‹ La méthode des classiques français: Corneille, Poussin, PascalChapitre 25 sur 74 · Dans le Discour $ du Poème dramatique · texte numérisé non relu

Dans le Discour $ du Poème dramatique

par un pli naturel, puis par une certaine délectation et infatuation de cette native difformité d'espril. Il cherche à s'ajouter de l'importance, en donnant à la réalilé force retouches avantageuses; c'est un esbrouffeur; il cherche aussi à corser, dramatiser, amplifier son existence trop unie, et à s'en revancher par le rêve.

Vous seriez un grand maître à faire des romans,

lui dit son valet; et, en effet, il improvise sur-le-champ des épisodes dans le goût des Trois Mousquetaires, où il se donne un rôle. Enfin il combine des fables sans nulle nécessité d'excuse ou envie de briller, par simple jeu, pour étaler la richesse de son invention et de son vocabulaire, comme une belle queue de paon. Ce n'est pas un mauvais garçon. Il n'a pas de double fond : au contraire, il n'a pas de fond du tout ; il n'a point de vie propre; quand il cesse de parler et de se pavaner, il s'échappe à lui-même et cesse d'être ; il est son propre hochet, et il deviendra celui des autres aussitôt qu'il aura été pesé à son poids, incroyablement léger. ' Dans les relations de société, sa valeur fiduciaire est nulle.

Et c'est de quoi son père gentilhomme essaie de lui faire honte avec une grandiloquence tragique. Cette scène de la mercuriale paternelle (Acte V, se. m), qui sonne si haut, fait bien voir que là git toute la moralité de la comédie. Que le mensonge soit une tare, une

iW LA MÉTHODE DES CLASSIQUES FRANÇAIS.

diminution de l'ôlre, laissons cela ; mais il démonétise son homme, voilà le côté à considérer. Il a des conséquences sociales ruineuses, et le vieil hidalgo attentif à la solidité de sa maison frémit d'horreur en le voyant s'introduire chez lui*. Un noble, « un homme élevé pour la gloire », tombe par 1?^. au plus bas; l'ordre régulier du monde en est confondu ; un père âgé est le jouet d'un fils adolescent; un gentilhomme est réduit à demander un certificat à un laquais; la parole donnée ne vaut plus. El la preuve par laquelle ce vieux « soutien de la société » démontre la gravité du mensonge est l'infamie du démenti, qui ne peut se laver que dedans le sang. Ainsi, la monomanie de Durante est condamnée par les suites qu'elle entraîne, plutàt qu'elle n'est flétrie dans sa source. Le hâbleur s'annule lui-même dans les relations d'homme à homme; voilà le juste paiement de son vice. Le jeune t'^loiirneau n'avait pas réfléchi à ces suites; il en paraît frappé soudain, et il redevient sérieux, — pour un moment du moins, car il n'est pas homme à se sur- \ ciller longtemps. — En cette scène, il ne faudrait point voir une révolte de la mâle sincérité de Coriitîille contre la perversité de son petit oiseau chanteur : Molière noircit son Tartufe avec une vigueur plus appuyée.

1 . Dans le Cavalier parfait, de Guiilen de Castro, véritable code tlo llionneur chevaleresque, cet article-ci domine tous les autres : a ...Mais encore, mais surtout, ne mens jamais, car la vérité, c'est la înùii! de toutes ces vertus, c'est la cause de tous ces effets.... »

11 est vrai que la semonce est grave ; Géronle a des tonnerres dans la voix. Et cela surprend, en plein badinage. Mais la comédie espagnole rend compte de cette disparate. Alarcon est rempli du souffle chevaleresque de sa nation, et il ne craint pas de passer du bouffon au majestueux. Or, Géronte n'est que l'écho de Don Beltran; Corneille a trouvé la tirade belle (elle rétait), il était toujours séduit par l'éloquence des maximes non moins que par la subtilité de l'imbroglio ; il se laissa aller à transposer tout le passage, cornélien déjà dans Toriginal, avec la fougue d'un cheval de bataille qui a entendu la trompette et soudain force l'allure. Puis, le morceau une fois exécuté, il s'y est complu ; il l'a inséré*, quitte à rompre l'harmonie souriante de l'ensemble.

