‹ La méthode des classiques français: Corneille, Poussin, PascalChapitre 44 sur 74 · Félibien, II, p · texte numérisé non relu

Félibien, II, p

gence. S'il m'est permis d'user des mots composés grecs, dont le raccourci est commode, je dirai que VÉthopêe de Poussin est le moyen de sa psychagogie; il dresse sur son théâtre ses petits acteurs, avec leur mimique et leur masque, pour induire les spectateurs à sympathiser; il fait devant nous les gestes de la passion qu'il nous veut donner.

Un exemple suffira à bien dégager ce procédé : le tableau des Israélites recueillant la manne dans le désert. Prenons Poussin lui-même pour guide. Tandis qu'il y travaille encore, il écrit à son ami Jacques Stella : « J'ai trouvé une certaine distribution et certaines attitudes naturelles, qui font voir dans le peuple juif la misère et la faim où il était réduit, et aussi la joie et l'allégresse où il se trouve ; l'admiration dont il est touché, le respect et la révérence qu'il a pour son Législateur, avec un mélange de femmes, d'enfants et d'hommes, d'âges et de tempéraments différents ; choses, comme je crois, qui ne déplairont pas à ceux qui les sauront bien lire*. ». Bien lire ! première condition pour être ému comme il faut. Le peintre aide donc la lecture que M. de Chantelou fera de son ouvrage* : « Si vous vous souvenez de la première lettre que je vous écrivis, touchant le mouvement des figures que je vous promettais d'y faire, et que tout ensemble vous considériez ce tableau, je

i. Félibien, H., p. 328.

2; Lettre à Chantelou, du 13 avril 1639.

crois que facilement vous reconnaîtrez quelles sont celles qui languissent, qui admirent, celles qui ruil pitié, qui font action de charité, de grande nécessité^ de désir, de se repaître de consolation, et autres : tnr les sept premières figures à main gauche vous diront tout ce qui est écrit, et tout le reste est de la mihne étoffe : lisez l'histoire avec le tableau, afin de connaître si chaque chose est appropriée au sujr^L » Appropriée, non seulement au sujet, mais au dessein d'extraire du sujet tout ce qu'il contient de piiUiétique, de le détailler, de le diversifier, de le projeter sous les yeux du spectateur ému.

J'avoue qu'une utilisation si concertée de la nature et de l'histoire en vue de nous faire déployer nos capacités d'émotion, en vue de jouer de nous, sent un peu la recette. La préoccupation du public sur qui il ypuL agir semble présente à Poussin au moment où j] choisit dans sa mémoire tel geste significatif, tel rain de campagne, telle heure du jour : et cette préoccupation le rapproche des orateurs plutôt que des poètes. C'est dans sa Rhétorique, en effet, qu'Aristote pose les règles de ÏÉthopée, et le doigté psychologique était le talent propre d'un Lysias : on s'apprenait à bien feindre les affections de l'âme pour les provofjucr. N'est-ce pas être vraiment trop peu sensible à la nature que de n'être pas seul avec elle, tout à elle, que de rechercher en elle autre chose que sa beauté, ses lois vraies, son secret? Gœthe définit l'art « die ivur^

(ligste Atislegerin der Natuv ». Celte définition convient à l'art d'un Rembrandt, ou même des pauvres Le Nain, que les Poussinistes ont dédaignés; elle ne semble pas s'appliquer au puissant arrangeur de spectacles qu'est Poussin.

Cependant nous donnons peut-être au mot « Nature » un sens trop restreint; les passions de l'homme y doivent être comprises. Là aussi, il est des secrets à chercher, des aspects à noter, des diversités nuancées à l'infini, tout le rythme admirable de la vie. Socrate dit dans le Phèdre de Platon* : « J'ai souci de m'instruire : les sites ni les ombrages n'ont rien à m'apprendre, mais seulement les hommes qui vivent à la ville. » De même nos classiques, et Poussin en particulier; quand on lui offre un logis à la campagne, loin des conversations, il refuse en disant: <p J'y vivrais déconsolé' ». Son imagination a la formation bourgeoise, citadine, et se déploie au dedans d'une chambre, entre une bibliothèque et des entretiens d'amis. Là, ce qu'il voit vivre surtout, c'est sa pensée. A révéler sa pensée il accommode son art et fait servir le reste de la nature.

i. Phèdre, p. 250 D.

