‹ La Méthode d'influence de Saint François de SalesChapitre 18 sur 22 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

SOMMAIRE. — $ I. Moyens pratiques d'éveil : 1° Le penchant naturel. — 20 Ses sources. — 39 Légitimité de la démarche proposée par saint François de Sales. — 49 Ses suggestions. — $ IT. Espérance de secours : 19 La Providence, — 2° Appel à la bonne volonté. — 30 Vue d’ensemble.

Pour cueillir un jour le fruit de ce bel arbre, c’est à sa racine qu'il faut d’abord donner des soins, c’est-àdire aux énergies intimes, aux aptitudes foncières, d’où naît notre « inclination naturelle d’aymer Dieu sur toutes choses ». Celle-ci d’ailleurs, avec toutes les qualités que nous lui connaissons, ouvre d’elle-même les portes de l’âme à l'influence du maître en amour divin, saint François de Sales : elle est pour lui dans notre intérieur l’alliée sans la sympathie, correspondance et complicité de laquelle seraient vaines toutes les actions exercées du dehors (1).

Son œuvre, en effet, vise à promouvoir et guider l'épanouissement de nos ressources naturelles. La perfection, qu’il veut nous voir acquérir, ne sera donc pas imposée du dehors. Il sait la tentative impossible. Mais, averti par la science de la pratique, que lui a révélée son enquête psychologique et morale, il tente

(1) Nous avons étudié en détail ce phénomène psychologique : pas de succès pour une suggestion venue du dehors, si elle n’est en harmonie avec les dispositions du milieu, où elle est introduite. Cf. De l'influence, livre IT CHEN TAN TT.

de susciter notre progrès — à partir du fond même de notre être, — par un exercice rationnel de nos énergies mentales. Ses fines analyses lui permettront par ailleurs de composer un traité d’ascétisme, une pratique de la science, qui nous fera suivre d'étape en étape un itinéraire de l’âme vers Dieu.

$ I. — Moyens pratiques d'éveil. — En conséquence, son premier souci sera de tenir en éveil « l’inchination naturelle d’aymer Dieu sur toutes choses ». À cela sont destinées les considérations philosophiques des « quattre premiers Livres » et de « quelques chapitres des autres » (1). — Lors donc que par ses discours saint François de Sales attire et maintient le regard de âme sur cette précieuse inclination, son dessein est de l'aviver par là même, comme :il arrive à tout fait de conscience, sur lequel se fixe avec persévérance notre attention.

19 Le penchant naturel. — Dans ce but, il nous apprend d’abord que les mouvements d'amour, qui entraînent notre volonté vers le bien, résultent d’une «convenance tres estroitte » (2) avec lui. « Cette convenance produit la complaysance que la volonté ressent à sentir et appercevoir le bien ; cette complaisance esmeut et pousse la volonté au bien ; ce mouvement tend à l’union.. » (3) selon le vœu de l'amour. — « Considerons, de grace, la prattique d’un amour insensible entre l’aymant et le fer ; car c’est la vraye image de l’amour sensible et volontaire duquel nous parlons. Le fer donques a une telle convenance avec laymant, qu’aussitost qu'il en apperçoit la vertu,

(1) Trailté, Préf., — t. IV, p. 9. Sans doute, le Traité de l'Amour de Dieu est en lui-même une œuvre de mysticisme, mais n’oublions pas que saint François de Sales a jugé bon de lui donner un préambule asrétique, à l’étude duquel nous nous attachons ici.

(2) Zbid., Liv. I, ch. 7, — t. IV, p. 41.

(3) Ibid,

il se retourne devers luy ; puis il commence soudain a se remuer et demener par des petitz tressaillemens, tesmoignant en cela la complaisance qu’il ressent, en suite de laquelle il s’avance et se porte vers l’aymant, cherchant tous les moyens qu'il peut pour s’unir avec iceluy » (1).

