I. limace. III. i
•'. Dûcourt du Poème dramatique; éd. Marty-Laveaux, I- p. 1j.
toire. Et voilà les deux conditions auxquelles un sujet tragique doit satisfaire d'abord.
Ce n'est pas tout. Il doit encore offrir une de ces situations bifurquées où les personnages ont à choisir entre deux voies et renoncent à l'une, non sans qu'il leur coûte beaucoup, pour suivre l'autre où « la raison » les engage. Les situations de ce genre sont assez rares dans l'histoire; mais on en trouve. Supposons, par exemple, que Brutus soit obligé par ses propres maximes de faire périr un fils qu'il aime, que ce parti lui soit douloureux à prendre, qu'il puisse matériellement y échapper, mais qu'il s'y résolve néanmoins par obéissance à une idée ; cette angoisse mise sous nos yeux dans une belle anatomie de sentiments, voilà un sujet cornélien.
Si Corneille, le connaissant bien, Ta laissé à traiter à d'autres, on peut en deviner la raison. C'est qu'il manque à ce sujet-là une dernière condition, exigée aussi par le théâtre : le dénouement en parait atroce, et amené par la force de sentiments que des spectateurs modernes n'eussent pas retrouvés en eux-mêmes* Il ne suffit donc pas de mettre au jour des victoires éclatantes du devoir sur les passions; il faut quelque chose de plus : que ce devoir soit compris par le public, en sorte qu'à l'émotion donnée parle spectacle de l'effort s'ajoute le plaisir de l'approbation.
La matière ainsi fournie par la tradition présente
au moins quelques points que le poète ne saurait changer. Il faut bien que Pompée soit assassiné en Egypte, et qu'Auguste échappe au couteau de Cinna. Le drame doit couler dans le canal de l'histoire authentique et suc de tous. Corneille en est très persuadé. Il ne se permet aucune retouche au texte de ses auteurs sans prévenir le lecteur et sans s'excuser. On a pu soutenir qu'il avait lui-même l'érudition, la pénétration et la véracité de l'historien; c'est pousser à l'excès une vue juste. Il suffit d'observer que Corneille a le souci de retracer dans ses poèmes le caractère des époques anciennes; il l'a du inoins plus que ne l'avaient, au xvne siècle, les historiens de profession. 11 va jusqu'à dire qu'il eût fait « un crime de théâtre » en habillant un Romain « à la française »'. Le mot est touchant : au demeurant, ce n'est pas contre le « théâtre » qu'il eût péché, mais contre une certaine fidélité au vrai (au vrai tel qu'il l'apercevait), dont non seulement l'érudit, mais l'artiste probe doit avoir le scrupule. Corneille se sentait obligé à « faire vrai », sans démêler si c'était son honnêteté ou les lois de son art qui le lui commandaient. Il se proposait (dans sa belle période de production), non d'inventer, mais de peindre.
Seulement, il n'avait pas une connaissance exacte et critique de ce passé qu'il eût voulu retracer. Il en
1. Examen d'Horace. Voy. plus haut les termes de la lettre à Saint-Evremont sur « les vieux illustres ».
avait plutôt la divination. Et, en cela, sa perspicacité est admirable. Balzac, Saint-Evremond le louent d'avoir ressuscite la vieille Rome: La Bruyère dit avec esprit que les Romains « sont plus grands et plus Romains dans ses vers que dans leur histoire » ; en effet, les épitaphes des Scipions, sorties de terre un siècle après la mort de notre poète, semblent traduire en un latin rude quelques vers de ses tragédies. 11 a donc le flair de l'antiquité, si je peux dire; et c'est un don de devin, de poète, qui n'a rien à voir avec les méthodes des érudits. 11 remarque, par exemple, sur deux noms entre lesquels il hésite : « Aristie a plus de douceur, mais il sent plus le roman; Antistie est plus dur aux oreilles, mais il sent plus l'histoire et a plus de mujeslé1. » Cette façon de trancher, non par les documents, mais par la sonorité, et d'inspiration, ce qui est conforme à l'histoire, est moins d'un historien que d'un poète. Sans doute il rencontre juste fort souvent, parce que la science de l'homme aide plus que tous les autres documents à la reconstitution du passé; mais non moins souvent, il mêle à ses fables anciennes des façons de sentir toutes modernes; en particulier, toute la place qu'il donne aux femmes et à l'amour est par un placage romanesque sur l'antiquité, bien des opinions, voire même des institutions qu'il fait intervenir, n'appartiennent qu'à la monarchie chré-
1. Lettiv ;i l'abbé de Pure, du .1 nov. 1661; éd. Marly-Lavcaux, \, p. 199.
tienne, telle qu'elle fui en Fiance au xvir" siècle. Il est vrai que ces traits se sont empreints dans ses ouvrages à son insu, et qu'il ne s'abaisse pas à L'allusion contemporaine.
