I. [cuis le Discours de la tragédie
lJ. Corneille suit ici Justin, comme on peut le voir par le texte tra- «luit plus haut. Justin parle, il est vrai, de plusieurs jeunes princes, fils d'nn second lit et entretenu- .1 Borne. Le poète a simplifié la situation en n'introduisant que le seul Attale.
porter à l'histoire, alla de donner à la figure de Nicomède le relief qu'il voulait.
Prenons maintenant le drame, et voyons ce que Corneille y a voulu mettre.
Trois choses, à ce qu'il semble. D'abord, il j a représenté, avec complaisance, un héros selon son cœur, et la conquête, par ce héros, de tous les esprits qui rapprochent, même des plus fermés, des plus hostiles, îles plus médiocres: et c'est là une démonstration de la toute-puissance de la générosité. Ensuite, autour de ce fier personnage, il a noué une intrigue diplomatique, non pas vague, mais déterminée curieusement par le temps et le pays, car il essaye d'y retracer la politique envahissante de Home envers les rois alliés. Enfin, à ce tableau d'histoire, il a joint encore une comédie domestique, entre un père faible, une marâtre sournoise et deux fils de lits différents, comédie prise sur nature et toujours vraie.
Contemplons d'abord quelques instants le héros du drame : c'est le héros cornélien tout pur. lue possession de soi parfaite, voilà sa qualité maîtresse. failli de perfidies, d'attentats imprévus, il n'en est ni troublé, ni exaspéré, ni même surpris. Ne comptant que sur lui-même et ne se manquant jamais, comment ne serait-il pas calme? l.e reste îles hommes ne lui donne point d'émoi, et n'a donc nulle prise sur ses résolutions. C'est, pour emprunter nu mot du vieux.
d'Aubigné, un « imployablc esprit ». Il n'u même pas à résister aux influences: il ne les sent pas. Il a l'impassibilité du roc sous les vents. Une seule fois il a rencontré son maître : Annibal: et cet ascendant inoubliable, unique, auquel il a consenti cette fois, en lui révélant la splendeur dune énergie supérieure à la fortune, l'a préservé d'en plus subir aucun. Il compare au-dedans de lui l'humanité dégénérée qui l'entoure à ce sublime Annibal, et il la trouve d'une pauvreté de conception, d'une bassesse de cœur à peu près uniforme : entre la reine Axsinoé, le roi Prusias. le prince Attale. l'ambassadeur Flaminius, il ne daigne pas apercevoir beaucoup de nuances. Les trahisons qu'on ourdit ça et là lui font hausser les épaules. Il se plait à combattre à visage découvert contre des adversaires masqués. 11 néglige de cacher ses sentiments. Tel il est. tel il se fait voir. On n'obtiendra jamais de cet entêté, ni qu'il abandonne ses amours ou ses haines, ni qu'il les taise. Jamais on ne vit d'âme plus ouverte, plus affranchie de ces petits mensonges de circonstance qui. d'ailleurs, procèdent presque toujours de lâcheté.
Toutefois, ce a'est pas un chevalier simple d'esprit, fort par innocence, un Parsifal. Rappelons-nous à quel point Corneille prise l'ingéniosité, les inventions subtiles, l'à-propos imperturbable. Il a voulu en doter largement son héros. Qu'on l'attaque avec toutes les pointes d'une parole envenimée : il retourne contre
ses ennemis leurs propres armes. Cet homme des camps est un maître en railleries; là aussi il est supérieur. Ct c'est un des plaisirs que Corneille s'esl donnés à lui-même dans ce drame, et donne au lecteur, que d'assister à ces beaux assauts d'ironie entre le prince Nicomède et ses divers antagonistes. Il pare légèrement, puis, d'un coup droit, il détache la riposte» taquine et déliée avec sa belle-mère, narquoise avec le jeune Atlale. foudroyai) le avec Flaminius. Nous savons qu'il a conquis trois royaumes à la pointe de Cépée, mais il ne nous est pas montré sur le champ de bataille; nous ne le voyons qu'au repos. C'est seulement dans les combats de parole, que nous pouvons juger sa tactique; toujours son sang-froid domine, infaillible.
11 sait également se retenir dans l'enivrement de la victoire. Il est noble, il pratique la maxime que Virgile attribuait aux Romains : « Terrasser les superbes, épargner ceux qui sont à terre. » 11 lui suffit d'avoir désarmé ses adversaires; loin de s'acharner sur eux, il leur pardonne galamment et se détourne, avec un sourire.
... Parmi les généreux, il n'en va pas de mémo; lis savent oublier quand ils oui le dessus, Et ne veulent que voir leurs ennemis confus.
(Act. V, se vi.)