Ce penchant de nos cœurs vers le bien, nous le pouvons tous reconnaître aux heures, où le sentiment d’une différence, d’un éloignement, d’un souhait pique notre conscience psychologique comme par l’aiguillon d’un désir. « Mais quand le bien devers lequel le cœur s’est retourné, incliné et esmeu, se treuve esloigné, absent ou futur, ou que l’union ne se peut pas encore faire si parfaittement qu’on pretend, alhors le mouvement d'amour par lequel le cœur tend, s’avance et aspire a cet objet absent, s’appelle proprement desir, car le desir n’est autre chose que l’appetit, convoitise ou cupidité des choses que nous n’avons pas, et que neanmoins nous pretendons d’avoir » (2).

Le conflit des désirs plus encore maintient le regard de l’âme sur ses aspirations spontanées. Leurs tendances divergentes, leurs incompatibilités nous donnent le spectacle d’une anarchie intérieure dont nous ne sortons que par un coup de volonté : «Comme quand un malade desire de manger des potirons ou melons, et quoy qu’il en ait a son commandement, 1l ne veut neanmoins pas en manger, parce qu'il craint d’empirer son mal : car quine void deux desirs en cet homme, l’un de manger des potirons, et l’autre de guerir ? Mays parce que celuy de guerir est plus grand, il estouffe et suffoque l’autre, l’empeschant de produire aucun effect » (3).

(1) Traitté, liv. 1, ch. 7, — t. IV, p. 41, 42. (2) Ibid., t. IV, p. 44.

(3) Ibid., t. IV, p. 45, 46.

Ainsi, par l'élection, qu’elle fait de l’un de nos désirs, la volonté sauvegarde son pouvoir. Elle maintient à son profit la « naturelle monarchie » qu’elle possède en notre « petit monde » (1) intérieur, et rend inefficaces les souhaits qu’elle n’approuve pas. « Et ces souhaitz, qui sont arrestes, non point par l’impossibilité, mais par l’incompatibilité qu'ilz ont avec des plus puissans desirs, s’appellent voirement souhaitz et desire, mais souhaitz vains, suffoqués et inutiles. Selon les souhaïitz des choses impossibles nous disons : je souhaitte, mais je ne puis ; et selon les souhaïtz des choses possibles, nous disons je souhaitte, mais je ne veux pas » (2). |

20 Sources. — Par ces descriptions, saint François de Sales amorce la curiosité de son disciple, mais il s’attache à la retenir encore par une étude plus profonde.

Ces désirs et cette volonté, dont il nous montre les luttes, sont tous mus par un amour. Or quelle est la source et l’origine de l’amour ? — C’est une convenance certes, mais « quelle est la convenance qui excite l’amour ? » (3) — « Ceux-la n’ont pas bien rencontré qui ont creu que la ressemblance estoit la seule convenance qui produisoit l’amour ; car qui ne sçait que les viellars les plus sensés ayment tendrement et cherement les petitz enfans, et sont reciproquement aymés d’eux ; que les sçavans ayment les ignorans, pouveu qu’ilz soyent dociles, et les malades, leurs medecins ? » (4) |

La ressemblance n’est donc pas la seule source de l'amour, car ( je vous prie, quelle similitude y a-t-il

(1) Traitté, iv. I, ch. 1, —t. IV, p. 25.

(2) Ibid., liv. I, ch. 7, — t. IV, p. 46.

(3) Jbtd:, Hv.-I, ch. 8,2 t. IV, p. 47.