Vérité historique et fiction sont donc chez lui entremêlées. Mais la coulure est peu appareille'. Il sait inventer dans le sens de la réalité donnée. Plus exactement, il sait inventer les dessous qui rendent celleci logique. Lisez avec soin le récit de Tite-Live dont Corneille a tiré sa tragédie d'Horace. L'historien romain est sobre d'indications sur les caractères. Il fait parler un seul personnage. « Publius Horace, le père, déclarait tout haut qu'il jugeait le meurtre do sa tille légitime. » Une telle parole l'ait supposer chez cet Horace l'amour énergique de son pays mis audessus de ses attachements naturels. Bon, voilà un trait. Un peu plus loin, Tite-Live écrit : « Le vieillard embrassa son jeune fils; le peuple ne résista
1. L'abbé de Pure, son ami, le loue finement de cette habileté à prolonger l'histoire en poème. « Corneille a une chose qui lui appartient à lui seul, qui lui e>t propre, et d'où personne n'a pu encore approcher : c'est qu'il n'y a rien de si divers, de si changeant dans toutes ses pièces, qu'il n'unisse pas des traits si adroits et si bien ajustés qu'il semble que la suite soit naturelle et sans art, et que les événements supposés sont confondus avec les véritables.... Tout y parait naturel et lié, plutôt par l'ordre des choses que de l'ouvrage, et par l'enchaînement des sujels que par les soins de l'esprit. » (La Précieuse, roman. 1656.) Yoy. Marty-Laveaux. X.p. 471). Corneille luimême parle de « l'ingénieuse tissure des fictions avec la vérité, où consiste le plus beau secret de la poésie ». {Abrégé du Martyre de saint Polycucte.)
point aux larmes du père. » Ainsi donc ce rigide patriote, toul de même, a pleuré. Second trait, qui se croise avec le premier. Cherchez : il n'y a rien de plus. A.vcc de si pauvres données, Corneille a composé un personnage riche de vérité humaine et de nuances. Souvent même, il travaille sur une narration sèche, où aucune parole rapportée n'éclaire les sentiments des acteurs: mais un geste est décrit, cela suffit; une personne vivante, avec ses penchants, est révélée par ce geste. Moins encore, l'histoire ne fournil que le l'ait toul nu. Eh bien, c'est ici que la science de l'homme déploie ses inductions. En posant d'abord que tout acte humain doit avoir son explication dans l'homme même, celle science déterminera quel caractère il a fallu, quelles passions, quelles idées, quel choc contre la fortune, pour que la chose racontée dans l'histoire se soit produite justement telle, a\ee un Ici ébranlement et de telles suiles. Puis, une lois crayonnée la ligure des personnages, par la connaissance sommaire qu'on a de leurs actions authentiques, on peut leur prêter, selon la vraisemblance, d'autres actions dont l'histoire ne dit mot. mais qui découlent de leur caractère ainsi restitué. Puis d'autres hommes ou femmes, nécessaires pour que la fable se déploie ou soil plus émouvante, sortent du néant avec un nom, une physionomie, une biographie, prennent une netteté précise qui ferait croire à une copie d'après nature. Souvenez-vous que la Camille
(['Horace a été songée toute entière par Corneille, qu'il n'y avait, dans l'ancien récit, pas même une place vide qui parût attendre ce personnage, — et que pourtant nous percevons à la respiration haletante de cette fille passionnée, qu'elle est bien sœur d'Horace, à la fois semblable et contraire à lui, ainsi que l'affinité du sang le veut, qu'elle est réelle enfin, au point que les études modernes sur les troubles nerveux peuvent la prendre pour sujet, comme un être naturel.
Faire marcher, parler, agir ces personnages vraisemblables sur un plancher de quelques pieds carrés. aux chandelles, durant quatre petites heures, de façon à procurer au spectateur l'illusion qu'il assiste au large déploiement de la vie même, et à lui en donner la secousse, la surprise, l'émoi, voilà le prestige du théâtre. Combiner avec sûreté les moyens par lesquels ce prestige est obtenu, voilà le métier de dramaturge. Corneille le possède très bien. Il croit même qu'il en existe des recettes, et que, les connaissant, il doit prudemment les garder pour son usage. « Mon humeur, écrit-il, n'est pas... d'éventer les secrets de plaire que je puis avoir trouvés dans mon art1. » Mais, à dire vrai, ce dont il fait mystère n'est pas si efficace; et les ressources réelles de son