‹ La Méthode d'influence de Saint François de SalesChapitre 9 sur 22 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Sommaire. — 10 Vue générale. — 29 L'orientation définie de notre activité. — 30 Résultats.

Où en sommes-nous par rapport à l'amour de Dieu ? — L’examen de nos assimilations spontanées et de leurs objets, c’est-à-dire des biens, auxquels notre âme s'attache comme d’instinct, nous permettra de le dire.

1. Vue générale. — Au premier coup d'œil qu’il jette sur la nature humaine, saint François de Sales découvre une «innumerable multitude et varieté d'actions, mouvemens, sentimens, inclinations, habitudes, passions, facultés et puissances» (1). Mais Dieu en vue de rendre toutes choses belles et bonnes a coutume de réduire la variété à l’unité. Ainsi, dans notre petit monde il Ca establi une naturelle monarchie en la volonté » (2). — Celle-ci gouvernera done, mais à condition d’être habile, car «qui veut chevir de ces facultés, il faut user d'industrie. Le medecin traittant un enfant de berceau ne luy commande chose quelconque, mays il ordonne bien à la nourrice qu’elle luy fasse telle et telle chose ; ou bien quelquefois il ordonne qu’elle mange telle ou telle viande,

(1) Traitté, liv. I, ch. 1, — t. IV, p. 25.

(2) Ibid.

qu’elle prenne tel ou tel medicament, dont la qualité se respandant dans le laict, et le laict dans le cors du petit enfant, la volonté du medecin reussit en ce petit malade qui n’a pas seulement le pouvoir d'y penser. Il ne faut pas, certes, faire les ordonnances d’abstinences, sobriété, continence a l’estomach, au gosier, au ventre ; mais il faut commander aux mains de ne point fournir à la bouche les viandes et breuvages qu’en telle ou telle mesure. Il faut oster ou donner à la faculté qui produit, les objetz et sujetz et les alimens qui la fortifient, selon que la rayson le requiert ; il faut divertir les yeux, ou les couvrir de leur chaperon naturel et les fermer, si on veut qu'ilz ne voyent point ; et avec ces artifices on les reduira au point que la volonté desire » (1).

Or, cet art et industrie est encore plus nécessaire pour maîtriser l’appétit sensuel. Car, «cet appetit sensuel est a la verité un sujet rebelle, seditieux, remuant » (2), qui, sous forme de convoitise « a douze mouvemens, par lesquelz, comme par autant de capitaines mutinés, il fait sa sedition en l’homme. Et parce que pour l’ordinaire 1lz troublent l’ame et agitent le cors, entant qu'ilz troublent l’ame, on les appelle perturbations, entant qu'ilz inquietent le cors, on les appelle passions, au rapport de saint Augustin » (3). Malgré que nous en ayons, nous ne pouvons demeurer à l’abri de leurs entreprises séditieuses. D'ailleurs, «c’est aflin d’exercer nos volontés en la vertu et vaillance spirituelle, que cette multitude de passions est laissee en nos ames, Theotime ; de sorte que les Stoïciens, qui nierent

(1) Traité, liv. I, ch. 2, — t. IV, p. 27.

(2) Ibid., liv, I, ch. 3, — t. IV, p. 29.

(3) Ibid.

qu’elles se treuvassent en l’homme sage, eurent grand tort » (1).

Creusons davantage et nous découvrirons qu’elles «proviennent toutes de l’amour comme de leur source et racine » (2). C’est pourquoi ces « passions et affections sont bonnes ou mauvaises, vicieuses ow vertueuses, selon que l’amour duquel elles procèdent est bon ou mauvais » (3). Aussi, pouvons-nous conclure : « La droite volonté est l’amour bon, la mauvaise volonté est l’amour mauvais », c’est a dire en un mot, Théotime, que l’amour domine tellement en la volonté qu’il la rend toute telle qu’il est » (4).

Elle n’est point cependant dépouillée de son principat, car (pour tout cela il ne s'ensuit pas que la volonté ne soit encore régente sur l’amour, d’autant que la volonté p’ayme qu’en voulant aymer, et, de plusieurs amours qui se-presentent a elle, elle peut s'attacher à celuy que bon luy semble. » (5). Elle conserve -donc la direction et la responsabilité de notre vie, puisqu'elle est « maistresse sur les amours, comme une damoiselle sur les amans qui la recherchent, parmi lesquelz elle peut eslire celuy qu’elle veut » (6).

D'autre part, en ce domaine, où nous introduit le choix de «lappetit intellectuel ou raysonnable qu’on appelle volonté » (7), il y a une foule de mouvements, qui «sont ordinairement appellés affections » (8). — «Or ces affections que nous sentons

(1) Trailté, liv. I, ch. 3, — t. IV, p. 30.

(OUDIL AN ID cho; C'IVa pa (G) Did tp 53;

(4) Ibid.

(6) Ibid CAIN; p 84

(6) Ibid.

(7) Ibid., liv. I, ch. 5, — t. IV, p. 35.