L'invention romanesque de a Nicomède ».

Entre le Menteur et Nicomède, plus de sept ans s'écoulent, et, dans cet intervalle, Corneille donne six ouvrages au théâtre. Un seul échoue ; c'est Théodore,

i. Dans la Vérité suspectCy la réprimande palernelle est suivie immédiatement du récit fantaisiste du mariage forcé. L'effet est plus comiqne; l'inutilité du sermon est, parla, rendue manifeste. Corneille a préféré la reporter au 5" acte ; elle est mieux justifiée alors par toutes les hâbleries qui se sont succédé dans l'intervalle, et elle prend plus d'importance, en couronnant l'œuvre.

Vierge et Martyre; mais Rodogune est un triomphe; Uéraclius réussit; Andromède obtient, par la pompe et les surprises du spectacle, un succès prodi^^ieux ; Don Sanche est d'abord applaudi. Les hostilités qui se sont élevées lors de l'apparition du Cid se sont tues ; celles qui recommenceront vers 1666, aux brillants débuts de Racine et d'une école nouvelle, ne s'annoncent pas encore. C'est le plein midi de la gloire de Corneille. En 1645, il est consacré, comme poète officiel, par le choix qu'on fait de lui pour célébrer les Triomphes de Louis le Juste (le feu roi Louis XIll); en 1646, Rotrou le glorifie dans son Saint-Genest comme le grand-maître de la scène; en 1647, il est reyu à l'Académie française*; en 1649, son autorité reconnue est invoquée dans la querelle littéraire des Soiiiiels de Voiture et de Benserade; en 1650, il avance d'un grand pas dans sa carrière de magistrat : il est nommé procureur des États de Normandie. Élabli désormais dans l'admiration publique, il dispose son édifice en vue de la postérité. 11 revoit, corrige ses œuvres, et il les public d'ensemble une première fois, pour que la belle continuité de son effort apparaisse.

C'est pourquoi il dit avec assurance, en tète de Nicomède :

« Voici une pièce d'une constitution assez extraor-

1. A ia place de l'élégant poète Maynard. Il n'avait pas été élu plus tù!» à cause de sa résidence en province, que n'admettait pas le règkLuent de l'Académie.

dinaire : aussi esl-ce la vingt et unième que j'ai fait voir sur le théâtre; et après y avoir fait réciter quarante mille vers, il est bien malaisé de trouver quelque chose de nouveau, sans s'écarter un peu du grand chemin et se mettre au hasard de s'égarer*. » Notez ce mot : trouver quelque chose de nouveau; c'est toujours son souci. Et suivez la série de ses poèmes : n'cst-il pas remarquable que ceux mêmes qui ont le mieux réussi ne l'enchaînent jamais à une forme définitive, et qu'après avoir triomphé dans un certain genre, il marche encore d'essai en essai? Des comédies baroques, des mélodrames compliqués (mais où toujours l'intrigue se subordonne au dessein de peindre les cœurs), des drames romanesques, des opéras-féeries se succèdent; même dans ses années de royauté incontestée, il semble se plaire à débuter toujours.

Nicomède est donc le tâtonnement d'un maître âgé de quarante-cinq ans, chargé de multiples lauriers, et qui ne s'y repose point. Il cherche encore. Que cherchet-il? Non pas la manière de capter le public, mais celle de se satisfaire lui-même, en ne laissant inexprimés que le moins possible de ses rêves variés de grandeur et de bienséance. II y parvient d'ailleurs, et il dira plus tard de Nicomède : « Je ne veux point dissimuler que cette pièce est une de celles pour qui j'ai le plus d'amitié. » Cela est naturel ; il s'y est librement

i. Au Lecteur, en tête de Nicomède] tout ce morceau est reproduit dans VExameii (1660).

déployé. Son type de héros intrépide, orgueilleux et disert s'y dessine mieux qu'ailleurs, sa coquetterie d'invention s'y complaît; il s'y amuse supérieurement à concerter les coups d'un escrimeur infaillible dans les assauts de paroles. Enfin aucune de ses pièces ne lui ressemble davantage; Nlcomède est de toutes la plus purement cornélienne. 11 faut l'étudier avec soin pour cela, comme il vaut la peine de chercher dans Bérénice, non pas l'élément le plus universel du théâtre de Racine, mais le plus racinien.

