Logique, 1. Ill, ch, XII, $ 2, €, I, p
pulsion première ou force de projection appartenant à chaque planète. Les lois de Képler se résolvent ainsi dans les lois de ces causes et dans le fait de leur coexistence. Les lois dérivées par conséquent ne dépendent pas uniquement des lois primitives auxquelles elles sont réductibles ; elles dépendent de ces lois primitives et d’un fait primitif, qui est le mode de coexistence de quelques-uns des éléments constitutifs de l’univers » (1). Cette théorie et cet exemple montrent, avec une précision parfaite, la nécessité de tenir compte de l'élément historique négligé par l’économie abstraite : c’est une pure donnée, un assemblage fortuit d'éléments. Nous pouvons appliquer sans difficulté à la science sociale ce que Mill nous dit de l’astronomie, à laquelle il se plaît à la comparer. Mais on conçoit que l’importance de l’élément de fait ou élément historique sera d'autant plus grande que les causes collaborant à la production d’un effet seront plus nombreuses : elle sera donc très grande en matière sociale. Tant que les causes sont en nombre connu, on pourra s’assurer de la généralité de la loi: on saura que l’on a le droit de l’étendre à tous les cas caractérisés par la coexistence des éléments ayant rôle de causes ; au contraire une généralisation sera toujours arbitraire si le nombre et la nature des causes qui entrent en jeu restent inconnus.
Ces considérations générales permettent de mieux
1 Logique, l. LIl, ch XVI St. p.88.
comprendre comment Mill conçoit l'application des théories générales de l’économie politique à des circonstances historiques déterminées (1). Les lois générales de la nature humaine sont vraies pour tous les temps et tous les pays. Mais, pour savoir quelles sont celles qui s’appliquent et sous quel mode elles se manifesteront, il faudra tenir compte des circonstances qui caractérisent le cas dont on s'occcupe. L'économiste qui aura élaboré sa théorie pour {el Cas déterminé devra, s’il veut l'appliquer à un autre cas, opérer une sorte de transposition. C'est ce que Mill explique très clairement : « Ça été, il est vrai, une erreur très commune chez les économistes d'appliquer les conclusions tirées d’un certain état de société à d’autres états dans lesquels beaucoup d'éléments ne sont pas les mêmes. Mais même alors il n’est pas difficile, en reprenantles démonstrations, et en introduisant de nouvelles prémisses à la place convenable, de rendre applicable aux autres cas le raisonnement qui a servi pour le premier. » Contre Auguste Comte qui trouvait peu philosophique l’étude de l’économie politique abstraite, Stuart Mill a défendu cet ordre de spéculations, en reconnaissant que les généralisations ne pouvaient être opérées que relativement à une forme donnée de civilisation (2). On
1, Logique, 1. VI, ch. IX, $ 3, t. IT, p. 499, 2, Aug. Comte et le Positivisme, p. 81 ; p. 88 : ce procédé, explique Mill, est « un artifice scientifique familier à tous ceux qui s'occu-
pent de science ».
ne saurait prétendre, explique-t-il, que les lois dusalaire, du profit, du prix s'appliquent dans l’état sauvage où dans une communauté composée de maîtres et d'esclaves. Mais « quiconque comprend l’économie politique d’un pays, ainsi que la civilisation compliquée et diverse des nations de l'Europe, peut sans difficulté en déduire l’économie politique de tout autre état de société dont il connaît également bien les particularités. »
Mill, dans le VI° Livre de la Logique, nous montre la nécessité et la possibilité de cettetransposition sur un exemple tiré d’un artiele qu'il avait publié en 183%. Dans l'étude des lois de la distribution des produits du travail, les économistes anglais raisonnent d’après une supposition qui n’est guère réalisée qu'en Angleterre et en Écosse : la distinction de trois classesdistincetes, cultivateurs, capitalistes et propriétaires fonciers vivant tous sous un régime de liberté. Les conelusions seront inapplieables aux pays à esclaves ; elles seront inapplicables aussi aux pays où le cultivateur est en même temps propriétaire de la terre et du capital,eomme en France, ou du eapital seulement, comme en Irlande. Mais celui qui connaît bien l'économie politique de l'Angleterre ou du Yorkshire n'aura aucune difficulté à trouver les lois qui régissent des pays dont la situation sociale est différente. Il suflira « qu'il ait assez de bon sens pour ne pas s'attendre à voir la même conclusion sortir de prémisses différentes. » Il fera comme celui
qui a résolu un certain nombre d'équations algébri-
bte
qués et qui sera capable de résoudre sans difficulté toutes les autres équations du même genre.
Voilà comment Mill estime que l'on doit et que l’on peut remédier aux abus de l’abstraction reprochés, parfois avec raison, aux économistes.
$ 2. — CoMMenr L’érune HISTORIQUE DE LA RÉALITÉ SOCIALE VIENT COLLABORER AVEC L'ÉCONOMIE ABS- « TRAITE.
Après avoir vu comment Stuart Mill est amené à introduire dans sa Conception des éléments historiques, soit par sa théorie de Ja vérification, soit par la faéon dont il se représente l'application des théories de l’économie abstraite, il faut essayer de déterminer de façon plus précise quel rôle il assigne à ces données historiques ; c’est un point sur lequel les discussions ont été très vives (1).
Si l’on considère l’ensemble de la doctrine de Mill, il y a un point qui semble, de prime abord, bien établi. Le fait social n’est, en dernière analyse, qu’un fait psychologique, et l'individu, l’homme reste au fond toujours identique à lui-même : les lois primordiales qui régissent son activité sont toujours les mémes ; l’histoire peut bien fournir à cette activité un
théâtre différent, lui donner une forme nouvelle
1. V. spécialement : H. Denis, p. 33-35, Ingram, p.215 sqq. Belot, Introduction, p. LVII,
l'homme ne sera pas un produit de l’histoire. C'est pour cela que l’on peut construire une Économie politique, dont les principes premiers tout au moins ont une portée universelle, et dont les doctrines essentielles peuvent être exposées sous une forme abstraite. Mill est resté, en un sens, un homme du xvil° sièele ; cela se voit à l’usage constant qu'il fait de cette expression : « les principes de la nature humaine. » On peut formuler le même jugement sur son idéal que sur sa théorie du réel. De même que les lois fondamentales qui régissent l’activité humaine sont les mêmes pour tous les temps et tous les pays, l'idéal, fondé en raison, est éternellement et universellement valable. La pensée de Mill à cet égard apparaît dans un article de 4852 sur Whewell (1); ce dernier avait reproché à Bentham de ne pas avoir fait, dans ses théories juridiques, une place assez large à l'élément historique, c’est-à-dire aux opinions et aux sentiments actuels du peuple ; Mill reconnaît qu’il faut en tenir compte en législation : mais ce n’est point pour la détermination de l’idéal, c’est seulement pour l’appréciation de ses difficultés de réalisation et pour le choix des moyens. Mill prolonge le rationalisme du xvin® siècle (2). On peut être surpris qu'un philosophe empiriste, qui devait être porté à considérer comme acquis au cours de l’histoire tous les éléments de la
conscience ait adopté cette attitude ; mais le fait est