(4) Ibid., t. IV;"p. 47, 48.

entre la chaux et l’eau, ou bien entre l’eau et l’esponge ? ct neanmoins la chaux et l’esponge prennent l’eau avec une avidité non pareille et tesmoignent envers elle un amour insensible extraordinaire. Or, il en est de mesme de l’amour humain, car il se prend quelquefois plus fortement entre des personnes de contraires qualités, qu'entre celles qui sont fort semblables « (1). Et saint François de Sales multiplie les comparaisons afin de nous intéresser à son discours. « Les accors de musique se font en la discordance, par laquelle les voix dissemblables se correspondent, pour toutes” ensemble faire un seul rencontre de proportion ; comme la dissemblance des pierres precieuses et des fleurs fait l’aggreable composition de l’esmail et de la diapreure. Ainsy l’amour ne se fait pas tous-jours"par la ressemblance et simpathie, ains por la correspondance et proportion, qui consiste en ce que par lunion d’une chose a une autre elles puissent recevoir mutuellement de la perfection et devenir meilleures » (2).

Pour quelles raisons s’attarder de la sorte en ces analyses psychologiques ? — Pour nous faire méditer longuement sur notre « inclination naturelle d’aymer Dieu » : saint François de Sales attend beaucoup de cet exercice. Aussi y revient-il encore. Il attire notre attention sur ce fait que « si tost que l’homme pense un peu attentivement à la Divinité, 1l sent une . certaine douce esmotion de cœur, qui tesmoigne que Dieu est Dieu du cœur humain » (3). Et de cette sympathie 1l nous expose de nouveau la cause profonde à la lumière de la précédente analyse de Pamour humain : « Ce playsir, cette confiance que le cœur humain prend naturellement en Dieu, ne peut certes

(1): Traitté, iv. 1,:ch. 8, — t. IV, p. 48.

(2) Ibid.

(3) Ibid., liv. I, ch. 15, — t. IV, p. 74.

provenir que de la convenance qu’il y a entre cette divine Bonté et nostre ame... convenance qu’on ne peut nier. Nous sommes crees a l’image et semblance de Dieu » (1). Donc nous avons avec lui une « convenance de similitude », mais il y a aussi ( une correspondance nompareille entre Dieu et l’homme pour leur reciproque perfection » (2). — La considération soutenue de cette merveille aura chance d’exalter notre désir d’aller à Dieu en nous abandonnant au mouvement de notre inclination à l’aimer sur toutes choses.

30 Légitimité de cette démarche. — Afin d’y décider notre volonté, saint François de Sales s’ingénie à prouver la légitinnité de cette démarche.

Il nous en fait constater la spontanéité : « Que si quelqu’accident espouvante nostre cœur, soudain il recourt à la Divinité, advoüant que quand tout luy est mauvais, elle seule luy est bonne » (3). Après quoi, il nous montre que de cette inclination souveraine nous ne pouvons nous défaire : elle subsiste toujours en nous « comme assoupie et imperceptible » (4), mais elle Use resveille en un instant et a l’impourveu paroist » (5) en notre cœur € au premier regard qu’il jette en Dieu » (6). — Enfin il nous force d’écouter au fond de notre conscience le cri de détresse que pousse notre âme € considerant que rien ne la contente parfaittement et que sa capacité ne peut estre remplie par chose quelconque qui soit au monde » (7).

49 Ses suggestions. — Par ailleurs, s’il nous avertit de notre impuissance à « naturellement executer cette

(1) Traitté, liv. I, ch. 15, — t. IV, p. 74.

(2) Ibid., t. IV, p. 75.

(3) Ibid., t. IV, p. 74.

(4) Ibid:, liv. I, ch. 16, — t. IV, p. 79.

(5) Ibid.

(6) Ibid.

(7) Ibid., liv. I, ch. 15, — t, IV, p. 76.

si juste inclination » (1), il entend bien qu’elle « ne demeure pas pour neant » (2) en nos cœurs. Aussi nous invite-t-1l à considérer cé « signe de sa grace perdue » (3) que Dieu nous a laissé, € aflin que le regardans et sentans en nous cette arriance et propension a l’aymer, nous taschassions de ce faire » (4). En cet effort 1l met toute l’espérance que lui inspire la méthode d’ascétisme qu'il va proposer à notre bonne volonté.

