L’inclination souveraine. — Pourquoi ne lPa-t-1l
z 1 à . : 4 pas trouvé, ée remède, dans la jouissance des biens d’ici-bas ? — Parce que son désir inéluctable est
animé par une inchnation dont l’objet les dépasse tous. Il entrevoit certes en eux le rayonnement et le reflet du souverain Bien, mais cela même avive son besoin de posséder ce Bien suprême: Dieu. Arrivé au terme de son analyse, saint François de Sales découvre à la racine de nos aspirations incoercibles une «unclination naturelle d'aymer Dieu sur toutes choses» (3). Or, cette inclination, que
(AGE ISUD ATEN D CHAT @)IGrisup dép ch ET (3) Traitté, liv. I, ch. 16, — t. IV,.p. 77.
42 L'ENQUÈTE
l'observation nous révèle en dernier lieu, s’empare à bon droit du sceptre entre tous les amours. « L'amour de Dieu est voyrement le puisné entre toutes les affections du cœur humain ; car comme dit l’Apostre, ce qui est animal est premuer et le spirituel après ; mais ce puisné hérite toute l’authorité, et l’amourpropre, comme un autre Esau, est destiné à son service, et non seulement tous les autres mouvemens de l’ame, comme ses freres, l’adorent et luy sont soumis, mais aussi l’entendement et la volonté, qui luy tiennent lieu de père et de mère. Tout est sujet à ce celeste amour, qui veut tous-jours estre roy ou rien, ne pouvant vivre qu'il ne règne, ni regner si ce n’est souverainement » (1).
Nous avons donc une inclination naturelle, qui spontanément oïlente notre cœur vers Dieu. C’est elle, qui au fond inspire toutes nos démarches à travers les biens passagers, et empêche que nous nous y arrêtions. Elle ne nous laisse pas de repos 1ici-bas où rien ne la contente parfaittement » (2). Il est vrai que parfois elle semble assoupie, mais elle n’est jamais détruite : elle se réveille exigeante dès que nous pensons « un peu attentivement à la Divinité » (3).
Cependant, si l’analyse psychologique, telle que la conduit saint François de Sales, aboutit à nous faire apercevoir en l’homme «une inclination naturelle d’aymer Dieu sur toutes choses », — elle nous avertit en même temps de notre impuissance à « naturellement executer cette si juste inclination » (4).
En ce point, en effet, nous sommes semblables aux aigles : «Les aigles ont un grand cœur et beau-
(1) Traité, liv. I, ch. 6 — t. IV, p. 38.
(2) Ibid., liv. I, ch. 15, — t. IV, p. 76.
(3) Ibid., t. IV, p. 74.
(4) Ibid., liv. I, ch. 16, — t, IV, p. 77.
coup de force à voler ; elles ont neanmoins incomparablement plus de veüe que de vol, et estendent beaucoup plus viste et plus loin leur regard que leurs aysles. Ainsÿ nos espritz animés d’une sainte inclination naturelle envers la Divinité, ont bien plus de clarté en l’entendement pour voir combien elle est aymable, que de force en la volonté pour l’aymer ; car le peché a beaucoup plus debilité la volonté humaine qu'il n’a offusqué l’entendement, et la rebellion de l’appetit sensuel que nous appellons concupiscence, trouble voirement l’entendement, mais c'est pourtant contre la volonté qu'il excite principalement la sedition et revolte ; si que la pauvre volonté des-ja toute infirme, estant agitee de continuelz assautz, que la concupiscence luy livre, ne peut faire un si grand progres en l’amour divin, comme la rayson et inclination naturelle luy suggerent qu’elle devroit faire » (1). Voilà pourquoi « nostre cheftive nature navree par le peché, fait comme les palmiers que nous avons de deça, qui font voirement certaines productions imparfaittes et comme des essais de leurs fruitz, mais de porter des dattes entieres, meures et assaisonnees, cela est reservé pour des contrees plus chaudes. Car ainsy nostre cœur humain produit bien naturellement certains commencemens d’amour envers Dieu, mais d’en venir Jusques à l’aymer sur toutes choses, qui est la vraye maturité de lPamour deu a cette suprême Bonté, cela n’appartient qu'aux cœurs animés et assistés de la grâce celeste et qui sont en l’estat de la sainte charité ; et ce petit amour imparfait, duquel la nature en et sent les eslans, ce n’est qu’un certain vouloir sans vouloir, un vouloir qui voudroit, mais qui ne veut pas, un
(1) Traité, liv. I, ch. 17, — t. IV, p. 80.
