Taine, p
De
idée jusqu’au bout, on arriverait à considérer le monde comme un simple monceau de faits. Nulle nécessité intérieure ne produirait leur liaison, ni leur existence (1).[1s seraient de pures données, c’est-à-dire des accidents... Le hasard, comme chez Démocrite, serait au cœur des choses. » Mill n’a pas voulu, ou n’a pas osé « enfoncer et serrer au cœur de toute chose vivante les tenailles d’acier de la nécessité ».
C’est parce qu'il était d’abord psychologue, parce qu’il voyait les choses de l’intérieur de la conscience humaine, comme des données psychologiques qui se succèdent sans paraître céder à une inflexible nécessité que Mill a adopté un déterminisme si souple, si fragile. Nous n’aurions pas insisté sur les caractèrés de cette doctrine philosophique si l’on ne retrouvait dans les conceptions économiques de notre auteur une image de cet éclectisme, ou de cette inconsistance.
Mill a cru à l'efficacité de l’action humaine, en même temps qu'il croyait, ou pensait croire, au déterminisme économique (2). Il a de bonne heure estimé que les hommes peuvent, par le progrès des idées et des institutions, modifier leurs conditions
1. Mill est formel à cet égard : « Pour ce quiest de la nécessité réelle (par opposition au sentiment que nous en avons, et qui s’explique par l’association), nous ne savons pas si elle existe dans le fait de la cause, » (Examen de La philosophie d'Hamilton, p. 349. — Cf. p. 573.)
2, Logique,l. VI, ch. X1, $ 2-3, t. IT, p.537. Mull y développe cette idée que l’existence de lois historiques n’entraîne pas l'inefficacité des
causes morales, des initiatives individuelles et gouvernementales.
RE d'existence. Cette idée de la possibilité d’une transformation sociale par l'initiative des individus, Mill la tenait des Saint-Simoniens, ainsi qu’il nous l’explique dans l’Autobiographie (1) ; mais c’est surtout, nous dit-il, sous l’influencé de sa femme qu'elle devint «le souffle vivant qui anime son livre ». C’est cette conviction qui fut à l’origine d’une de ses doctrines économiques les plus fameuses : la distinction des lois de la production, lois immuables auxquelles nous ne pouvons rien changer, et des lois de la disiribution qui dépendent dans une large mesure de l'initiative humaine. Mill ne pense pas pour cela qu’il soit impossible de découvrir de véritables lois de la distribution : s’il le pensait, il faudrait mettre cet ordre de problèmes hors de la science économique. Il pense seulement que ces lois sont variables et temporaires, tandis que les autres sont fixes et éternelles. Voici comment il conçoit leur intégration dans le déterminisme général (2) : « Au contraire des lois de la production, celles de la distribution sont en grande partie d'institution humaine. Le mode dont la richesse est distribuée dépend des lois et des usages prévalant en diverses contrées. Mais si les gouvernements ou les peuples ont le pouvoir de décider quelles seront les institutions du pays, ils n’ont pas celui de déterminer arbitrairement comment ces institutions devront fonctionner. Il appartient à la science écono-
mique de rechercher les conditions d’où découle le
1 Aulobiographie, chap. VIT, p. 236.
>, Principes, Observ. prélim., L. I, p. 24,
Sr Pouvoir que ces institutions s’arrogent sur la distribution, et la manière dont cette distribution est affectée par les divers modes de conduite qu’il convient aux diverses nations d'adopter. »
Ainsi, tout en croyant au déterminisme social, Mill n'oublie jamais qu’il traite d’êtres humains doués de volonté ; il a exprimé parfaitement son sentiment dans une lettre datée de 1867 (1). Il écrit à W.-T. Thornton au sujet d’un article dela Fortnightly Review, et après quelques critiques il le fécilite de contribuer à « ce qu’on peut appeler l’émancipation de l'Économie politique ; cette émancipation consiste à la libérer de cette sorte de doctrines de la vieille écale (si chères aujourd'hui aux gens bien pensants) qui traite les lois commerciales, la loi de l'offre et de la demande par exemple, comme des lois de la matière inanimée, qui ne seraient pas soumises à la volonté d'êtres humains, dont pourtant elles ont les sentiments, les intérêts, les principes d'action pour base. C’est là une de ces confusions intellectuelles dont on ne tardera pas às’étonner, et vous aidez beaucoup à la dissiper, ce qui est une besogne excellente ».
Il semble bien que, sur la fin de sa vie, Mill fut porté à faire une place de plus en plus large à l’initive humaine. Comme l'ont nettement indiqué en par-
1. The Letters of John Stuart Mill, t. Il, p. 90. — Cf. aussi un article paru en 1845 dans la Revue d’Edimbourg, dans Dissert, and discuss. t. II, p. 186: Mille explique qu'on peut être économiste sans se
désintéresser du sort des classes ouvrières,
Hit
ticulier MM. Minto et Mitchell (1), il inclina de plus en plus vers le socialisme. Mais il ne s’agissait pas d’un socialisme déterministe et matérialiste. Il s'agissait d’un socialisme se réalisant par l'intelligence, la volonté, l’effort des hommes; pour Mill ce sont les idées qui mènent le monde (2). Cet idéalisme, cette croyance au progrès voulu et réalisé par l’homme s’accommoderaient fort mal d'un déterminisme inflexible. La tendance de Mill à leur sacrifier larigueur des lois économiques trouva son expression ultime dans un incident célèbre, et fort curieux en effet , de la fin de sa carrière. Certains écrivains avaient tiré de la doctrine de Mill surle «fonds de rétribution des salaires » la conséquence de la stérilité absolue des coalitions et des grèves. À l'apparition de l’ouvrage de Thornton qui critiquait cette doctrine, Mill se hâta de publier dans la Fortnightly Review un article dans lequel il répudiait sa théorie (3). Ce désaveu fit scandale : il ne doit pas trop nous surprendre. Comme philosophe, Mili ne donnait guère au déterminisme qu’une adhésion verbale ; comme économiste, ilétait tout prêt à le sacrifier aux idées d'i-
nitiative humaine et de progrès social.
1, W. Minto et J.-M. Mitchell, p. 456. Mill indique lui-même dans l'Aulobiographie (chap. VII, p. 224) que ses idées sur ce point évoluèrent entre les deux premières éditions des Principes.
2, Logique, 1. VI, ch. XI, $ 3, t. IL, p. 540-541.