En cela, comme en toutes ces démarches, saint François de Sales poursuit sans cesse le même objectif : troubler lillusoire tranquillité dans laquelle pourrait nous entretenir la jouissance des biens inférieurs, — nous montrer sous nos désirs inquiets et toujours inassouvis l'orientation foncière de notre nature vers le souverain Bien et augmenter par là même notre aspiration vers la béatitude, que nous promet sa conquête ; — attirer nos réflexions sur la forme concrète et vivante que cette aspiration revêt dans « notre inclination naturelle d’aymer Dieu sur toutes choses » ; — nous la faire estimer, nous intéresser à son développement, nous amener à placer en elle notre persévérante espérance ; — en un mot susciter en faveur de cette précieuse inclination une fermentation d'états de conscience, comptant sur ce que nous appellerions aujourd’hui un phénomène d’automatisme psychologique pour la rendre dominatrice dans le monde de notre âme. Alors, espère-t-1l, vu notre besoin d’unité intérieure et d’harmonie extérieure, nous serons naturellement conduits à la pratiquer dans notre vie et à passer ainsi de la connais-

sance à l’action.

(1) Traitté, liv. I, ch. 16, — t. IV, p. 77.

(2) 1bid., liv. I, ch. 18, —t. IV, p. 84.

(3) Ibid, t. IV, p. 83.

(4) Ibid.

$ II. — Espérance de secours. — Nous disposons de bien peu de forces pour exécuter ce mouvement, c’est chose entendue ; mais notre impuissance n’est pas une raison de nous décourager et de renoncer à l’entreprise.

19 La Providence. — Aucune de nos aspirations essentielles vers notre fin ne peut en effet demeurer vaine. La divine « providence naturelle » (1), que la philosophie montre gouvernant l’univers, se doit de « prouvoir l’homme des moyens naturelz qui luy sont requis pour rendre gloire a sa divine Bonté » (2). Inspiré par cette conception (3), saint François de Sales est en droit de nous exhorter à persévérer dans notre effort par l'espoir d’une assistance céleste. « La douceur de la piété divine » (4), il nous le promet, répondra à la pratique fidèle de notre sainte aspiration en nous donnant « quelque secours, par le moyen duquel nous pourrions passer plus avant ; que si nous secondions ce premier secours, la bonté paternelle de Dieu nous en fourniroit un autre plus grand, et nous conduiroit de bien en mieux, avec toute suavité, Jusques au souverain amour auquel nostre inclination naturelle nous pousse : puisque c’est chose certaine qu'a celuy qui est fidèle en peu de choses et qui fait ce qui est en son pouvoir, la bénignité divine ne denie jamais son assistance pour l’avancer de plus en plus » (5)

Après cela, toujours pour captiver l’attention de son disciple et la retenir sur cette inclination naturelle, saint François de Sales entre dans des considérations d’un ordre plus élevé : en son Livre Second, il fait

(1) Traité, liv. II, ch. 3, — t. IV, p. 97.

(2) Ibid.

(3) Cf. supra, 2° P., ch. III, où cette question a été démontrée d’ordre philosophique.

(4) Trailté, iv. I, ch. 18, — t, IV, p. 84.

(5) Ibid.

V «histoire de la generation et naissance celeste du divin amour » (1) comme s’il voulait nous faseiner par le charme d’une espérance qui répond à nos secrets désirs.

Sans sé lasser, en cœur épris heureux de parler de l’objet souverainement aimable et désirable vers lequel il aspire, il nous raconte les bontés de la « providence souveraine » (2) : bonté inépuisable « envers les creatures raysonnables » (3), bonté qui créa les hommes «tous en justice originelle, laquelle n’estoit autre chose qu’un amour tres suave qui les disposoit, contournoit et acheminoit a la felicité éternelle » (4). Il rappelle que «sa misericorde a esté plus salutaire pour racheter la race des hommes, que la misere d'Adam n’avoit esté veneneuse pour la perdre » (5). Il répète que Dieu Une nous a pas laissé l’inchination naturelle de l’aymer, pour neant ; car affin qu’elle ne soit oyseuse 1l nous presse de l’employer par ce commandement general, et affin que ce commandement puisse estre prattiqué, il ne laisse homme qui vive auquel il ne fournisse abondamment tous les moyens requis a cet effect » (6).

