A Saint-Pétersbourg
SO U lÉTHODE DES CLASSIQUES» FRANÇAIS.
tagci n'est point du tout un tableau d'histoire : on ne découvre le principal personnage que dans un lointain fondu avec le ciel : tournant le dos au bocage qui remplit tout le cadre, seul, à l'écart vers la mer, juché sur un promontoire que sa silhouette couronne et prolonge, le cyclope fait monter sa cantilène dans le silence; on ne sait même si l'onde sonore arrive aux groupes épars qui folâtrent ou travaillent çà et là. Le Paradis terrestre^ (ou le Printemps) n'a point de centre; il est divisé en deux par un bouquet de feuillage noir; d'un côté l'or du couchant baigne une campagne heureuse; de l'autre, la nuit froide est venue; voyez le croissant lunaire qui tremble dans une eau iiiM libre. Découvrez- vous cependant le premier couple humain, aussi insignifiant qu'un couple de chevreuils hlullis dans l'ombrage?
Ainsi nulle ordonnance logique, nulle dramaturgie; Ji' (lirais presque : nul sujet. Si vous proposez d'ap- )M 1er ce tableau le Déluge^ souvenez-vous qu'il est j II lilulé aussi YHiver, et je vous ai indiqué qu'il représtmte mieux encore la Désolation du cœur. On parle des « Quatre Saisons », qui correspondent à ces quatre SI rmcs de l'Ancien Testament; on pourrait soutenir Mussi que ce sont les « Quatre âges », les « Quatre Umpéraments », ou ces quatre modes musicaux dont Poussin explique les effets. De même dans le Ballo
I , Au Louvre.
LA METHODE CLASSIQUE DE NICOLAS POUSSIN. i2o
(lella Vita umana (qui appartint au cardinal Fesch et qui se voit à présent chez le marquis de Hertford), il est impossible de décider si les quatre femmes, en attributs variés, qui dansent une ronde auprès d'un tombeau fleuri de guirlandes, figurent le Printemps, l'Été, l'Automne et l'Hiver, ou bien le Plaisir, la Gloire, l'Opulence et la Pauvreté*. Cette indétermination du sujet même n'est-elle pas singulière chez un artiste si délibérément net?
En cette difficulté apparente, le texte sur « les modes musicaux » nous revient en mémoire. « Je sais varier mon ton quand je veux », dit Poussin. Le ton où il veut chanter, n'est-ce pas l'unique principe dont procèdent ces tableaux décousus, ou sans sujet précis; un certain ton déterminé n'en fait-il pas toute l'unité? Pour donner une impression de lassitude et d'apaisement, le peintre-musicien appelle à lui la fable d'Argus assoupi par la flûte dé Mercure, mais de cette fable il ne fait qu'un accessoire de sa composition ; Tessentiel, c'est le calme vespéral assoupissant la fatigue du jour; quelques harmoniques y sont joints : le crépuscule et une fumée sur un village, des bêtes paissant, et une eau qui coule en cascade entre des roches. — Une autre fois, pour donner une impression d'effroi qui ait du volume, de l'unité d'eflet, il combine un orage, un berger eff*aré désertant son trou-
I. Voy. le catalog^ue de la galerie du cardinal Fesch; Rome, 1844, III* partie, p. 60-63.
peau, un lion survenant, tandis que la poussière soulevée pnr TAuster « s'élève en gros tourbillons. Un rliien iist^oz éloigné aboie et se hérisse le poil, sans osiT ap]ïiocher. Sur le devant du tableau, l'on voit ryraiiie mort et étendu par terre, et auprès de lui Thisbé qui s'abandonne à la douleur* ». Notez qu'ici l'orage, la vue de nature, est le principal objet. Poussin u\ a rajouté l'épisode des amants infortunés que iOTuniLî un texte à un air une fois trouvé, pour en renier r-cr et on préciser le sentiment. — Ainsi a-t-il fait maiiift^bk'mentdans le Diogène, dans Ruth etBooz (du Luiivix')^ dans le Sam^ Mathieu et VAnge (de Berlin).
