Acte IV. se. h
In mot revient plusieurs fois, dans Nicoinède même, pour caractériser cette attitude de l'âme : c'est le mot de générosité. Les généreux sont mis à part des autres hommes, et au-dessus, comme pratiquant des maximes qui exigent davantage de la nature. On peut reconnaître ici, je crois, un écho de Descaries. Celui-ci avait publié, deux ans auparavant, en 1649, son Traité des Passions de l'âme. La « générosité » y était définie en détail et d'une façon qui se rencontre merveilleusement avec les peintures de Corneille. Nicoraède, en particulier, est un type de vertu
reflétait fidèlement, d'ordinaire, les sentiments qui avaient cours auprès de lui :
l H dessein glorieux est toujours légitime ;
S'il passe pour un mal. c'est dans la faible estime
D'un esprit abattu; Jamais des grands dangers un grand cœur ne s'étonne, Et qui n'ose commettre un crime qui couronne Observe à ses dépens une lâche vertu.
[Innocente infidélité, Acte IV, se. i.) Ton* les crimes sont beaux*, dont un trône est le prix.
(Ibid., Aete I, se. h.) A tout prix un grand cœur achète un grand crédit. I i tout crime esl permis quand il nous agrandit.
[Bélisaire, Acte II, se y.) ... Les événements ont fait des crimes beaux.
[Cléagénor, Acte IV, se. i.)
eartésienne. Le philosophe explique le poète, en lààême temps que le poète réalise les spéculations du philosophe; et des influences contemporaines discernables dans Nicomètlc, voilà justement la plus forte. En indiquant les sources où Corneille a puisé, nous avons marqué la valeur de l'élément historique mêlé dans son drame. Il a changé les faits, retouché ou créé les personnages; mais en somme, les procédés généraux de la politique du sénat romain sont démontrés dans son poème avec une vérité enfonçante et peints au naturel. C'était là un sujet auquel il donnait beaucoup d'attention; il y est revenu souvent, et il faudrait rapprocher les diverses éludes qu'il en a faites1. Flaininius2 ici, et Lélie dans Sophonisbe sont les plus vigoureux portraits que nous ayons de ces grands négociateurs romains, positifs, soucieux du seul résultat net, économes de manifestations, armés de l'ombre d'une puissance formidable et lointaine. têtus, affahlcs et inexorables. Flaminius n'est qu'un fonctionnaire; il est terrible parce qu'il est irresponsable; il ne lui est pas loisible d'être humain; que Ton s'en prenne au grand mécanisme dont il n'est qu'un rouage. Il est chez Prusias dans la même pos-
1. Une critique suivie de la valeur historique des tragédies romaines de Corneille, se trouve dans le livre d'Ernest Desjardins : le Grand Corneille historien.
"1. On sait que Corneille a commis une erreur sur ce personnage; il a l'ait de Tiius Quinclius Flamininus, patricien, diplomate, libérateur de la Grèce, le lils du vaincu de Trasimène, Caius Flaminius Nepos, qui était de famille plébéienne.
ture où, plus tard, seront les légats du pape à la cour des rois; ses paroles, son silence, sa seule présence semblent menacer le royaume de l'interdit; la puissance effective du roi est suspendue à sa puissance en idée. Il est l'ennemi et le niveleur de toute spontanéité, que ce soit celle de Nicomède, d'Attale. ou de l'inerte Prusias lui-même, qu'elle soit ou non dans le sens des vues de Rome, que nul n'a droit de préjuger. Voilà l'antagonisme profond de son rôle avec la nature de Nicomède. toute de libre expansion. Et, il faut bien le dire, l'avenir est à Flaminius : il peut attendre; [à triomphe du paladin Nicomède sera sans lendemain : la volonté romaine, impersonnelle, mais organisée] qui pousse toujours tout droit ses desseins comme ses voies et ses aqueducs, à la fin conquerra tout par la patience. Mais restons-en, pour cette fois, sur ce dénouement partiel, provisoire; réjouissons-nous de voir un isolé, une personne, braver une machine presque aus^i vaste et inhumaine que le inonde.