vouloir sterile qui ne produit point de vrays effectz, un vouloir paralytique qui void la piscine salutaire du saint amour mais qui n’a pas la force de s’y jetter ; et en fin, ce vouloir est un avorton de la bonne volonté, qui n’a pas la vie de la genereuse vigueur requise pour en effect preferer Dieu à toutes choses : dont l’Apostre, parlant en la personne du pécheur, s’escrie : Le vouloir est bien en moy, mais Je ne treuve pas le moyen de l’accomplir » (1). | |
Nous constatons ainsi notre indigence.
3. Rôle. — (Cependant, ajoute saint François de Sales, « l’inclination. d’aymer Dieu sur toutes choses ne demeure pas pour neant dans nos cœurs (2). — Outre que Dieu s’en sert («comme d’une anse pour nous pouvoir plus suavement prendre et retirer a soy » (3); — «elle nous est un indice et memorial de nostre premier Principe et Createur, a l’amour duquel elle nous incite, nous donnant un secret advertissement que nous appartenons a sa divine Bonté » (4). — ‘En conséquence, non seulement elle indique à notre activité la direction à suivre, mais elle amorce. encore notre énergie par l’espérance, qu’elle engendre. «C’est pourquoy le grand Prophete royal appelle cette inclination non seulement lumière parce qu'elle nous foit voir où nous devons tendre, mais aussi joye et allegresse, parce qu’elle nous console en nostre egarement ; nous donnant esperance que Celuy qui nous à empreinte et laissee cette belle marque de nostre origine, pretend encor et desire de nous y ramener ét reduire, si nous sommes si heureux que de nous laisser reprendre à sa divine Bonté » (5).
(1) Traité, Liv. I, ch. 17, — t. IV, p. 82, 83 (2) Ibid., liv. I, ch. 18, — t. IV, p. 84.
(2) Ibid.
(4) Ibid.
(5) Ibid et IV D 285:
À ce double titre, elle nous rendra donc aptes à reconnaître son objet, lorsque par une aide divine nous passerons de la possession idéale à la posesssion réelle de ce souverain Bien, auquel notre âme aspire et dont nous sentirons la présence au Ctressaillement universel de nostre ame » (1). — «Le cœur humain tend a Dieu par son inclination naturelle sans sçavoir bonnement quel il est ; mais quand il le treuve a la fontaine de la foy et qu’il le void si bon, si beau, si doux et si debonnaire envers tous, et si disposé a se donner comme souverain bien a tous ceux qui le veulent, o Dieu, que de contentemens et que de sacrés mouvemens en l’esprit, pour s’unir a Jamais a cette bonté si souverainement aymable ! J’ay en fin treuvé, dit l’ame ainsy touchee, j’ay treuvé ce que je desirois et je suis maintenant contente » (2). — C’est enfin le repos dans la satisfaction parfaite du désir. « Ainsy, mon cher Theotime, nostre coeur ayant eu si longuement inclination a son souverain bien, il ne sçavoit a quoy ce mouvement tendoit ; mais si tost que la foy le luy a monstré, alhors il void bien que c’estoit cela que son ame réqueroit, que son esprit cherchoit, et que son inclination regardoit » (3).
Au terme de linvestigation psychologique, cette tendance indestructible, si vivace et si nettement définie nous apparaît donc comme une disposition profonde de notre nature. D’où pourrait-elle surgir, en effet, sinon d’une convenance essentielle que nous avons avec Dieu et par similitude et par correspondance ?
Nous sommes faits pour Dieu : vers Lui sont orien-
(1) Traitlé, liv. II, ch. 15, — t. IV, p. 137. (2) Ibid.
(3) Ibid., t. IV, p. 138.
tées irrésistiblement nos aptitudes foncières et consütutives. Aussi, saint François de Sales a toute raison de conclure «mais quant a nous, Theotime, mon cher ami, nous voyons bien que nous ne pouvons estre vrays hommes sans avoir inclination d’aymer Dieu plus que nous-mesmes » «p}. |
(1), Tratité, Liv.,X, ChH10.== #4 V, p. 203.