Tclli* est la sorte d'unité, toute subjective, que Poussin rliiMche à son insu, et réalise, de génie, dans celles iW. ses œuvres qui ne sont que des peintures sans paroles, des harmonies. Remarquons que ce sont (elles UN sa puissance persuasive est la plus insiiiuantt^ et la plus souveraine, celles qui faisaient dire il lîeniin, le soir où M. de Chantelou lui avait montre ses Pousîsiii : « Non mi posso levar del pensamento fjnesîi moi quadri. — Je ne me puis ôter de la pensée vos table aux. »
11 seinlilc donc bien que Poussin a un procédé mental acquis, savant, rapporté, sur le modèle des écrivains givr.o-romains, dramatistes, orateurs, historiens, tlont il est obsédé. Toutefois son procédé mental
K leUiv de Poussin lui-même à Jacques SteUa (1651) dans Féli-
naturel, tel que ses œuvres spontanées le révèlent, paraît plutôt analogue à celui des musiciens : c'est de ce côté, parmi les grands précurseurs de Philippe Rameau, qu'il faut chercher, je crois, ses alfinilés profondes. Or c'est ici le Poussin vivant, et plus délicieux aux modernes qu'il ne le fut à ses contemporains.
Tant il est vrai que le travail que fait un artiste, consciemment et volontairement, par méthode, n'est pas ce qui domine et le classe, — mais bien le travail subconscient qui se fait en lui, par nécessité de nature.
(Dernières Provinciales.)
Les Provinciales y bien que composées dans iuhm iiconstance fort particulière et qui ne nous iiitiin'ss;" plus, sont d'un profit permanent.
Je ne veux pas dire par là que les eniitMnîs iiiii" Pascal combattit étant les nôtres encore, nous (kjuvkjjs toujours nous fournir de munitions chez lui pour frapper et meurtrir. Il se peut; mais négli^i uns lo point. La querelle des jésuites et des janséiiish's rsl périmée. Et d'ailleurs le débat, quand on y roi^jartliMlL* près, n'est pas simple : si l'on met à part la syinpattiii^ qui s'attache aux persécutés, on trouve de |)arL oL d'autre quelque chose à garder, beaucoup à j rjeti.i' \ les jésuites qui valent moins, ont souvent raismi; après tout, ils sont plus libéraux, plus modernes; Ion jansénistes ont un autoritarisme non moindn% vV un entêtement puéril, accompagné de robustes vrrliis. On ne sait de qui l'on doit souhaiter la victoire, dan?? lintérét de l'esprit humain.
Si les Provinciales sont actuelles durablement, ce n'est donc pas comme engins d'une guerre qui tlnj v.
Pour nous désormais ce livre est didactique plutôt que polémique. Ce que j'y trouve, quant à moi, c'est, parmi tant de railleries divertissantes, une méthode solide pour discuter correctement; méthode applicable à tout objet, philosophique, politique, scientifique, ou de justice, méthode applicable toujours. Il est utile encore de la mettre en lumière.
Pascal avait déjà réfléchi à une telle méthode lorsqu'il fut engagé dans la lutte de Port-Royal contre \vs jésuites. En 1655, nous le trouvons très occupé de Tar/ de persuader et des obstacles que la persuasion rencontre dans les esprits entêtés d'une fausse évidi^nce. 11 avait déjà une certaine « expérience de la t( infusion des disputes » et s'était interrogé sur les lïifjyens de les faire tourner à l'avancement de la vé-
lilr*.