Le troisième élément, relevé plus liant dans cd drame, est un élément comique. Il faut un peu de finesse pour le démêler, car Nicomède ne l'ail pas rire. Mais regardez-y de près, nous sommes plus proches ici de la véritable comédie de caractère que nous ne l'étions avec le Menteur, pourtant si leste ri si gai. Une province nouvelle, dont Molière fera tout un royaume •i part, vient d'être ajoutée an théâtre : les démarche!
des âmes sans courage, des égoïstes et des hypocrites, avec les pauvres ruses et les contorsions qu'ils font pour éluder les conséquences inévitables des penchants qu'ils ne peuvent s'empêcher de suivre ou que même ils ignorent avoir, tout ce manège, observé sur le vif, devient matière d'art, et de grand art. Le plaisir qu'on y trouve est celui de la ressemblance juste, de la pénétration, de la malignité, et quelquefois, comme dans les grandes pièces de Molière où la peinture s'élève à l'universel, de la réflexion sur soi. Il faut, pour goûter ce plaisir, un public plus mûr et plus rassis que celui du Cid, qui sache s'intéresser au réel et se passer d'enthousiasme. On trouve dans Nicomède des essais de cet art, qui donnent ce plaisir, et qui déjà s'adressent à ce public. Pour cela cette tragédie est une date dans notre littérature. Combien de naïvetés de Prusias ont cette saveur forte qu'on retrouvera dans le Tartufe I
On n'aime point à voir ceux à qui l'on doit tant.
(Acte II. se. i.) Pour de pareils amis, il faut se faire effort.
(Acte II, se. m.) Ah! c'est trop de scrupule !
(Acte IV, se. i.) Ingrat, que peux-tu dire '?
(Acte IV, se. n.)
Orgon, Chrysale, Argan commencent à poindre en ce délectable Prusias, mal dégagés encore, et comme dans le bourgeon. Il a déjà le caractère que Molière
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imprime à ses figures, la plénitude d'inconscience. Mais, de plus, Prusias est un roi; il tient à en garder la prestance et se vexe qu'on lui en rappelle les obligations. Il déteste en son fils à la fois son successeur et son sauveur: il s nt une blessure cuisante de chaque service trop illustre dont il doit le remercier: il gémit que sa couronne l'oblige à porter haut la tête; il soupire après cette débonnaire tranquillité, que son état de roi précisément lui interdit; très suffisant bourgeois de petite ville à qui rien n'arrive, mais juché au-dessus de sa nature et condamné aux bassesses justement par la hauteur disproportionnée de sa fortune. Ceci est d'excellente comédie politique, de cette comédie qu'on regrette que Molière n'ait pas touchée1. La reine, de son côté, rappelle une autre Arsinoé, celle du Misanthrope, et la Bélise du Malade imaginaire, et Tartufe lui-même, demandant grâce à genoux pour la victime de ses calomnies. Plus on détaille ce rôle, plus on y trouve de vérité cachée et de suc.
Il n'y a point à douter : de telles peintures sont prises dans la nature. Les livres ne les fournissent point. L'antiquité drapée et solennelle de la tradition est délaissée. Aux dissertations politiques et à la
4. Le Roi maigre lui, c'eût pu être une comédie très forte. Il eût fallu en aller chercher le sujet dans les galeries de l'histoire, ce que ne pouvait faire alors le poète comique. — tandis que le poète trav était obligé.
magniloquencc, qui en viennent, se mêlent, dans le^ tragédies cornéliennes de 1650 à 1670 des coins de comédie domestique ou sentimentale, d'une candeur d'observation très neuve. Dans Agésilas on en découvrirait, aussi bien que dans Nicnmède ou Héraclius: la façon dont les cœurs humains réagissent l'un sur l'autre dans les diverses relations de la famille, suivant la condition, l'âge ou le sexe, y est finement montrée. Par malheur, les habitudes prises vingt ans auparavant, et en harmonie avec une tout autre conception de la tragédie, devenaient une entrave; on ne pouvait se rendre un grand poète réaliste lorsqu'on retrouvait en soi l'écho des airs de bravoure de Rodrigue; le moule était durci. la langue gardait une emphase importune; la conception trop intentionnelle manquait de jet et de cohésion; l'âge des essais heureux était passé.
Cependant le style, dans Nicomède, est encore beau, ou plutôt, — car beau, le style de Corneille le resta toujours, — est encore approprié. Il y a de l'embarras, çà et là, mais, presque partout, des raccourcis d'expression très éloquents, où triomphe l'homme de théâtre. Les parties sardoniques du rôle de Nicomède ont toute la verdeur qu'il faut. Des coupes imprévues, abruptes y ajoutent une brièveté de commandement. Le bonhomme Prusias s'exprime d'une façon très hardie, contraire même aux habitudes de style de Corneille, comme il convient à un personnage d'involon-
taire : en un langage parlé plutôt qu'écrit1. Cette touche est d'un grand peintre, et qui avait le sentiment net de la nature.
1. Les critiques non artistes, comme Voltaire, en ont été scandalisés. Ils ont vu là une lâche. Le tragédien Lekain et le conteur Andrieux ont osé corriger ces vers de nature, dans le rôle de l'rusias, qu'ils jugeaient indignes du cothurne. Par exemple, à la place du vers fameux :
Ah ! ne me brouillez point avec la République!
(Acte II, se. ni.)
Lekain, pensant ennoblir Corneille, écrivit :
Mes traités sont sacrés avec la République.