Celte magnanimité procède de la très haute idée que Nicomède a conçue de lui-même. 11 aime à se voir
en cette attitude, il donne ses actes en spectacle à sa conscience, et sa conscience en est réjouie. Il y a certes de l'infatuation en lui, une emphase de théâtre, et l'on voudrait retirer de son rôle quelques bravades arrogantes. C'est un glorieux. Mais ici il faut noter un trait singulier; Nieomède est hautain par devoir. Issu d'une lignée de rois, il porte en lui « une âme royale ». Le poète croit fermement à cette vertu du rang suprême, et dans ses poèmes de cette époque justement il revient sans cesse là-dessus, opposant aux « âmes royales » des « âmes communes », des aines de coquins, comme ce Métrobate et ce Zenon, dont le supplice parait à Nieoinède chose négligeable1. Un roi, c'est un homme indépendant, et le seul de tout l'État qui soit indépendant: n'obéir qu'à Dieu seul, voilà son caractère à part. Réfléchissez, par exemple, pourquoi le théâtre de Corneille offre tant de reines à marier qui semblent n'avoir rien autre à faire que d'être en visite dans quelque cour voisine pour s'offrir, elles et leurs royaumes : Rodogune, Laodice, Yiriate, Bérénice, etc.: c'est que, de par leur dignité, elles ne relèvent de personne : leur volonté est maîtresse, circonstance que la poétique de notre auteur exigeait ; simples princesses, c'est-à dire filles, femmes, sœurs
1. Corneille porte si loin ce préjugé d'une hiérarchie das âmes, modelée sur celle de la naissance, qu'il distingue dans Don Sanclie 1650 des /'unes de comte, des âmes de marquis, c'est-à-dire d'une vertu honorable, et des âmes royales, c'est-à-dire sublimes.
LE CLASSICISME DE CORNEILLE. \bô
on mères de roi, elles eussent été sujettes, une
volonté autre aurait eu prise sur elles. Telle est, pour Corneille, l'importance singulière de l'autonomie,
laquelle ne se trouve que dans les souverains. Eh bien, Kicomèdc est précisément le champion jaloux de ce privilège royal; il défend la souveraineté en la personne vacillante de son père, et c'est son propre héritai;!' qu'il sauvegarde ainsi, contre les empiétements de l'étranger: il la défend en sa maîtresse, Laodice reine, sur les décisions de qui nul n'a droit d'entreprendre1. Moins superbe, il manquerait à ce qu'il doit à ses prédécesseurs, à lui-même, à ses successeurs, à l'intangible royauté.
Et par cette conduite inflexible, il s'assujettit tous les cœurs. Laodice l'aime au point de le copier naïvement dans ses paroles et dans tout son air; elle se Fait gloire d'être son écho simplement. Son frère cadet. Attale. qu'on tente de lui opposer, qui est son rival en amour, et qui d'abord essuie de lui maint affront, est néanmoins travaillé par l'ascendant de cet esprit hautain, comme Nicomède lui-même lavait été par Annibal jadis; la fierté royale innée chez les deux frères8 a plus d'empire que les plans de conduite sug-
i du dehors; le ang l'emporte; le jeune prince
1. Voyez, en particulier, la scène m. de lacté IV. '2. Nicoinède dit Lien à son frère :
Ali! laissez-moi toujours....
Reconnaître en mon sang un vrai sang de monarqu--.
[Acte v. se. ix.i
reconnaît chez son aîné un semblable, mais un maître. Il est intimidé, puis gagné, sans que Nicomède ait rien fait que le rudoyer. Comme dans le même temps il est désabusé de ses illusions candides sur la bienveillance désintéressée de Rome, il s'engage dans le parti le plus généreux. Au moment où un guet-apens va le délivrer de son terrible concurrent, il empêche qu'une main vile ne s'empare d'une personne royale, et il tue lui-même le misérable Araspe, « âme commune » et insignifiante, pour délivrer le frère qu'on voulait lui faire haïr. Belle péripétie de drame, mais non de mélodrame, car le geste imprévu d'Attale ne fait que signifier la révolution opérée dans son cœur. Prusias le roi poltron, ombrageux et fourbe; Arsinoé la marâtre insidieuse, Flaminiuslesec diplomate, sont subjugués aussi, tout d'un coup, par la clémence du bon chevalier, dont un quart d'heure avant ils parlaient de jeter la tète au peuple, du haut d'un balcon. Us s'inclinent, ils demandent la paix. Et cela fait un dénouement peu vraisemblable, mais plein de sens. Le voilà donc, le vrai moyen de conquérir les esprits : le dernier acte de Nicomède eu donne une illustration très claire. Selon Corneille, la force d'âme agit sur ceux mêmes qui la nient; elle agit toute seule, sans dessein prémédité d'agir, par la simple présence, coin nie le soleil. Nous avons vu déjà, à la fin de Polyeucte, une conversion générale produite par la grâce <pie le martyre dispense. Ici le miracle est moins
émouvant; mais justement au baisser de rideau de cette tragédie d'antichambre, combative et (endue, ce désarmement de tous les égoïsmes, subjugués par la grandeur d'âme, est très significatif. Cette fois toute idée mystique dune transfusion de la sainteté est à cent lieues de notre esprit. 11 n'y a ici nulle magie, nul prodige. Et d'autant mieux la prise de possession des faibles et des passionnés par ceux qui d'abord se possèdent eux-mêmes, apparaît avec la netteté d'une loi.
