Porlrails littéraires, I. Corneille
soient ces Règles à nos yeux, tout odieuses qu'elles dussent être au poète contre qui elles avaient servi de machines de guerre, celui-ci, en voulant s'y plier, se montra sage et détaché. En somme, il n'est que deux sortes de guides pour l'artiste : ou bien le plaisir du public, la mode, l'appétit du succès, ou bien une haute et exigeante idée de la perfection de son art. Or le souci de plaire souvent égare, plus souvent déçoit, et, au total, ne suffit point; il n'était pas mauvais qu'un jeune poète en fût prévenu, le lendemain d'un triomphe. Les Règles, au contraire, sont une superstition noble; elles mettent dans l'esprit une salutaire notion d'obéissance et de respect, qui a toujours^ sa valeur, alors même qu'on se trompe sur ce qui mérite d'être respecté et obéi ; elles rappellent finie la production de la moindre chose belle est difficravel qu'après le succès le plus éclatant auprès dos contemporains, il reste d'autres juges désintércssesPincorruptibles, à satisfaire : les grands hommes de Vantiquité1, premiers modèles et patrons de la confrérie où l'artiste s'honore d'être reçu ; en se rattachant à celle tradition ancienne, celui-ci apprend à considérer aussi la postérité, à composer pour la durée. Et enfin,
1. IUciNE: [remière préface de Brilannicus : « De quel front oserais-je me montrer, pour ainsi dire, aux yeus de ces grands hommes de l'antiquité que j'aiclioisis pour modèles ? Car . . voilà les véritables spectateurs que nous devons nous proposer; et nous devons sans cesse nous demander : « Que diraient Homère et Virgile, s'ils « lisaient ers vers? Que dirait Sophocle s'il voyait représenter celle s pièce? »
LE CLASSICISME DE CORBEILLE. s;,
comme on le voit par la tragédie athénienne, dont les règles étaient méticuleuses, il n'est point de cadre si étroit que le génie ne puisse y donner tonte sa mesure: ce que l'œuvre perd en déploiement, elle le regagne en profondeur. Ainsi Corneille, après le Cid, ne grandira plus comme porte, mais, avec Horace, Cinna et surtout Potyeucte, il devient ce qu'on appelle un Maître '.
Ce n'est pas qu' Horace on Cinna soient des œuvres parfaites, ni peut-être même plus approchées de la
1. Écoutez les observations profondes de llans Sachs, dans les Maîtres chanteurs : « Aux jours bienheureux de la jeunesse, quand de puissantes aspirations remuent profondément notre âme, soulèvent notre poitrine et dilatent notre cœur vers l'extase des premières amours, il peut réussir à beaucoup, il arrive à plus d'un de chanter une belle chanson : le printemps l'a chaulée pour lui! Nais lorsque viennent L'été, puis l'automne et l'hiver, les soucis, les nécessités de L'existence, maint conjugal bonheur aussi. les enfants qu'il faut baptiser, les affaires, les contestations et les conllits, ceux qui, malgré tout, réussissent à créer encore de beaux chants, ceux-là. voyezvous bien, ceux-là. ce sont eux qu'on appelle des Maîtres!.. . Apprenez les règles des Maîtres, étudiez-les. tandis qu'il en est temps encore, pour qu'elles vous soient des guides fidèles; pour qu'elles vous aident à conserver, à retrouver, dans votre cœur, \e< trésors qu'y ont déposés le printemps, la passion, l'amour, aux années de votre jeunesse, quand vous ne connaissiez encore que la joie dis aspirations illimitées.... Ces trésors-là, les régies seules vous les rendront un jour intacts. — Mais ces règles, qui donc enfin les a créées, pour qu'elles soient en si grand honneur? — Ceux qui les ont instituées furent des Maîtres qui n'obéirent, en le faisant, qu'à des nécessités profondes; des esprits cruellement étreints par les tristesses mêmes de la vie : c'est sous l'empire de leur détresse, de leurs âpres aspirations, de leurs regrets, qu'ils se composèrent une image, et, pour ainsi dire, un modèle, afin de conserver en lui, ferme et clair, le souvenir béni de leur jeunesse et de l'amour de leur jeunesse; — afin d'y reconnaître encore le printemps évanoui.... » (Les Maîtres chanteurs de Nuremberg, acte III, se. i; — trad. Briim Gaubast.)