Dans Nicoîuède (comme dans Bérénice encore) le caractère de l'auteur est d'autant mieux empreint que la matière tirée de l'histoire est plus exiguë. Beaucoup de façon pour peu d'étofle.

« Mon principal but, dit Corneille dans son Examen , a été de peindre la politique des Romains au dehors ai comme ils agissaient impérieusement avec les rois Icu!^^ alliés.... » 11 faut le croire. Toutefois, si ce fut la suri objet lorsqu'il s'occupa de remplir le cadre de suii uuvrage, on peut supposer qu'il avait été amené trahoitl à le concevoir par un certain attrait que la giandriur de courage exerçait toujours sur lui. Tous scîï clioix étaient inspirés par l'admiration. Cette fois il dul fureter l'histoire aux alentours d'Annibal, en que le d'un sujet moins fixé dans l'imagination publiques moins illustre, moins redoutable que la vie d'Annibal lui-même, et où se retrouvât pourtant la même sorte d'intérêt, venant de la lutte d'un homme

seul contre une immense et impersonnelle machine politique. L'indomptable Carthaginois le ravissait; le prince Nicomède en est une image réduite*.

Les événements sur lesquels Corneille choisit de travailler sont rapportés dans Tabréviateur Justin (Livre XXXIV, chapitre iv). Il a traduit lui-môme le passage. « En même temps, Prusias, roi de Bithynio, prit dessein de faire assassiner son fils Nicomède, pour avancer ses autres fils qu'il avait eus d'une autie femme, et qu'il faisait élèvera Rome; mais ce dessein fut découvert h ce jeune prince par ceux mêmes qui l'avaient entrepris; ils firent plus, ils Texhortèrent a rendre la pareille à un père si cruel et faire retomber sur sa tète les embûches qu'il lui avait préparées, et n'eurent pas grande peine à le persuader. Sitôt donc qu'il fut entré dans le royaume de son père, qui l'avait appelé auprès de lui, il fut proclamé roi, et Prusias, chassé du trône et délaissé même de ses domestiques, quelque soin qu'il prît de se cacher, fut enfin tué parce fils, et perdit la vie par un crime aussi grand que celui qu'il avait commis en donnant les ordres de l'assassiner. »

Nicomède évita donc la mort par le parricide, voilà tout ce que Justin rapporte des circonstances de sa

1. Voyez fc qu'il dit dans VExamen : a J'ai approche de ceUe histoire celle de la mort d'Annibal, elc. » On pourrait dire que la verUi de « ce vieil ennemi de la grandeur romaine » est réfractée dans la ligure de Nicomède, comme un jet de lumière trop vive réfrac! ée par un prisme.

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vie. Un autre historien, Diodore de Sicile*, insiste plus encore sur le crime auquel le prince bithynien dut son avènement; c'est dans un temple où Prusias s'était réfugié que Nicomède l'immola, joignant le sacrilège au meurtre. Corneille eût pu mettre à la scène ce duel affreux du père et du fils, rendus également dénaturés par l'âpre jalousie du pouvoir. Il eût fait le tableau de ce monde corrompu de l'Asie Mineure au commencement du premier siècle avant notre ère ; il eût montré ces despotes tapis dans leurs petits royaumes, jetant autour d'eux des regards rapaces et inquiets ; ourdissant des perfidies et forcés, par le souci même de leur conservation, de semer de pièges mortels les approches du trône; féroces avec poltronnerie, fondant violemment sur une proie, mais prêts à la lâcher et à se terrer dans leur repaire s'il survient une ennemie plus forte, Rome; avec cela, puérils et malheureux.... Corneille savait bien peindre ces souterrains de la politique; il l'a prouvé ici et bien d'autres fois encore ; mais dans cette bassesse il ne trouvait pas de héros à la taille qu'il aimait. Il dut en imaginer un.

S'attachant d'abord à Prusias, dont les historiens Ibîit connaître la servilité et les ruses*, il lui opposa

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