CORNEILLE - POUSSIN - PASCAL
INTRODUCTION Données biographiques.
La vie de Corneille, autant que nous la connaissons, est celle du premier venu. Elle sert très peu à expliquer son œuvre, qui seule importe1; aussi pourrait-on la laisser de côté sans grand dommage. Entendons-nous : il est clair que l'explication d'une œuvre gît dans la personne de l'auteur; — où la chercher ailleurs? — mais la personne de cet auteur-ci, nous ne l'atteignons plus. Les traces qui nous en restent,
1. « La vie de M. Corneille, comme particulier, n'a rien d'assez important pour mériter d'être écrite; et à le regarder comme un auteur illustre, sa vie est proprement l'histoire de ses ouvrages. » (Fontenelle. Vie de M. Corneille.)
DESJARDIXS. MÉm. CL. FR. I
mis à part ses ouvrages mêmes, sont rares et elïacées. Il était né (à Rouen, le 6 juin 1606) au temps où la France était pacifiée et unifiée sous Henri IV. 11 était de petite bourgeoisie provinciale, et on ne voit pas qu'il ait été entouré d'autres personnes que de gens de robe casaniers et modestes. Jusqu'à vingttrois ans, il fut un des leurs; il s'annonçait comme devant les continuer. Tout ce qu'il y eut chez lui d'agissant, d'héroïque, il le tira donc de lui-même, puis de ses livres. Il faut se le rappeler : c'est dans une bibliothèque, au milieu des auteurs anciens, puis des espagnols, qu'il apprit ou devina la violence des passions. Sa tragédie est sortie de son imagination solitaire et de ses lectures : elle est presque entièrement une construction de l'esprit, beaucoup moins el seulement par endroits une imitation de son expérience.
Mais que lisait-il ? Élève des Jésuites, qui enseignaient très bien le latin et les formes de langage en vers et en prose, il connut aussi bien que peut le faire aujourd'hui un professeur de métier,/ les grands auteurs de Remo. H. les imita même jans des compositions poétiques ou oratoires en latin, dont plusieurs encore conservées, sont plus qu'adroites, et vraiment personnelles. Il savait donc remarquablement la langue. En revanche, il n'avait pas appris le grec; il n'en devait pas avoir moiusu-ile^respect superstitieux. phi9 tard, poulie grec d'Aristotëj au cou-
traire. Mais à se cantonner dans l'étude des maîtres romains, on acquiert un goût de la pompe et des formules, au mépris quelquefois du naturel et de la finesse, qui sont choses grecques : la littérature latine, en son ensemble, est destinée à la déclamation ,à voix haute, c'est une littérature d'assemblées. On retrouve cette marque chez Corneille.
Ce n'est pas Virgile, parmi les poètes latins, qu'il aHma le plus, ni tel autre de ces demi-grecs déjà cosmopolites et modernes, mais Sénèque le tragique et Lucain1. Ces poètes philosophes, nés en Espagne, ajoutent l'emphase de leur nation à la hauteur stoïcienne. Et avec cela, la Pharsale de Lucain est peutêtre un poème plus strictement romain que ceux de l'âge d'Auguste. Il est remarquable, en effet, qu'à la fin du 1er siècle de notre ère une recrudescence du sentiment national se soit manifestée justement chez ces provinciaux qui n'étaient que les enfants adoptifs de Rome. Quelle attraction exerçait cette capitale delà civilisation pour que ses idiotismes de sentiment et ses vieux cultes se soient ainsi réchauffés, après des siècles, au cœur des peuples conquis et longtemps ennemis! Cette attraction opéra encore sur Corneille, après seize cents ans; car ce Normand, non moins que l'Espagnol Lucain, eut pour la Home antique les sentiments qu'on a pour sa patrie; il en épousa les
1. II remercie M. de Zuylichem de l'estime qu'il témoigne à son ' bnii ami Lucain » [.''lire du G mars 16W.
maximes politiques, il fît parler à ses héros un langage pareil à celui qu'ils tiennent sur les monuments; il les évoqua peut-on dire, ou les retrouva en lui ; c'est chose merveilleuse de voir avec quelle sûreté il « conserve à ces vieux illustres les caractères de leur temps, de leur nation et de leur humeur1 ».
Est-ce par une suggestion des harangueurs latins que Corneille s'excite à débattre contradictoirement des intérêts? Est-ce plutôt qu'il eut une expérience personnelle du barreau? 11 avait acheté une charge d'avocat à la Table de Marbre de Rouen2, et il dut s'apprendre pour cet office, à « être pointilleux », comme il dit. Ses ouvrages témoignent qu'en outre de son don de pathétique, qui est incomparable, il possède parfaitement les procédés des discours. Il est un très méthodique orateur en vers. Au reste les dramatistes du temps sont, en majorité, des avocats. Corneille d'ailleurs conserva longtemps ses fonctions de judicalure(dc 1 629 à 1650) : la même année où il donna Polyeucte, ou l'entendit requérir contre les pilotes de Villequier, qui prétendaient s'imposer à tous les bateaux navrais dans les eaux de la Seine3.