Nous pouvons donc compter sans crainte sur une assistance généreuse, car « Dieu ne nous donne pas seulement une simple suffisance de moyens pour laymer, et en l’aymant nous sauver, mais. une suffisance riche, ample, magnifique, et telle qu’elle doit estre attendue d’une si grande bonté comme la sienne » (7).

20 Appel à la bonne volonté. — C’est l’appel à la

(1) Traitté, liv. II, — t. IV, p. 87.

(2) Ibid., liv. II, ch. 3, — t. IV, p. 94.

(3) Ibid., liv. II, ch. 4, — t. IV, p. 99.

(4) Ibid., t. IV, p. 101.

(5) Zbid., t. IV, p. 104.

(6) Ibid., liv. II, ch. 8,— t. IV, p. 112.

(7) Ibid., t. IV, p. 113.

bonne volonté nécessaire, que sollicitent les touches secrètes de la divinité, d’une manière qui sans doute demeure anonyme aux yeux de la raison, mais n’en perd rien de son efficacité psychologique sur nos âmes. — Aussi ferons-nous comme les oiseaux apodes. Il y a certains oyseaux Thcotime, qu’Aristote nomme apodes, parce qu'ayant les jambes extremement courtes et Les pieds sans force, 1lz ne s’en servent non plus que s’ilz n’en avoyent point : que si une fois 1lz prennent terre, 1lz y demeurent pris, sans que jamais d’eux mesmes 1lz puissent reprendre le vol, d'autant que n’ayans nul usage des Jambes et des pieds, 1lz n’ont pas non plus le moyen de sepousser et relancer en Pair ; et partant, 1lz demeurent la croupissans et y meurent, sinon que quelque vent propice a leur impuissance, Jettant ses bouffees sur la face de la terre, les vienne saisir et enlever, comme il fait plusieurs autres choses ; car alhors, si employans leurs aysles 11z correspondent à cet eslan et premier essor que le vent leur. donne, le mesme vent continue aussi son secours envers eux, les poussant de plus en plus au vol » (1).

De même notre action s’appuyant sur le secours d’en haut fera croître sans cesse notre € inclination naturelle d’aymer Dieu ». Les € premiers sentimens d'amour que les attraitz divins font en l’ame, avant qu’elle ayt la foy » (2), réchaufferont notre « vouloir paralytique qui void la piscine salutaire du saint amour mais qui n’a pas la force de s’y jetter » (3). Leur charme nous encouragera et nous attirera, car Cle propre lien de la volonté humaine, c’est la volupté et le playsir ». « On monstre des noix a un enfant », dit saint Augustin, «et il est attiré en aymant ; il est

(1) Traité, liv. II, ch. 9, — t. IV, p. 115-116. .@2) Zbid., liv. IL, ch. 13, — t. IV, p. 129. (3) Ibid., Liv. I, ch. 17, — t. IV, p. 82.

attiré par le lien, non du cors, mais du cœur » (1). Ainsi le Père céleste nous tire par des « delectations et playsirs spirituelz » (2), qu’il met en nos cœurs.

