‹ La Méthode de l'Économie PolitiqueChapitre 87 sur 102 · Corresp, avec G. d'Eichlhal, p · texte numérisé non relu

Corresp, avec G. d'Eichlhal, p

newtonienne parce que l'univers lui présente la réalisation des conclusions trouvées déductivement par la théorie. Mais le monde social ne se laisse pas réduire en formules simples et générales comme l'univers astronomique ; si nous’ croyons cette réduction possible parce que la statistique ou l’histoire nous offrent des constatations susceptibles de quelque généralité, nous nous trompons radicalement.

Voilà pourquoi Mill ‘considère comme chimérique une vérification par la confrontation des résultats de la théorie avec des lois empiriques. Il raisonne toujours sur l’exemple qui luiest cher :l’influence du régime prohibitif sur la prospérité des nations. Jamais nous ne trouverons assez de cas pertinents pour établir une moyenne significative, une généralisation empirique à laquelle nous puissions comparer les résultats de la théorie. Pourrons-nous du moins les comparer à un casindividuel, qui en serait l’image concrète, et nous permettrait de voir si telle inférence est légitime dans telles conditions de fait ? mais jamais nous ne trouverons une expérience dont tous les éléments soient identiques à ceux que la théorie a eus en vue ; et sielle a visé une situation présente (par exemple l'efficacité des lois sur les céréales en Angleterre vers 1840), jamais nous ne trouverons un cas qui ressemble assez au cas actuel pour que nous ayons le droit de conclure de l’un à l’autre. Le premier argument concernait plutôt une tentative de vérification par la statistique : le second

vise une vérification par l’histoire. Ainsi c’est l’en-

chevètrement des causes et l’extrème variété des circonstances qui rendent impossible l'élaboration de lois empiriques à la fois suffisamment adéquates à la réalité et’suffisamment abstraites et générales pour servir de vérification à la théorie.

Mais alors en quoi consistera donc cette vérification que Mill considère comme indispensable ? Ce sera une vérification en quelque sorte négative. Nous consulterons les faits pour voir si nos théories ne se montrent pas trop impuissantes à en rendre compte.

Il n’y aura jamais de vérification complète et définitive de la théorie, car celle-ci sera toujours, au regard du réel, comme un schéma pauvre de lignes ; mais on pourra voir tout au moins s’il n’y apas quelque discordance choquante entre la théorie et les faits : faute de mieux, on admettra la première, tant que les seconds ne la contrediront pas. On ne peut pas, explique Mill dans l’Æssai (1), être sûr de la compétence d’un économiste ; mais on peut avoir un signe de son incompétence : pour avoir le droit de juger de l’avenir, il faut être capable de rendre compte du passé et du présent. C’est la doctrine qui est reprise dans la Logique (2) : « Nos conclusions relatives à un cas particulier ne peuvent être vérifiées directement pour ce cas », l'expérience viendrait trop tard ; mais « nous pourrons apprécier

jusqu’à quel point la science nous met en état de

1, Essai, p. 158.

2MLOTiqUe, AVINECREMESNSE ALLIE SOS

prédire ce qui n’est pas encore arrivé ea nous demandant jusqu’à quel point elle nous aurait permis de prédire ce qui est réellement arrivé. Avant d’accorder une confiance entière à notre théorie sur l’influence qu'exerce unecause spéciale dans un ensemble de circonstances données, il faut que nous puissions fournir l’explication et la raison d’être de l’état actuel de toute cette partie des phénomènes sociaux sur laquelle tend à se faire sentir l'influence de cette cause ». Ainsi si nous voulons éprouver la valeur de nos théories économiques, il faudra voir si nous sommes capables d'expliquer la situation d'ensemble du commerce et de l’industrie dans notre pays, à notre époque. Si nous ne pouvons pas le faire, c’est que notre théorie aura besoin d’être complétée, et l’examen des faits pourra peut-être nous montrer quel est l’élément que nous avons négligé. La tentative de vérification nous aura ainsi suggéré une « donnée » nouvelle. On voit comment Mill, dans sa théorie de la vérification, est amené à dire que la statistique et l’histoire fournissent à la science des données. C’est quand nous cherchons à vérifier nos théories en essayant d'expliquer par elles le réel, que nous nous rendons compte de leurs lacunes et des éléments nouveaux qu’il y faut introduire.

On pourrait renouveler, à propos de l'impossibilité d’une vérification selon le type ordinaire des sciences déductives concrètes, la critique que nous indiquions en examinant la théorie chère à Mill de l’inapplicabi-

lité des méthodes inductives. Mais sa théorie de la

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vérification donne lieu à un reproche plus grave encore. Pour l’élucider, nous avons été obligés de nous en tenir à l’examen des textes empruntés aux ouvrages de logique de notre auteur. C’est vainement en effet que l’on chercherait dans les Principes d'économie politique l'effort de vérification méthodique, que Mill semble pourtant considérer comme indispensable. C’est, assurément, une surprise et une déception pour qui.a lu le VI° Livre de la Logique. On ne saurait considérer comme des vérifications les exemples que Mill cite çà et là (1), et qui servent plutôt d'illustrations à ses doctrines. Chez les partisans les plus exclusifs de la méthode purement abstraite et déductive, on trouve de pareilles illustrations. Nulle part Mill n’essaie de montrer que sa théorie permet de rendre compte de l’état économique de l'Angleterre au milieu du xix° siècle : c’est pourtant une vérification de ce genre que ses conceptions méthodologiques nous donnaient le droit d’exiger. C’est assurément là le point le plus faible de l’œuvre économique de Mill, jugée selon ses doctrines logiques.

Mais nous ne devons pas être injustes, et il faut reconnaître que si Stuart Mill n’a pas procédé à une vérification méthodique de ses théories, il a tout

au moins témoigné constamment du souci qu'il avait

1 Exemples : Principes, 1. I, ch. XI, $ 3et 4 (Insuffisance et excès du désir d amasser), tt. 1, p.191 sqq.; L. III, ch. XII, $ 5 (influence du

crédit sur les prix), t, IL, p. 116, etc.

de ne pas méconnaître les faits, de consulter l’histoire pour remédier aux inconvénients de l’abstraction. Nous avons vu précédemment comment, partant d’une doctrine très générale et très abstraite, il introduit peu à peu les éléments divers qui viennent coopérer, dans le réel, avec les causes primordiales. Certains de ces éléments ne peuvent être connus que grâce à l’histoire. Ainsi nous voyons Mill, après avoir exposé sa théorie générale de la valeur, indiquer comment elle se trouve modifiée par l'existence de l'esclavage (1). Ainsi encore, après avoir formulé la loi du rendement décroissant de la terre, il étudie les circonstances qui, dans le fait, contrarient l'application de cette loi et en peuvent masquer la vérité (2) : perfectionnements techniques, amélioration des voies de communication, etc... C’est là un procédé tout à fait constant chez notre auteur ; et cela prouve que le spectacle de la réalité historique lui a « suggéré » bien des « données » dont il s’est servi, Conformément à sa conception logique (3). Nous allons voir d’ailleurs, dans le chapitre suivant, quelle large place Mill accordait aux considérations réalistes et historiques dans la constitution

de l’économie politique.

1PErinCInes A LIT CPV ES MID 257.

dÉbrrncupes, LL Ch EXT IS 8 TA p.208

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