Mais je crois voir que la méthode complète des dist' lissions, telle que nous la saisissons dans les dernières Provinciales, s'est déterminée en lui, avec une n^^Lteté croissante, au cours de la discussion môme, sous l'aiguillon des nécessités immédiates, à la clarté siilûte d'expériences non prévues, mais réfléchies à nioBure. Pascal est un esprit vivant; il apprend sans
J . De t Esprit géométrique. — Biaise Pascal, Opuscules et Petxsées^ (■tL Brunschvicg, p. 171.
cesse et comprend de jour en jour mieux. Point d'événement qui ne lui soit une occasion d'éprouver ses principes et d'en sonder plus avant l'abîme de vérité. Le voici donc, dans l'été de 1656, au plus fort de la querelle : toute la Compagnie de Jésus, avec ses alliés puissants, est levée contre cet adversaire insaisissable; les ripostes pleuvent; on le diffame au hasard, ou à défaut de lui, ses amis, qu'il tient pour de saintes personnes, et les pieuses filles de Port-Royal, qu'il vénère comme des martyres; on invente des calomnies; on obtient des condamnations; on inflige à cette conscience de savant le supplice de voir les uns, par politique, fausser la vérité, et les autres, par passion, refuser la vérité, de sorte que la vérité paraît avoir tort. Dans l'ordre de l'ascendant sur la foule, dans l'ordre du prestige, le parti de Pascal est décidément le plus faible. Il ne lui reste donc qu'à dire que le prestige ne vaut plus, et à sortir, non toutes ses puissances, mais toutes ses raisons, car, à part ses raisons, il n'a rien. Angoisse heureuse : songez qu'il n'est pas une seule vérité, rationnelle et critique, admise à présent, qui ne soit le gain de quelqu'un de ces combats acharnes entre gens qui ne pouvaient rien s'imposer l'un à l'autre. Qui n'impose plus, il faut bien qu'il propose; il faut, bon gré, mal gré, qu'il aille jusqu'à la raison \
1. Ce bénéfice de la discussion entre adversaires qui ne peuvent se contraindre ni Tun ni Tautre éclate d'une façon très instructive, une autre fois encore, dans le grand différend de Bossuet et de Fénelon, évèque contre évéque. Bossuet pourtant était, par tous ses penchants
Ainsi Pascal tout épris qu'il fût de méthodes rationnelles, n'eût pas tiré de lui-même, peut-être, des règles à ce point empreintes d'une raison désarmée et pure, à ce point éternelles, si la cause qu'il défendait avait pu vaincre autrement que par raison.
Mais cette cause, au milieu même de sa défense, lui apparut comme perdue, perdue au moins dans l'ordre du succès temporel, auquel les combattants avaient d'abord restreint leur ambition. Deux circonstances survinrent, le troublant d'abord, puis le rassurant. Arnauld censuré le 29 janvier en Sorbonne,et depuis lors contraint de se cacher pour éviter la Bastille ; les religieuses menacées d'être privées de leurs confesseurs et les solitaires de la maison des Champs dispersés par ordre de la Cour, Port-Royal était vaincu ; — c'est la première circonstance; — la seconde, c'est le prétendu miracle de Sainte-Épine, arrivé le vendredi 24 mars 1656, au moment môme où « ces messieurs y> étaient expulsés. On sait que la petite Marguerite Périer, nièce de Pascal, s'était trouvée guérie d'une fistule lacrymale réputée incurable, après un contact du reliquaire de « la Sainte-Épine », à la mai-
outoritaire. Si, par malheui% il avait été le pape, il aurait imposé silence à la contradiction. Mais il ne le pouvait. H dit donc : « Il faut en revenir à la vérité.... U ne faut point lier ni renfermer les esprits subtils;... il n'y a qu'à les laisser beaucoup écrire et étaler les lumières de leur bel esprit pour les voir bientôt se prendre dans les lacets i\e leur vaine dialectique. » (Lettre de 1698). Laisser parler, au lieu d'empêcher de parler, c'est, dans Bossuet même, la méthode de la libre pensée.