Cependant de ces sollicitations — naturelles ou surnaturelles, peu importe, — nous ne tirerons parti que par une coopération effective et pratique. « Nous ne pouvons empescher que l'inspiration ne nous pousse et, par consequent, ne nous esbranle ; mais si, a mesure qu’elle nous pousse, nous la repoussons pour ne point nous laisser aller à son mouvement, alhors nous resistons. Ainsy le vent ayant saisi et enlevé nos oyseaux apodes, il ne les portera guere loin silz n’estendent leurs aysles et ne cooperent, se guindans et volans en l’air auquel 1lz ont esté lancés. Que si, au contraire, amorcés peut estre de quelque verdure qu'ilz voyent en bas ou engourdis d’avoir croupi en terre, au lieu de seconder le vent ilz tiennent leurs aysles pliees et se jettent derechef en bas, ilz ont voirement receu en effect le mouvement du vent, mais en vain, puisqu'ilz ne s’en sont pas prevalus. Theotime, les inspirations nous previennent, et avant que nous y ayons pensé elles se font sentir, mais apres que nous les avons senties, c’est a nous d’y consentir pour les seconder et suivre leurs attraitz, ou de dissentir et les repousser : elles se font sentir a rous, sans nous, mais elles ne nous font pas consentir sans nous » (3).

Dès lors, si notre volonté tenue en éveil par la considération de nos insuffisances autant que par celle de nos aspirations incoercibles accepte de coopérer à cette action d’en haut, nos progrès seront rapides et définitifs : « Le mesme vent qui releve les apodes

(1) Traité, liv. II, ch. 12, — t. IV, p. 126 (2) Ibid.

(3) Ibid., t. IV, p. 128, 129.

se prend premierement a leurs plumes, comme parties plus legeres et susceptibles de son agitation, par laquelle il donne d’abord du mouvement a leurs aysles, les estendant et despliant en sorte qu’elles luy servent de prise pour saysir l’oyseau et l'emporter en Pair; Que si l’apode ainsy enlevé contribue le mouvement de ses aysles a celuy du vent, le mesme vent qui l’a poussé l’aydera de plus en plus a voler fort aysement. Ainsy, mon cher Theotime, quand l'inspiration, comme un vent sacré, vient pour nous pousser en l’air du saint amour, elle se prend a nostre volonté, et par le sentiment de quelque celeste delectation elle Pesmeut, estendant et despliant l’inclination naturelle qu’elle a au bien, en sorte que cette inclination mesme luy serve de prise pour saisir nostre esprit. » (1)

En ce point d’application, qui tombe sous notre regard intérieur, nous pourrons done constater un phénomène d’élan, une recrudescence de force (dont la source nous échappe, répétons-le), mais que nous pouvons utiliser pour nous avancer vers notre idéal. € Que si nostre esprit ainsy saintement prevenu, sentant les aysles de son inclination esmeües, despliees, estendues, poussees et agitees par ce vent celeste, contribue tant soit peu son consentement, ah ! quel bonheur, Theotime, car la mesme inspiration et faveur qui nous à saisi, meslant son action avec nostre consentement, animant nos foibles mouvemens de la force du sien, et vivifiant nostre imbecille cooperation par la puissance de son operation, elle nous aydera, conduira et accompaignera d’amour en amour, jusques a l’acte de la tressainte foy, requis pour nostre conversion » (2).

(1) Traitté, liv. IL, ch. 13, — t. IV, p. 129. (2) Ibid., t. IV, p. 129, 130.

90 Vue d'ensemble. — De tous ces mouvements, qu’il s’attache à susciter en notre âme par ses dissertations et de la manière, dont s’éveille et se déploie notre « inclination naturelle d’aymer Dieu sur toutes choses », saint François de Sales nous offre une sorte de vue synthétique dans l’histoire de Saint Pachome.