2. a J'ai choisi la demeure de la ville, et non pas celle des champs, où je vivrois déconsolé. » Lettre à M. Lemaire, 19 février 1639.

Mes ouvrages ont eu cette bonne fortune d'être trouvés clairs par ceux qui les savent goûter comme il faut.

Lettre à Chantelou, 25 décembre 1655.

Les trois règles précédentes aboutissent à la dernière, qui regarde Vunité de l'œuvre d'art. En effet, dès lors qu'il s'est proposé de transmettre une émotion, Poussin comprend qu'il la rendra plus nette en ramassant, dans une composition liée, les objets les plus propres à la susciter, en éliminant ceux qui la dispersent, la contrarient, l'affaiblissent ; — par cela même qu'il a cherché à restituer l'ancien art grec, il défère aux principes de la technique grecque, tels qu'Aristote les a formulés, suivant qui l'unité est essentielle à toute œuvre achevée comme à tout être vivant ; — par la vertu de cette belle clarté et liberté de jugement en laquelle notre artiste philosophe s'est maintenu toujours, il réalise l'unité sans encombre, sans caprice, dans tout ce qu'il façonne : sa pensée projetée dans le travail de ses doigts ne perd rien do la simplicité d'une pensée.

A quoi bon démontrer maintenant que chaque tableau de Poussin forme un petit monde clos et complet? Ne voit-on pas bien que l'incohérence doit être à ses yeux la pire faute, et aussi celle où il est le moins entraîné ? Voulez- vous cependant apprécier, par une

DBMARDIMSi Millli CL. FR* 15

comparaison, la forte logique qui est l'empreinte de Poussin? Allez à Saint-Étienne-du-Mont, entrez dans une chapelle latérale, à droite, à la hauteur du jubé; vous y verrez un tableau d'autel signé Quintinus Varinus regius piciovy 1627, et qui représente saint Charles Borromée distribuant des aumônes. C'est une œuvre du premier maître de Poussin, de celui qui lui apprit à tenir le pinceau ; voici donc la méthode qui lui a été transmise : les morceaux pris à part sont agréables, d'un coloris chaud qui rappelle Bassan, avec plus delinesse d'oeil; mais toute la composition cloche, la toile se découpe en trois morceaux, le faire même est plein de disparate. Passez maintenant à tel ouvrage de Poussin qu'il vous plaira, même à la Sainte Cécile du musée de Montpellier, qui est de sa plus ancienne manière conservée : la logique de Poussin déjà s'y manifeste, sinon son beau pathétique ; la composition est centrée, l'unité règne.

Cependant, il faut faire une observation importante sur la façon dont Poussin conçoit « l'unité » d'un tableau. Il la conçoit de deux façons tout à fait distinctes, quoiqu'il ne paraisse point, quant à lui, avoir fait cette distinction. Tantôt il ordonne sa composition autour d'une fable unique, qu'il détaille, qu'il épuise et ne déborde pas ; tantôt il forme son tableau de divers épisodes, en fonction seulement de l'unité d'effet. En deux mots, tantôt il ipeint une histoire, et tantôt un seutiment.

Le premier système est celui des dramaturges. Le Jules César de Shakespeare en est un exemple parfait. Un événement étant donné, par exemple l'assassinat de César par Brutus et ses conjurés, comment ont dû réagir acteurs et témoins, avec quelle inégalité d'émotion suivant leur participation à l'affaire, avec quelle variété de passion, selon les intérêts contraires, selon les tempéraments, les sexes, les âges, les éducations, depuis Brutus jusqu'aux savetiers delà plèbe, c'est à quoi l'auteur applique une imagination psychologique supérieurement souple et exacte. Ainsi encore dans la tragédie attique* les interjections de joie sauvage, de douleur, de fureur, de résignation à l'inévitable, dont les acteurs et le chœur, chacun selon ses « mœurs », accueillent le récit d'une catastrophe, fait par quelque messager.

Poussin est engagé à la suite de ces exemples de Sophocle, systématisés par Aristote. Il a cru, à son tour, pouvoir faire des tragédies en peinture. lia montré, comme dit Félibien, <t qu'il n'était pas ignorant de l'art poétique, ayant composé son ouvrage dans les règles qu'on doit observer aux pièces de théâtre ». Et de même que les dramatistes se soucient de renouveler l'intérêt par des inventions de détail qui ramifient l'action sans la rompre. Poussin accidente son tableau de pantomimes variées. Ce sont là des « péripéties »,

Page 1