Là, c'est-à-dire là-bas, dans ma province
2. Acte I, se. i, v. 63. Le ton de rancune personnelle qui perce dans ces vers de l'auteur du Cid fut cause qu'ils dispanirent des éditions suivantes.
s LA METHODE DES CLASSIQUES FRANÇAIS.
Pour lui, plus il découvre cette société frivole, de médiocre aloi, à laquelle la beauté trop singulière de Pohjeucte échappe d'abord, plus il se sent porté -^ la mâle naïveté, qui se conserve dans la retraite. Délaissé après quelques années de gloire par ce public qui s'était vite épris de lui, et aussi vile dépris, il demeura persuadé que ses ouvrages étaient nonobstant au-dessus du goût du jour et survivraient.
N'avait-il pas pour lui toujours les doctes, qui vivent à l'écart, Constantin Huyghens aux Pays-Bas. Isaac Yossius, Waller, Saint-Evremond, en Angleterre? N'avait-il pas, surtout, ses fidèles concitoyens de Piouen, cercle animé et puissant, qui s'était serré autour de lui dans la querelle àxTCidl N'avait-il pas enfin tout ce qui, dans les provinces, lit et réfléchit? Voilà son public à lui, peu bruyant, mais peu changeant. En effet, même après sa mort, lorsque Racine ne parvenait guère à se répandre dans la nation, Corneille se maintint, réimprimé et partout lu1. N'étant plus à la mode, il durait, s'incrustait, devenait insensiblement ancien et sacré.
L'écrivain qui veut garder la faveur doit avoir, outre la faculté de renouveler son art, celle de serpenter doucement dans le monde; il faut qu'il plaise aux puissants, ménage les jeunes, pressente le goût nou-
1. Quarante éditions d'ensemble des Œuvres de Corneille, de 1648 ;'i la Révolution [Bibliographie cornélienne, par Emile Picot). Racine n'en obtint pas le quart autant.
LE CLASSICISME DE CORNEILLE. !i
veau. Tel Voltaire. Corneille était inégal à une tâche si déliée et de tant de suite. Il n'avait pas le maniement des amours-propres. Sa prudence normande lui faisait craindre, il est vrai, comme à son Prusias, de se brouiller avec la République; pris pour juge dans une querelle fort vive sur le mérite de deux sonnets, il enveloppa et entortilla son avis, de peur de désobliger les uns ou les autres : voyant que deux congrégations se disputaient le véritable auteur de Y Imitation de Jésus-Christ , il n'eut garde d'exprimer tout net ce qu'il pensait. Mais quoi ! il ne suffit pas de se tenir le plus qu'on peut sur la réserve, il faut encore calculer ses démarches et solliciter la chance. C'est où Corneille échoue.
Tant que Richelieu vécut, notre poète fut gène par cette volonté despotique étendue à toutes choses. Sa renommée commençante l'avait désigné pour entrer dans la petite équipe de cinq écrivains que le cardinal tenait sous ses ordres afin d'exécuter ses plans de comédies. Mais la collaboration est insupportable à un auteur qui a beaucoup d'idées, des procédés de travail instinctifs et encore hésitants, avec une grande impuissance à se communiquer. Corneille s'échappa donc de cet atelier, tout en sentant que par cette indépendance, il contrariait le maître. L'attitude que prit le cardinal lors de l'apparition du Cid, non par jalousie sans doute, comme on l'a supposé ridiculement, mais par volonté de tenir en bride la poésie
Kl LA METHODE IHIS CLASSIQUES FRANÇAIS.
et le théâtre avec tout le reste, fut pour Corneille une énigme redoutable. Il en resscnlit un grand trouble. 11 n'osa que pousser quelques approches indirectes autour du ministre, tàtant lîoisrobert, son familier, dédiant le Cid même à Mme de Combalet sa nièce; enfin, après trois ans, il se risqua à présenter Horace à Richelieu en personne, dans une épitre gênée et trop humble. La mort du tyran vint le relever de cette posture contrainte. Il en exprima son soulagement avec naïveté : il écrivit dans un sonnet que « l'ambition, l'orgueil, l'audace, l'avarice » avaient gouverné sous le nom de Richelieu, sans faire attention qu'un jour, rapprochant ses flatteries de son invective, on s'étonnerait de cette revanche peu glorieuse de sa timidité. Il n'avait pas appris, en effet, la façon de se conduire avec les grands, où il faut beaucoup de tact justement pour ne pas se courber trop bas. Avec Mazarin il tomba dans la louange boursouflée, extravagante1. Il avait fait pis encore : il était descendu à comparer la libéralité du financier Montoron, qu'il sollicitait, à la clémence de l'empereur Auguste*. La dédicace qu'il lui composa laborieusement est amphigourique. Il appelle à son aide les comparaisons et les circuits de phrases pour envelopper un peu l'unique chose qu'il a en tète : la demande d'argent. Sans doute l'usage
1. Dédicace de Pompée (1644) et Remerciement en vers (édit. Marty-Laveaux, X, p. 92).