(8) Ibid.

ne 4 L'ORIENTATION NÉCESSAIRE 31

en nostre partie raysonnable sont plus ou moins nobles et spirituelles selon qu’elles ont leurs objetz plus ou moins relevés, et qu’elles se treuvent en un degré plus eminent de l'esprit » (1). — Il y a donc entre elles une hiérarchie fondée sur la nature même de leurs objets. En vertu de ce principe, saint François de Sales distingue les Caffections naturelles », les « raysonnables », les « chrestiennes » et les « divines et surnaturelles » (2). Enfin, au sommet de cette progression ascendante Centre tous les amours celuy. de Dieu tient le sceptre » (3).

2. Orientation définie de notre activité. — C’est ce fait, qu'après avoir posé les préliminaires généraux, saint François de Sales entend prouver en serrant son analyse de nos assinulations spontanées.

A peine s’arrête-t-1l à considérer le mouvement initial de l’âme humaine, qu'il observe dans toutes ses démarches un ‘élan irrésistible vers le bien. « La volonté a une si grande convenance avec le bien, que tout aussi tost qu’elle l’apperçoit elle se tourne ? de son costé pour se complaire en iceluy comme en son objet tres aggreable… » (4). — Ce penchant résulte d’une « convenance tres estroitte avec le bien » (5). Cette convenance est le fruit d’une ressemblance, source de sympathie : on aime ce que l’on est. Mais par ailleurs l’amour humain (se prend quelquefois plus fortement entre des personnes de contraires qualités, qu'entre celles qui sont fort semblables ».

« La convenance donq qui cause l’amour ne consiste pas tous-jours en la ressemblance mais en la

(1) Traitté, liv. 1, ch. 5, — t. IV, p. 37.

(2) Ibid.

(3) Ibid, liv. I, ch. 6, — t. IV, p. 38.

(4) 1bid., liv. I, ch. 7,-—t. IV, p 40.

(5) Ibid., t. IV, p. 41.

proportion, rapport ou correspondance de l’amant à la chose aymée » (1). On aime ce que l’on n’est pas et ce que l’on n’a pas. De sorte que l’amour, s’il jaillit, témoignera d’une convenance ou de similitude ou d'harmonie.

Or, l’observation le montre, la volonté mue par une double convenance de ce genre s’oriente d’ellemême vers le bien. En effet, «cette convenance produit la complaysance que la volonté ressent a sentir et appercevoir.le bien ; cette complaisance esmeut et pousse la volonté au bien ; ce mouvement tend a l’union, et en fin, la volonté esmeüe et tendante a l'union cherche tous les moyens requis pour y parvenir » (2).

C’est donc une assimilation que spontanément rêve l’amour et vers laquelle se tourne nécessairement l’activité de notre âme: nous y sommes emportés fatalement, car «certes que nous ‘veuillions ou que nous ne veuillions pas, nostre esprit tend au souverain bien » (3). Notre cœur, en effet, a le sentiment indéracinable que dans sa possession, 1l trouvera l’apaisement, le repos, le bonheur qu'il souhaite. Aussi ne peut-il résister à ses attraits.

Parfois ce bien se dérobe à nos prises et nous souffrons de notre impuissance ét de notre indigence. Alors s’éveille le désir « mais quand le bien devers lequel le cœur s’est retourné, incliné et esmeu, se treuve esloigné, absent ou futur, ou que l’union ne se peut pas encor faire si parfaittement qu’on pretend, alhors le mouvement d'amour par lequel le cœur tend, s’avance et aspire a cet objet absent,

(1) Traitté, liv. I, ch. 8, — t. IV p. 48.

(2) TIME RNACT ACRO 7 PTIN b d (3) Ibid, liv. II, ch. 15, — t. IV, p. 138.

s’appelle proprement desir ; » (1). Il s'appelle aussi inquiétude, et tient en haleine notre activité.

En définitive, celle-ci, même sous la forme la plus élevée de l’appétit rationnel, est toujours au service d’un amour ou d’une passicn. «Bref, Theotime, la volonté n'est esmeüe que par ses affections, entre lesquelles l'amour, comme le premier mobile et la premiere affection, donne le bransle a tout le reste, et fait tous les autres mouvemens de l’ame » (2).

Mais comment se traduisent ces mouvements de l’âme ? — «La fin. de l’amour n’est autre chose que l'union de l’amant à la chose aymée » (3), répond saint François de Sales. C’est pourquoi toutes les démarches qu'inspire l’amour visent à des assimilations spontanées, inconscientes ou conscientes, avec. des objets dont l’excellence mesure celle des inclinations qui les recherchent (4).

3. Résultats. — Cette première observation nous apprend donc trois choses : d’abord elle nous révèle avec quelle inéluctable nécessité notre âme est orientée vers le bien qui exerce sur elle un souverain attrait ; ensuite, elle nous montre en cet amour du bien le grand moteur de notre activité ; — enfin, en nous faisant remarquer la convenance et l'harmonie que nos amours supposent entre leurs objets et les tendances naturelles de notre âme, elle nous explique pourquoi nous arriverons à découvrir celles-ci par l'examen de ceux-là.

(1) Traitté, liv. I, ch. 7, — t. IV, p. 44.

CN IPid. x. li ch: 4 — t. IV, p.38.

(3) Ibid. Uy..l; ch.9, =—t.-IV; p. 53.

(A) Plbid HV Lich. 5, — CAIN, p.37.

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