Leltres à Comte, p
UD
nomique. Voici de quelle façon commence le grand traité d'économie politique de Stuart Mill (1) : « Dans toutes les branches des connaissances humaines, la pratique a devancé la science. L’investigation systématique du mode d'action des forces naturelles est le résultat tardif d’une longue suite d’efforis tentés dans la vue de faire servir ces forces à quelque but pratique. L'Économie politique, considérée comme science, est toute moderne, mais l’objet dont elle s’occupe a de tout temps constitué l’un des principaux intérêts pratiques de l’humanité. »
Avec un très juste sentiment des nécessités du travail scientifique, Mill a dénoncé la confusion regrettable de la théorie et de la pratique, ou plutôt cette priorité de la pratique imposant à la théorie des démarches prématurées. Pour faire œuvre sérieuse, il faut rompre résolument avec les méthodes des politiciens et des journalistes, qui prétendent résoudre immédiatement les questions les plus compliquées que pose la vie courante (2). Si Mill insiste sur ce point, c'est parce qu’il sait que la confusion n’a pas été commise seulement par les « men of business»; on peut la reprocher aussi aux premiers penseurs qui cherchèrent à fonder la science économique.
Lorsque Mill, au début de l’Æssai, cherche à définir l’objet de l'Économie politique, c’est à cette dif-
ficulté qu’il se heurte d’abord. Dans une page admi-
1. Principes, Obs. prél., t, [, p. 1. 2. Logique, 1. VI, ch. VI, $1, t, IL, p. 465.
TT
rablement claire (1), il établit la distinction de la science et de l’art. On dit souvent que l'Économie politique étudie la façon dont les nations peuvent s’enrichir ; le titre du grand ouvrage d’Adam Smith a contribué à accréditer cette conception. Elle confond, en réalité, la science et l’art, qui « diffèrent comme l'entendement de la volonté ou comme, en grammaire, le mode impératif du mode indicatif, L'une s’occupe de faits, et l’autre de préceptes. La science est une collection de vérités : ; l’art un corps de règles, de directions pour la conduite, La science nous dit : Ceci est, ou : Ceci n’est pas ; Ceci arrivera, ou : Ceci n'arrivera pas. L'art nous dit : Fais ceci, évite cela. La science nous fait connaître un phénomène, et s'efforce de découvrir sa loi, L’art se propose une fin, et cherche les moyens de la réaliser », C’est pourquoi nous voyons Stuart Mill, dans le VI° Livre de la Logique, consacrer un chapitre spécial à la logique de la pratique (2).
Mais, s’il a un but distinct de celui de la science, l'art ne saurait se constituer indépendamment de Ja
science : s’il le faisait, il resterait iursts, et ne
deviendrait pas éy»n, au sens où Platon prenait ces termes (5). Pour qu’il y ait art véritable, il faut que les préceptes reposent sur les doctrines ; dans une lettre à Auguste Comte, Mill, lui annonçant qu’il
travaille à son grand traité économique, explique
1, Essai, p. 123-121.
2, Logique, 1. VI, ch XII,t. Il, p.549 sqq.