent et prennent ce qui a esté refusé par la rayson, et, sans prendre permission d’icelle, s’avancent a vouloir faire leurs unions abjectes et serviles, deshonnorans, comme Giesi, la pureté de l’intention de leur maistre qui est esprit ; et a mesure que l’ame se convertit a telles unions grossieres et sensibles, elle se divertit de l’union delicate, intellectuelle et cordiale » (1).
Ainsi, certaines âmes abandonnent le droit chemin de l’amour, et oublieuses de leur vrai bien s’avilissent tout à fait. « Il est vray que plusieurs, ayans l'esprit grossier, terrestre et vil, estiment la valeur de l'amour comme celle des pieces d’or, desquelles les plus grosses et pesantes sont les meilleures et plus recevables ; car ainsy leur est-il advis que l’amour brutal soit plus fort, parce qu’il est plus violent et turbulent » (2).
2. Le rappel constant de la volonté. — Mais l’aspiration fondamentale n’y trouve pas son compte et la nature nous en avise elle-même. Attentive à dissiper notre illusion, elle nous montre que ces amours inférieures ne répondent pas au vœu de notre volonté profonde, et partant ne peuvent nous donner le bonheur que nous cherchons. — Sans passer en revue les solutions, qu’en sa critique originale et puissante élimine la philosophie de l'Action, saint François de Sales en appelle qux paroles de saint Grégoire : CIl y a cette différence entre les playsirs spirituelz et les corporelz : que les corporelz donnent du desir avant qu’on les ayt et du desgoust quand on les a ;
(1) Traitté, liv. I, ch. 10, — t. IV, p. 59, 60. (2) Ibid., p. 61.
mais les spirituelz, au contraire, donnent du desgoust avant qu’on les ayt, et du playsir quand on les a. Si que l’amour animal, qui pretend par l’union qu’il fait a la chose aymee de combler et perfectionner sa complaisance, treuvant qu’au contraire il la destruit en la terminant, demeure grandement desgousté de telle union... » (1).
Ainsi l’exigence, qui s’agite au fond de notre âme, notre complaisance inapaisée pour le vrai bien entretiennent en notre cœur Cun certain intime empressement et une continuelle inquietude » (2). Par ce moyen elles nous tracent la voie à suivre et nous y poussent en quelque sorte malgré nous. Le fait même des fatigues et dégoûts, qu’entraînent à leur suite les amours inférieures, tend à en détourner le cœur de l’homme.Elles ne lui apportent, en effet, qu'impression de vide et de souffrance. C’est que son adaptation à leurs objets, pour réussie qu’elle soit en ses débuts, n’est Jamais complète : elle ne laisse pas de lui faire sentir l’insuffisance même de ces-objets à le satisfaire. Ses aspirations demeurent insatiables. Elles ne peuvent «en sorte quelconque s’accoiser, n1 cesser de tesmoigner que sa parfaite satisfaction et son solide contentement luy manquent » (3), jusqu’à ce qu’elles l’aient conduit Cau principal et plus éminent de tous les amours » (4).
3. Le but nécessairement poursuivi. — Au fond du creuset de notre cœur brûle l’amour de Dieu. Car, en définitive, quel est le bien auquel nous fait tendre sans relâche l’orientation profonde de nos énergies ? C’est Dieu lui-même. La spontanéité de nos élans
(1) Traitté, liv. I, ch. 10, — t. IV, p. 61.
(2) Zbid., liv. II, ch. 15, — t. IV, p. 137.
(3) Ibid.
(4) Ibid., liv. I, ch. 14, — t. IV, p. 73.
le révèle : (S1 tost que l’homme pense un peu attentivement à la Divinité, il sent une certaine douce esmotion du cœur, qui tesmoigne que Dieu est Dieu du cœur humain » (1). Il est vraiment le but, qu’à travers les étapes marquées par ses adaptations heureuses, notre âme poursuit en son voyage vers le souverain Bien. Voilà pourquoi constatant ce penchant naturel qui nous fait d’instinct recourir à Dieu, «si quelqu’accident espouvante nostre cœur» (2), saint François de Sales en découvre la source dans «une extreme convenance avec sa divine Majesté » (3), «. convenance que chacun connoist, et que peu de gens entendent ; convenance qu’on ne peut nyer » (4). Convenance de similitude certes, puisque «nous sommes creés a l’image et semblance de Dieu « (5) ; — mais en outre «correspondance nompareille entre Dieu et l’homme pour leur reciproque perfection » (6). —- «Ainsy, Theotime, nostre defaillance a besoin de abondance divine par disette et nécessité » (7).
Tel est notre besoin de Dieu, qui au terme de notre recherche nous arrache ce cri : (€ Nostre âme donques, considerant que rien ne la contente parfaittement et que sa capacité ne peut estre remplie par chose quelconque qui soit au monde, voyant que son entendement a une inclination infinie de sçavoir tous-Jours davantage, et sa volonté un appetit insatiable d’aymer et treuver du bien, n’a-t-elle pas rayson d’exclamer : Ah ! donques je ne suis pas faite pour ce monde !
(L)Traitlé, LV. 1 ch. 15, "€ IV, p.74.
(2) Ibid.
(3) Ibid.
(4) Ibid.
(5) Ibid.
(OC) Id AT EINA D 75
()ALBId CAIN D; 076.
Il y a quelque souverain bien, duquel je depens, et quelque ouvrier infini qui a imprimé en moy cet interminable desir de sçavoir et cet appetit qui ne peut estre assouvi : c’est pourquoy il faut que je tende et m'estende vers luy, pour m’unir et joindre a sa bonté a laquelle j’appartiens et suis » (1).
() Trailté, liv. I, chap. 15, — t. IV, p. 76, 77.