‹ La Méthode de l'Économie PolitiqueChapitre 43 sur 102 · Aug. Comte et le Positivisme, p · texte numérisé non relu

Aug. Comte et le Positivisme, p

Et pr

Section C. — La solidarité des faits économiques et des autres faits sociaux n’est pas un obstacle à laconstitution

d’une science économique indépendante.

Si la science sociale est possible, c’est donc parce que nous pouvons, en faisant abstraction de la multitude infinie des circonstances accessoires, nous attacher, à l’étude des facteurs essentiels. On étudiera séparément tel ordre de faits. Si frappé qu’il fût de la solidarité des faits sociaux detoute nature, Mill considère comme légitime et comme nécessaire la constitution de sciences sociales spéciales, et en particulier d’une économie politique indépendante. C’est là une question qui le préoccupa, et sur laquelle il s’est expliqué longuement, à plusieurs reprises. |

Dès son plus jeune âge en effet, Mill avait été habitué à considérer l'Économie politique comme une science autonome, ayant un objet propre bien défini. Or l’homme qui renouvela ses conceptions en matière sociale, Auguste Comte, prétendait au contraire que l'Économie politique ainsi comprise n’est qu’une forme attardée de métaphysique. La vie économique n'est qu’un aspect de la vie sociale : on se condamne d'avance à ne pas la comprendre si on prétend l’étudier séparément. Il y a lieu de constituer une sociologie générale, et non pas des sociologies spéciales. Voici comment Mill lui-même résume (1) l’argumen-

tation de Comte : « L’ordre commun de la science

1, Aug. Comte el le Posilivisme, p. 87.

x EU es passe des détails au tout. La méthode de la sociologie doit passer du tout aux détails. Il n’y a point de principe universel qui règle l’ordre de l'étude, sauf celui de passer du connu à l'inconnu, en choisissant, pour nous frayer un chemin jusqu'aux faits, le point le plus ouvert à notre observation. Dans les phénomènes de l’état social, le phénomène collectif nous est plus accessible que les parties dont il se compose... L'état de chaque partie du tout social a, en tout temps, une connexion intime avec l’état contemporain de toutes les autres. Les croyances religieuses, la philosophie, la science, les beaux-arts, les arts industriels, le commerce, la navigation, le gouvernement sont tous mutuellement dans une dépendance étroite les uns des autres, si bien que, lorsqu'un changement considérable a lieu dans l’un, nous pouvons par là connaître qu'un changement parallèle dans tous les autres l’a préeédé ou le suivra. »

L’argument est très fort ; il frappa vivement Stuart Mill. Celui-ci s’est maintes fois rallié à l'idée de la solidarité des faits sociaux. En particulier, dans la préface de la première édition de ses Principes d’économie politique (1), il insiste sur cette idée que les faits économiques ne peuvent pas être considérés comme indépendants de l’ensemble de l’activité sociale ; il loue Adam Smith d’en avoir eu clairement

conscience, et il prétend suivre cet exemple. Il devait

1, Principes, t. I,p, XXI.

donc être assez embarrassé par l'argumentation de Comte.

Pourtant il n’eut jamais une hésitation ; jamais il ne songea à sacrifier l'indépendance de l’économie politique. La continuité parfaite de sa pensée est facile à établir. Au moment où l'influence de Comte s’exerçait le plus fortement sur lui, lors de la comsition de la Logique, il consacrait un long paragraphe à expliquer son opinion, et il lui suffisait alors de compléter les indications qu’il avait données antérieurement dans l’Æssai (1). Un peu plus tard, Mill faisait part à Auguste Comte de son projet de grand traité économique ; sans doute il reconnaît fort poliment (2) « le caractère purement provisoire de toute doctrine sur les phénomènes industriels qui fasse abstraction du mouvement général de l’humanité », il donne ainsi à Comte quitienttoujours à affirmer lourdement son attitude, l’occasion d’insister (3) sur cette « inévitable solidarité des vraies considérations industrielles avec l’ensemble des conditions spéculatices et morales ». Mais enfin Mill écrit son Traité, contrairement en somme à l'opinion de Comte ;etce fait brutal est plus significatif qu’une déclaration de principe. Enfin, au terme de sa carrière, dans son petit livre sur Comte, Mill nous découvre,avec plus de liberté, sa pensée qui, au fond, n’a pas varié.

La raison que Mill a eu de maintenir contre son

Page 1