PREMIÈRE PARTIE
Saint François de Sales en connaît la nécessité.
Son dessein, en effet, est de déterminer son disciple à entreprendre lui-même (1) son ascension vers Dieu. Il faudra donc au préalable l’éclairer sur le sens de ses inclinations spontanées et de leur orientation profonde, afin de le décider à se rendre « plus homme » par l'épanouissement de ses énergies constitutives.
Mais si saint François de Sales se rend compte qu’une influence pour être efficace sur nous doit mettre en valeur nos aptitudes foncières, 1l sait aussi qu’elle doit nous prendre là où nous en sommes actuellement. Avant de diriger par des exercices d’adaptation progressive l’élan de notre âme vers ce Dieu, auquel elle s’unira dans un amour de complaisance et de bienveillance, 1l lui est nécessaire de découvrir en notre nature des spontanéités complices de son intervention. Il les cherche par une analyse psychologique, à laquelle il nous convie.
Ce n’est qu’un préambule, sans doute, mais il le juge indispensable.
Convaincu que l’on arrive plus vite par lamour que par la dialectique, il aborderait volontiers dès
(1) C’est sa méthode ordinaire dans la direction des âmes, cf. HENRI BREMOND, Histoire littéraire du sentiment religieux en France,t. I, L’humanisme dévot, p. 99, p. 125, etc., Paris 1916.
ses premiers pas (la pratique de la science» d’aimer Dieu, d'autant plus qu'il écrit «pour ayder lame des-ja devote en ce qu’elle se puisse avancer en son dessein » (1). Mais sans compter que son zèle de convertisseur l’empêche d’oublier ceux qui sont encore loin de l’amour de Dieu, à cette âme, précisément parce qu’elle est déjà dévote, il importe de donner plus de lumière, de lui enseigner «la science de la pratique » d’aimer Dieu.
Il ne manquera pas à ce devoir. « Et pour cela, écrit-1l, 1l m’a esté forcé de dire plusieurs choses un peu moins conneües au vulgaire et qui par conséquent sembleront plus obscures : le fond de la science est tous-jours un peu plus malaysé a sonder et se treuve peu de plongeons qui veuillent et sachent aller recueillir les perles et autres pierres précieuses dans les entrailles de l’océan. Mays si tu as le courage franc pour enfoncer cet escrit, 1l t’arrivera de vray comme aux plongeons, lesquelz, dit Pline, «Cestans es plus profonds gouffres de la mer y voyent clairement la lumière du soleil ; » car tu treuveras es endroitz les plus malaysés de ces discours une bonne et aymable clarté » (2).
Ainsi, la lumière par l’analyse ou science de la pratique, précédera, éclairera le progrès par la synthèse vécue ou pratique de la science : ce sont les deux buts qu’il poursuit en cette méthode d'influence, au moyen de laquelle P. de Villars espérait «une si facile et nombreuse réduction des desvoyez soit en la doctrine, soit aux mœurs, que l’on sera contrainct d’advouër que l’on n’avoit point encore treuvé de
semblable méthode » (3).
(1) Trailté, Préf., — t. IV, p. 13.
(2) Ibid.
(3) Lettre de P. de Villars, archevêque de Vienne. — Cf. Œuvres de Saint François de Sales, édit, Dom Mackey, t. XIV, p. 412.
L'ENQUÊTE Df
Son premier souci sera donc de faire le point par rapport au but, où il veut mener son disciple. À quelle distance de ce terme idéal se trouve l'âme humaine ? — Comment en fait le poursuit-elle et à travers quelles difficultés ? — De quelles ressources dispose-t-elle pour cela ?
L'investigation psychologique donnera à ces questions de lumineuses réponses.