1. Ce sont ses propres termes, dan? une lettre à Saint-Evieinond.
2. C'était la chambre du palais de justice où 'se piaillaient les airaires d'eaux et forêts et de navigation. Voici le tiur exact des deux fonctions occupées par Corneille : avocat du roi ancien au siège des niii.i ri forêts, ri premier, avocat du roi en ladiniruitlc tir France, au siège général de la lable de marbre df j>ulais de Rouen.
'. Voy. I- Bouquet. Points obscurs de la rie de P. Corneille. Appendice I.
Il paraît avoir élé un acharné travailleur, exact, méticuleux; préoccupé de l'orthographe des éditions de son théâtre et de la forme des caractères d'imprimerie, recorrigeant sans cesse ses vers, pour se satisfaire lui-même, en un temps où une entière négligence de ces choses était la coutume des poètes de théâtre. II était le contraire d'un improvisateur; il pesait chaque mot. Au moment mémft oïi il paraji transporté par lesuMîme du sentiment, il se surveille, se rectifie, introduit des distinctions très fines. Et
telle de ces distinctions est une flèche ue clarté sur les états les plus confus et passionnés de l'âme. Lorsqu'un de ses personnages dira, par exemple, qu'il est ému sans être ébranlé, ou qu'une femme jalouse lui hit pitié sans lui donner d'alarmes, cet effort pour préciser par des oppositions ce que l'on ressent, est certainement un gain, non pour la littérature seule, mais aussi pour la conscience. Avec son habileté d'analyse, il a donné à celle-ci une différenciation, une exactitude, que l'âge précédent n'avait pas connues. J'avoue que parfois, quand il tâche ainsi à expliquer les replis cachés d'un cœur, il lui arrive de s'entortiller dans ses phrases, et d'y dépenser plus de mots qu'il n'est nécessaire ; mais c'est qu'en son temps, la langue était trop grosse pour un travail fin. Et là encore, les distinguo de ce grand avocat déterminèrent un progrès qu'on n'aperçut que plus tard. On sait que ce pur Normand demeura fort aftec-
i. LA MÉTHODE DES CLASSIQUES FRANÇAIS.
lionne à sa province et à ses origines. Sa muse est une « Muse de province », dit-il encore dans la dédicace d'Horace. Obligé par ses premiers succès aux théâtres du Marais et de l'Hôtel de Bourgogne de venir souvent à Paris, et d'y paraître dans les sociétés polies, il ne s'y établit qu'en 1662 \ à cinquante-six .tus. son œuvre faite, et au moment où déjà une autre école littéraire s'emparait du public. C'était l'année de l'École des Femmes : sous une forme toujours décalquée de l'antique, c'était bien vraiment autre chose, un esprit qu'on peut appeler parisien, qui voulait du naturel avant tout, fuyait l'emphase et les pointes, et qui ramenait l'art à une imitation de l'humanité telle quelle, sans visées morales. Corneille était dès lors trop âgé et trop féru de sa gloire pour se plier à cette forme d'art nouvelle. Il s'obstina dans sa préférence pour ce qui lui était apparu grand et beau au temps de son succès. Il resta fièrement provincial. On trouve, il est vrai, dans ses comédies de jeunesse, quelques peintures de l'élégance parisienne d'alors, de la Galerie du Palais, de la Place Roijale, et dans le Menteur, une esquisse des « grands bâtiments », des < superbes toits », bref du pays de romans « que
1. Lorsque Corneille fut élu à l'Académie française, en 1647, comme l'usage constant do la Compagnie demandait que ses membres résidassent à Paris, il fit dire « qu'il avait disposé ses affaires de telle sorte qu'il pourrait y passer une partie de l'année. (Peuissoh, Histoire île r.lrailr'mie.)
Richelieu avait évoque en plein Paris; il vante les Tuileries,
Le pays du beau monde et des galanteries;
mais il se sent dépaysé dans celte « île enchantée »; son observation est à la fois émerveillée et narquoise, comme sont les gens de la campagne introduits à la ville. Témoin ces vers qu'on lisait dans les premières éditions du Menteur (1644-56^ :
Ce qu'on admire ailleurs, est ici hors de mode ; J'en voyais là1 beaucoup passer pour gens d'esprii. Et faire encore état de Chimène et du Cid, Estimer de tous deux la vertu sans seconde. Qui passeraient ici pour gens de l'autre monde, Et se feraient siffler, si dans un entretien Ils étaient si grossiers que d'en dire du bien. Chez les provinciaux, on prend ce qu'on rencontre*.
Voilà une humilité où se mêle un grain d'amertume. On comprend, en effet, que les gens de Paris aient semblé à Corneille trop enclins à la critique et trop bien défendus contre cet enthousiasme qu'il voulait inspirer.
Paris est un grand lieu plein de marchands mêlés; L'effet n'y répond pas toujours à l'apparence.
Ibid.