‹ La méthode des classiques françaisChapitre 4 sur 82 · Dédicace d^ Cinna · texte numérisé non relu

Dédicace d^ Cinna

LE CLASSICISME DE CORNEILLE. Il

du temps admettait ces humilités: la condition dépendante des auteurs les y obligeait; mais Corneille, tout en prolestant qu'il ne sait ni ne veutllatter, garde moins qu'un autre la note discrète dans ces hommages convenus. Il ne sait pas flatter, en effet, et. parce qu'il manque de souplesse, il parait manquer de dignité.

Sa timidité un peu sauvage, dont parlent les contemporains, et qui faisait tache à cette époque de sociabilité fleurie, vient sans doute de ce qu'il sentait la disproportion entre sa valeur réelle et le genre de supériorité qui est requis dans les commerces mondains. « Un autre, dit La Bruyère, est simple, timide, d'une ennuyeuse conversation'. » Et cet autre est Corneille.

Au reste, il parait n'avoir p;s beaucoup souffert lui-même de son incapacité de se profaner, car il l'avoue sans embarras :

J'ai la plume féconde, et la bouche stérile, Bon galant au théâtre, et fort mauvais en ville: Et l'on peut rarement m'écouter sans ennui, Que quand je me produis par la bouche d'autrui2.

11 lisait en effet fort mal ses ouvrages, en bredouillant et avec l'accent désagréable de sa province. Il ne savait pas davantage se restreindre à ces petites pièces

1. Chapitre des Jugements, dans les Caractères. La Brujère avait pu recueillir le témoignage de personnes familières avec Corneille. "2. Billet a Pelli«on, publié dans l'édit. Marty-I.ri veaux. X. p. 477.

badines par lesquelles les poètes du temps se faisaient bien venir des femmes, ou acquittaient un quartier de leur pension. Il manqua parla, sans doute, plus d'une aubaine : « Comme Dieu m'a fait naître mauvais courtisan, j'ai trouvé dans la cour plus de louanges que de bienfaits, et plus d'estime que d'établissement1. « Les bagatelles n'étaient pas son affaire. Il lui fallait se donner carrière pour bien écrire :

Cent vers lui coûtaient moins que deux mois de chanson*.

Et du reste, il eut toujours une singulière gaueberie pour exprimer directement ce qu'il sentait, pour se mettre lui-même en scène : il ne parlait à l'aise que sous le masque de ses béros.

J'ignore encor le torr du sonnet et de l'ode. Mon génie au théâtre a voulu m'attacher; Il en a fait mon fort, il sait m'y retrancher; Partout ailleurs je rampe, et ne suis pas moi-même3.

Aussi il n'est personne, de ceux que sa gloire avait attirés vers lui, que celte complète inhabileté à plaire n'ait surpris et un peu déçu. Évidemment, il ne sonr geait pas du tout à ajuster son personnage sur l'idée que ses ouvrages avaient dû donner de lui. Il s'appliquait seulement à ce qu'il avait à faire au moment même, se conformant de son mieux au ton que l'usage

1. Avertissement an lecteur, en tète de l'édit. partielle de 1644.

'J. E.rcuse à Ariste; éd. Martv-Laveaux, t. X, p. 7i.

". Remercttnent présenté nu Roi 'on l("if>~>' : ibid., p. 177.

LE CLASSICISME DE CORBEILLE. lô

demandait, et ne croyant pas que rien fût au-dessous de ses soins. A l'Académie, Racine raconte qu'il apportait un « esprit de douceur, d'égalité, de déférence même », qu'il « laissasses lauriers à la porte », et de tous était « le plus modeste à parler, à prononcer, même sur des matières de poésie1. »

Gardait-il cette même bonhomie à l'égard des critiques et à l'égard du public? car c'est ici la pierre de touche du caractère des écrivains.

Il était, dit-il lui-même. « de ceux qui ne se tiennent pas impeccables, et qu'un avis particulier oblige autant qu'une censure publique offense2 ». Nous ne trouvons pas, il est vrai dans le peu de documents qui nous restent, s'il demandait souvent de ces « avis particuliers », ni comment il les recevait. Nous croyons qu'il arrêtait lui-même ce qu'il voulait faire, sans conseillers, sans se laisser déconcerter par rien, sauf toutefois par quelques règles des Anciens, dont il n'osait s'affranchir, tâchant de c s'accommoder avec elles et de les amener jusqu'à lui: ». En revanche, nous savons, par l'affaire du Gid, comment il accueillait les « censures publiques ». D'abord, il essaya d'esquiver celle que l'Académie, par ordre, élabora sur son chef-

1. Discours prononcé par Racine à l'Académie française, le 2 janvier 1685, en recevant Thomas Corneille.

2. Première lettre au P. Boulart (1652), éd. Murl y-La veaux. X, p. 159.

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