Vous voyez que la figure de Nicomède et son action sont marquées au coin particulier de Corneille. On y trouve aussi une notable conformité avec l'humeur, le goût, les idées du temps. Mais ici il faut rester (buis la note juste. C'est se tromper que de chercher dans cette tragédie quelque allusion aux événements contemporains; Corneille ne fait pas d'allusions1. Sans doute les premiers spectateurs en imaginèrent plus d'une; on était alors en pleine Fronde; « les princes étant sortis de prison dans le temps qu'on représentait Nicomède, raconte bien plus tard un éditeur2, quelques vers donnèrent matière à des applications qui augmentèrent le succès de cette tragédie ».
I. Plus tard seulement, quand Louis XIV fascinera tous les yeux, il fera des allusions claires à la majesté du roi: en 1G67, dans Attila, en 1670, dans Tile cl Bérénice.
•J. Avertissement du théâtre de Corneille, par Jolly (1738).
Voù LA MÉTHODE DES CLASSIQUES FRANÇAIS.
L'ombrage que prend le roi d'un serviteur trop glorieux, la protestation de loyalisme du prince accusé de rébellion firent penser au turbulent vainqueur de Rocroy. Mais il est très peu probable que l'auteur lui-même y ait pensé. Il faut se souvenir, en effet, qu'un homme de condition privée, tel que Corneille, alors que les journaux n'existaient pas, ignorait presque tout de l'histoire de son temps, de sorte qu'après deux siècles et demi, nous en sommes beaucoup mieux informés qu'il ne le fut: puis il ne se croyait pas autorisé à en juger, et d;ins les quelques lettres conservées de lui, il se tait sur les événements les plus fameux; enfin il était contraire à toute la poétique classique de mêler la gazette du jour à la composition réfléchie des poèmes.
En revanche, on peut chercher, dans les cabales des Frondeurs et dans la société précieuse, les traces d'un courant de sentiments qui se retrouve aussi, par endroits, dans Nicomède. Le mot « contemporain s n'est pas un vain mot; les lectures, les conversations font la navette entre les esprits. Les préjugés se communiquent, sans qu'on puisse dire qui les a mis eu circulation le premier. Dans l'allure des Frondeurs, il v eut des ressouvenirs de Cinna; dans Nicomède, il passa des façons de sentir qui datent de la Fronde, à moins que l'auteur de Cinna ne les ait simplement retrouvées en lui-même. Alors un esprit de rébellion
s'était réveillé clans la noblesse, le non serviam était la maxime de ces princes qui prétendirent renverser « le Mazarin » ; ils se croyaient revenus aux jours hasardeux de la féodalité. On vit se dessiner chez beaucoup ces caractères raides, qui cassent et ne plient pas, et Nicomède fut à la mode. Surtout une manie de grandeur se répandit; les Mémoires de La Rochefoucauld et ceux de Retz en sont imprégnés. « Ali(jni(l invadere magnum fort anîmus, mon humeur me porte à me jeter dans quelque aventure grande », répète chacun, après le personnage de Virgile. Il n'importe pas beaucoup que l'aventure soit criminelle, si elle annonce du moins un superbe mépris de la mort et conduit au pouvoir; être prudent, médiocre, ménager de sa peine cl de sa vie, végéter dans l'ombre, voilà seulement ce qui déconsidère. Un grand risque donne une grande gloire. Se faire adorer, envier, redouter, c'est le souverain bien. Sachons que cette morale trop Imaginative, celte morale de théâtre1, et qui n'est point accessible aux simples gens, fut réellement celle de la haute société française pendant une vingtaine d'années de la première moitié du xvne siècle2. On la trouve exprimée naïvement dans le
1. Assez ressemblante a ce qu'on a revu de notre temps. N'avonsnous pas entendu dire : « Qu'importe la vie de vagues humanités, si le geste est beau'.' » C'est là une idée qu'on trouverait chez les hommes de la Fronde, et dans les tragi-comédies.
'1. M. lléinon, dans son commentaire éiudit sur Corneille, a cité les vers suivants de Rotrou. d'autant plus significatifs que Rotrou
passage le plus singulier peut-être de la tragédie de
Corneille :
Un homme de ma sorte, Quand il se rend coupable, nu peu plus haut se porte ; Il lui faut un grand crime h tenter son devoir, (là sa gloire se sauve à l'ombre du pouvoir.