m LA MÉTHODE DES CLASSIQUES FRANÇAIS.
perfection que le Cid : la première de ces tragédies pèche contre l'unité de composition, la seconde contre l'unité d'intérêt; en vérité la tragi-comédie de 1636, tout entière poussée d'un seul souffle, était plus harmonieuse: seulement on y sentait l'heureuse réussite, le coup de fortune, le charme d'un sujet admirable qui porte l'auteur et laisse douter de ce qu'il ferait une autre fois d'une matière moins riche; ici, au contraire, la vigueur d'esprit de l'artiste éclate authentiquement; tout est médité comme dans un tableau de Poussin, voulu, appuyé, d'une précise certitude.
La légende épique des trois Horaces combattantes trois Curiaces, aux tout premiers temps de Rome/est rapportée par Tite-Live. Corneille a inséré l^TJ^te même de l'historien latin dans les recueils (Je son théâtre qui parurent de 1618 à 1656; on avf(iMunsi sous les yeux la matière, et l'on pouvait apprécier la part d'invention du poète. 11 ne disait rien, il est vrai, de la comedia de Lope de Yega (publiée en 16c2.">) qui probablement fut un intermédiaire entre Tite-Live et lui1..]?/ Honrado Hermano (le frère épris de son honneur) dramatisait, avec surabondance de personnages et d'aventures, la même vieille fable. Si l'on admet que Corneille a travaillé sur Lope, ce n'est plus sa richesse d'invention, mais sa magistrale simplicité
1. Vnv. Ernest Martinenche : La Comedia espagnole en France de Hardy à Racine (Paris, 1900), p. 224-235.
que j'admire. II agrandit la matière en la dénudant.
La raison qui l'a porté à choisir ce sujet est contenue sans doute dans une indication de Tite-Live luimême : « Celle guerre des Albains et des Romains était presque une guerre civile cuire pères et enfants1.... » La situation est donc telle que des personnes qui s'aiment doivent se combattre : leur gloire leur impose de se faire souffrir. Et voici bien le môme \ ordre de sentiments où se mouvait déjà le Cid, voici le même genre d'intérêt, naissant d'un conflit artistement détaillé entre une passion naturelle, involonlaire, et une passion raisonnée, libre : Corneille continue dans le chemin qu'il a frayé.
Cette fois, c'est le devoir d'obéissance à la patrie qui s'oppose « aux tendresses du sang ». L'antiquité grecque et romaine offre cent exemples fameux de cette vertu civique. La Cité déesse exigeait le perpétuel sacrifice de la chose privée à la chose publique, sacrifice quelquefois sanglant. Rome en particulier sut pratiquer cette religion de l'Etal, et y a puisé sa force de cohésion. Les aventures de Mucius Scévola, d'floratî us Coclès, de Clelia, de Rrutus, de Curius Dentatus, de Décius, etc., répètent à satiété cette unique maxime : la communauté des citoyens a tout droit sur chacun de ses membres. Le sacrifice des Horaces romains est
1. « Bellum... ririli simillimum bello, prope inter parentes nalosque.... >» Liv. I. xvnt.
SS l.\ METHODE DES CLASSIQUES FRANÇAIS.
