CONCLUSION
On comprend que les historiens n’aient pas réussi à classer Stuart Mill dans une école : son originalité fut de voir avec lucidité ce qui faisait la valeur des doctrines les plus opposées, et d'unir dans sa conception des affirmations qui auraient paru contradictoires à tout autre (1). Cette attitude dérive assurément d'un trait fondamental de sa nature intellectuelle, car elle se retrouve dans tous les domaines où son activité s’exerça.
Comme logicien, Mill est connu surtout pour sa critique du syllogisme et sa théorie de l'induction : mais il professe que toute science tend à devenir déductive, etdans les sciences où l’hésitation reste pos-
sible entre les deux méthodes, il opte pour la déduc-
1, Cf. Espinas. Jisloire des doctrines économiques, p. 304. — Ingram, p.220. — Gide et Rist. Histoire des doctrines économiques, p. 404, — Lévy-Bruhl. Introduction, p. XIV-XV: « Il ne se croyait pas le droit d>sacrifior la plus légère parcelle de vérité à la belle or-
doanane logique d'un <ystè ne, » — Dupont-White, Préface, p.39.
tion. — Comme moraliste, il se rattache à l’utilitarisme benthamiste : mais il est tellement persuadé de l'insuffisance de la Comparaison quantitative des plaisirs, il fait une place si large à leur qualité que les principes premiers de la doctrine disparaissent sous ces considérations nouvelles. — Comme économiste, il adopte les thèses principales de l’école libérale, mais il a nourri pour le socialisme naissant une chaude sympathie.
Ses théories relatives à la méthode de l’économie politique sont marquées du mème électisme : nous avons eu à le constater bien des fois. La science, si elle veut se constituer méthodiquement, doit se sé- Pater de l’art ; mais le grand traité de Mill étudie, en même temps que les théories, leur valeur pratique et leurs applications. Le déterminisme régit les actions humaines ; mais l’homme garde une façon de liberté et ses initiatives peuvent modifier le cours des choses. La méthode qui convient à la science économique est essentiellement déductive ; mais elle ne peut se passer de la vérification, qui est une opération a posteriori. Les faits que cette science étudie sont, en dernière analyse, des faits de psychologie individuelle, et la connaissance de la nature humaine, universelle et immuable, est la base de toute théorie vraiment explicative ; mais l’homme naît aujourd'hui dans une société si complexe, dans une société qui a tellement subi l'influence du passé qu'il est impossible de ne pas demander à l’histoire des
documents. Entre James Mill et Auguste Comte, en-
tre la conception psychologique abstraite et la conception historique réaliste, Stuart Mill na pas choisi.
On ne saurait nier que cet électisme, qu’on pourrait croire systématique et voulu, cause une sorte de malaise. Mais il est d’une qualité rare. Le plus souvent l’éclectisme édulcore les doctrines qu'il mêle, afin que leurs saveurs ne se heurtent pas trop violemment. Mill conserve à chaque doctrine son originalité ; il l’accepte avec toutes ses conséquences, qu'il voit fort bien. On dirait presque qu'il se désintéresse de la synthèse, qu’il la laisse se faire d’ellemème, sans souci des incompatibilités. La méthode est dangereuse, elle est paradoxale. Mais est-ce vraiment une méthode ? C’est plutôt une habitude. Mill était un publiciste. Dès sa plus tendre enfance, il a été mis en contact avec une multitude d'idées ; il a eu le spectacle des controverses, et on a développé en lui le goût de la critique. Jeune homme, il se passionna pour les discussions de doctrines. Toute sa vie il fut journaliste. Chez des hommes d’une intelligence moins avertie et d’un caractère moins calme, cette pratique constante de la polémique aurait produit sans doute une sorte d'irritabilité intellectuelle, le goût de la négation et du triomphe, l’obstination et l’étroitesse de vues. Chez Mill, grâce sans doute à la diversité des influences subies très tôt, grâce aussi à l'indépendance du caractère et à une urbanité profonde, elle a engendré une admirable sérénité, un
libéralisme el une clairvoyance que l’on ne saurait