« Saint Pachome, lhors encore tout jeune soldat et sans connoissance de Dieu, enroollé sous les enseignes de l’armee que Constance avoit dressee contre le tyran Maxence, vint avec la trouppe de laquelle il estoit, loger au pres d’une petite ville non guere esloignee de Thebes, où, non seulement luy, mais toute l’armee se treuva en extreme disette de vivres ; ce qu'ayant entendu les habitans de la petite ville, qui par bonne rencontre estoyent fidelles de Jesus Christ, et par consequent amis et secourables au prochain, ilz prouveurent soudain a la necessité des soldatz, mais avec tant de soin, de courtoisie et d’amour, que Pachome en fut tout ravi d’admiration ; et demandant quelle nation estoit celle-là, si bonteuse, amiable et gracieuse, on luy dit que c’estoyent des Chrestiens ; et s’enquerant de rechef quelle loy et maniere de vivre estoit la leur, il apprit qu’ilz croyoient en Jesus Christ, Filz unique de Dieu, et faisoyent bien a toutes sortes de personnes, avec ferme esperance d’en recevoir de Dieu mesme une ample recompense. Helas, Theotime, le pauvre Pachome, quoy que de bon naturel, dormoit pour lhors dans la couche de son infidelité ; et voyla que tout a coup, Dieu se treuve a la porte de son cœur, et par le bon exemple de ces Chrestiens, comme par une douce voix, 1l lappelle, l’esveille et luy donne le premier sentiment de la chaleur vitale de son amour ; car a peyne eut-il oui parler, comme je viens de dire, de l’aymable loy du Sauveur, que tout rempli d’une nouvelle lumiere et

114 LA SYNTHÈSÉ PRATIQUE

consolation interieure, se retirant à part et ayant quelque tems pensé en soy mesme, il haussa les mains av ciel, et avee un profond soupir il se print a dire : « Seigneur Dieu, qui avés fait le ciel et la terre, si vous daignés jetter vos yeux sur ma bassesse et sur ma peyne et me donner connoïissance de vostre Divinité, je vous prometz de vous servir, et d’obeir toute ma vie a vos commandemens ». Depuis cette priere et promesse, l’amour du vray bien et de la pieté prit un tel accroissement en luy, qu’il ne cessoit point de prattiquer mille et mille exercices de vertu » (1). Ne voyons-nous pas ici l’inclination naturelle vers Dieu tirée de son assoupissement par ke secours d’un bon exemple, puis avivée. par la méditation, provoquer la réponse d’une âme de bonne volonté ? Mue par son désir de réaliser l'inspiration qui la saisit, cette âme adresse un appel à la lumière et la cherche toujours davantage par la pratique de « l'amour du vray bien ». Saint Françoïs de Sales lui-même prend soin de marquer les étapes psychologiques de ce progrès : € Il m'est advis certes que je voy en cet exemple un rossignol qui, se resveillant a la prime aube, commence a se secouer, s’estendre, desployer ses plumes, voleter de branche en branche dans son buisson, et petit a petit gazouillér son delicieux ramage : car n’avesvous pas pris garde, comme le bon exemple de ces charitables Chrestiens excita et resveilla en sursaut le bienheureux Pachome ? Certes, cet estonnement. d’admiration qu’il en eut ne fut autre chose que son resveil, auquel Dieu le toucha, comme le soleil touche la terre, avec un rayon de sa clarté, qui le remplit d’un grand sentiment de playsir spirituel. C’est pourquoy Pachome se secoue des divertissemens, pour

(1) Traitté, \iv.CIT, ch 13; t'AN, p130, 131:

ÊVEIL DE L’INCLINATION 115

avec plus d'attention et de facilité recueillir et savourer la grace receüe, se retirant a part pour y penser ; puis il estend son cœur et ses mains au ciel, ou l'inspiration l’attire, et commençant a desployer les aysles de ses affections, voletant entre la desfiance de soy mesme et la confiance en Dieu, il entonne d’un air humblement amoureux le cantique de sa conversion, par lequel il tesmoigne d’abord que des-ja il connoist un seul Dieu, Createur du ciel ét de la’'terré ; mais il connoist aussi qu'il ne le connoist pas encor asses pour le bien servir, et partant, il supplie qu’une plus grande connoissance luy.soit donnee, aflin qu’il puisse par icelle parvenir au parfait service de sa divine

Majesté » (1).

(1) Traité, liv. II, ch. 13, — t. IV, p. 131, 132.

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