II 1 est ordinaire que le pajjjoli^no nous ol ombattre et à tuer sans haine. C'est la guerre
(lune liés bien choisi pour représenter ce que peut coûter aux individus le culte de la patrie.
blige à . .c. Mais
la guerre entre deux peuples cousins, cela est plus déchirant. Voilà ce que Tite-Live nous l'ait voir dans la lutte de Rome et d-'Albe. Il s'y ajoute encore cette circonstance que tout l'acharnement des cités sœurs et rivales se condense dans un combat singulier, nécessairement mortel, partie dont l'enjeu est énorme, duel où il faut qu'un peuple entier succombe d'un seul coup. La bataille étant ainsi ramassée, en vrm seul geste, l'anxiété en est comme sublimée; l'esprit de toutes les guerres d'indépendance est là, aundegré suraigu. Mais cette émouvante passe d'arme^ des Horaces et des Curiaces ne sera représentative des luttes intestines qu'elle dénoue, que si les combatïanls eux-mêmes sont amis ou parents. Il convient que les peuples frères soient incarnés en des guerriers frères : Corneille l'a compris avec sa netteté de coup d'œil. Il a donc imaginé que l'un des Horaces avait épousé la sœur des Curiaces. et que l'un des Curiaces aimait la sœur des Horaces : de la sorte, le lien à déchirer était fort; le poète tragique avait son compte de débats intimes et de douleurs.
Ainsi ne nous y trompons pas : le sujet (Y Horace n'est point l'épisode épique du combat. Celui-ci n'est que raconté, il se passe hors de notre vue; la scène
est au foyer domestique des Horaces. Là est le drame. (iCst, au dedans d'une famille, le contrecoup des angoisses publiques.
Iras-tu, ma chère âme, cl ce funeste honneur Te plaît-il aux dépens de tout noire bonheur?
'Acte IF, se. \ .
Honneur, bonheur; nous reconnaissons la pesée ■'[ des motifs, le cas de conscience auquel se ramène l'argument de toute tragédie cornélienne. Horace expose, dans plusieurs cœurs, le conflit des attache- i monts tendres et de l'obligation civique. Cette unique situation est, il est vrai, diversifiée, suivant que l'un ou l'autre des mobiles est plus fort ou plus faible. Cinq personnages, formant série, représentent la proportion variable de ces deux mêmes éléments.
D'abord le culte de la patrie est fort, passionné, exclusif, et triomphe sans effort ni déchirement visible : c'est le jeune Horace.
Puis ce même sentiment, tout-puissant encore, \ l'emporte 'sans hésitation, mais non sans larmes : | c'est le vieil Horace.
Puis les deux mobiles s'équilibrent presque; le de- \ voir du citoyen prévaut, mais après des hésitations et j avec peine : c est Curiace.
Puis, voici les deux femmes, l'épouse et l'amante, moins enchaînées que les hommes à la religion de la cité; dans Sabine, les liens du sang sont les plus forts,
mais elle entrevoit que l'autre sentiment est grand et légitime ; elle se plaint et supporte.
Dans Camille enfin, la passion d'être heureuse et d'aimer entraîne la balance sans contrepoids. C'est la révolte....
Que les deux termes extrêmes de la série soient brusquement mis en présence, le choc sera violent. Le frère et la sœur apportent une outrance pareille dans deux amours contraires, la catastrophe éclatera soudain ; on eût pu la prévoir au premier instant de la rencontre.
Cependant regorgement de Camille heurta le^ublic de 1640. Un guerrier qui tue une femme^dékarméo, fût-ce en prenant l'altitude d'un justicier, (^ un sacrificateur, cela parut contraire, à toute couivtoisie. « La mort de Camille n'a pas été approuvée au tîTea)tre,bicn que ce soit une aventure véritable », dit l'abbé d'Aubignac1. « Tous veulent que cette mort gâte la fin, et j'en demeure d'accord », avoue Corneille luimême2: « ... toute la préparation que j'y ai donnée pat" la peinture de la vertu d'Horace... n'est point suffisante pour faire attendre un emportement si extraordinaire— »
Pourtant le dramatiste a mis un soin extrême à bien amener ce coup de violence, fidèlement emprunté à l'ancienne histoire. Tandis que, dans Tile-Live, la