LES RÈGLES DE L'HONNÊTE DISCUSSION SELON PASCAL. *i30
son de Paris; cet événement, bientôt divulgué, Inl tenu par beaucoup de contemporains, et par Pascal lui-même, comme le signe d'une intervention direcLe de Dieu en faveur des persécutés. Ainsi l'on avail contre soi les théologiens, le Parlement, la Cour, Rome, toutes les autorités; mais pour soi, Dieu, Pascal en reçut comme un coup de fouet. Dieiu pour lui, — si bizarre que ceci nous paraisse, — c'était à la fois l'auteur de ce miracle particulier, le Dieu-homme du chrétien, qui se cache pour ne se révéler qu'aux cœurs purs, les aimer, los soutenir, et aussi le Dieu du savant, garant de la justesse des principes, la suprême Raison. Il ne sépare pas ces conceptions. Quand il se sent seul avec D'ien^ tous les hommes étant contre, ce Dieu c'est Jésus- Christ, et c'est encore la raison. Il se trouve doue dans la position de l'homme à qui les autorités donnent tort, et qui néanmoins sait avoir raison. Posiliim classique du champion de la raison contre l'autorilè, où il est plaisant que Pascal ait été amené par ce miracle peu raisonnable de la Sainte-Épine.
Mais, par quelque considération qu'on y arrive. In position est forte. On se sent le champion de Dieu même; sauvé par là de tout amour-propre, en môme temps que de toute faiblesse.
Si jamais l'adversaire des jésuistes, assailli de contradictions, fut tenté de douter de la vérité entière de sa cause (ce que je ne crois pas), — après celle
condamnation humaine et cette approbation divine il s'en fût fait un crime. C'est à ce moment qu'il fait graver sur son cachet le mot de saint Paul : « Scio cui credidiy je sais en qui j'ai cru ». Faites attention à ce mot: Je sais. D'abord « j'ai cru », comme un dévot; à présent « je sais », comme un savant.
Et sa polémique révèle chez lui cette satisfaction de savoir. Loin que chaque coup qu'il reçoit l'étonné et lui fasse perdre le sens froid, il en tire la confirmation de ses principes. Les jésuistes mentent? — Ehî sans doute. — Ils calomnient sans scrupule dans l'intérêt de leur ordre? — On devait le prévoir. — Ils mettent en branle le pouvoir de contrainte en place du raisonnement? — Très bien : cela est une conséquence nécessaire de leur erreur initiale; il n'est pas jusqu'à leur façon d'écrire, convenue, inexacte, prétentieuse, qui ne dérive infailliblement d'une certaine perversion de leur conscieuce, démontrée par là une fois de plus. Ainsi, à mesure que Pascal avance dans la dispute, à mesure- il découvre qu'il a encore plus raison qu'il n'avait cru d'abord. Sa certitude grandit; il se convainc de plus en plus qu'il s'agit bien d'un combat de toutes les forces du mensonge contre toutes les forces de la vérilé*. Et il éprouve un contentement
1. Je suis persuaJé que ce progrès dans la détermination de sa propre pensée se continua chez Pascal tant qu'il vécut, et c'est ainsi que j 'entends le mot célèbre rapporté par sa nièce Marguerite Périer : « Vous repentez-vous d'avoir fait les Provinciales'i — Non, je Ids ferais encore plus fortes. » Plus fortes, c'est-à-dire non plus vi(h
de logicien à regarder comme les conséquences de cette thèse se développent avec sûreté dans les fiub. Les jésuistes se chargent eux-mêmes, dans chacune de leurs démarches, de la démonstration de leur syslemc du mensonge, dont à la fin toute la structure se découvre aux yeux attentifs de Pascal. Chaque iric^rail de ses adversaires est un phénomène qu'il étudie en physicien, en le rattachant à sa cause. Prognissivement, il comprend tout, les principes et les couî^équences, avec leur liaison; et peu à peu, opposée, point par point, à cette méthode de l'erreur, la véiité se construit en lui, satisfaisante et enfin complète.
Essayons de dessiner à notre tour, et poiii' notre profit, ces deux constructions antithétiques, telles (jue Pascal les aperçut en septembre 1656.
D'abord le système du mensonge.
1. Le fondement premier en est le défaut d'amour de la vérité, le « manque de cœur ». Par le cœm\ iei, il faut entendre la faculté d'être sensible k le qui n'est pas notre plaisir ou notre profit immédiat. \Vè[n^ sensible au vrai, comme vrai; de le chercher sans
lentes, mais plus fortes de conviction, plus décidées et riêcii=ives, — car je comprends de jour en jour mieux à quel mal j'avais nlTairci et que c'était le mal.