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flûtes et guirlandes, mais l'âge des philosophes. Il pense ravir aux contemporains d'Alexandre leur procédé intellectuel, isolé de leur façon de sentir et de vivre; en quoi, sans doute, il se trompe. Il élimine, de sa vision de l'antique, tout ce qu'il y découvre de moderne et d'infidèle, mais il n'y peut réintégrer la vivacité éteinte. De là cet air de fleurs cueillies, do fleurs d'herbier que nous trouvons à ses figurations. Il faut ajouter qu'il est un peu mieux documenté sur l'art ancien que. ne l'était les humanislesdu temps de Squarcione. Beaucoup de vases peints, fraîchement exhumés, ornent les galeries Barberini et Borghèsc. Un a déterré le Ldocoon en 1500: et si Pompéi sommeille encore sous la cendre, on a misaujourà Rome même, sur l'Esquilin. aux premières années du dixseptième siècle, une peinture grecque qui semble contemporaine d'Alexandre. C'est une scène nuptiale où l'allégorie se mêle aux détails familiers avec une bienséance charmante. On l'appela « Noces Àldobi anilines d, du cardinal Aldobrandini. qui en avait été le premier acquéreur. Poussin vint chez celui-ci1 contempler un morceau si rare. et. quelle que fût sa répugnance à copier, il s'en départit cette fois. Les Noces
1. « Il prit S'.in d'examiner le? ouvrages des Aurions dan? le peu de choses à fresque que l'on n tirées de la villa Adriane, et particulièrement ce mariage qui est dans la Vi^ne Aldobrandine, dont la simplicité et la noblesse qu'on y remarque ont fait concevoir au Poussin quel pouvait être le génie de ces grands hommes, o Félibien, II. p. ici. Félibien a l'air de croire que la peinture de* Noeea vienl de 1 ' Villa Adriana.
Aldobrandines, de sa main, se voient encore au pnlais Doria, sur le Corso. Hélas! qu'est devenue cette enveloppe d'un gris vert mystérieux qui prèle à l'original un charme élyséen? Il est juste pourtant de faire, dans le noircissement désagréable des ombres, la pari des années, qui ont si fort endommagé, partout, le coloris de Poussin. La peinture plus vieille de vingt siècles a seule gardé une fraîcheur d'aigue-marine.
Celte épave est tout ce que Poussin a recueilli de la peinture grecque disparue. Des grandes œuvres a tliques du ve siècle, il n'a même nul soupçon. J'imagine sa surprise, s'il avait tenu entre ses mains la coupe d'Euphronios, à présent conservée au Louvre, et qui nous reproduit, vraisemblablement, la peinture que Micon, au temps même de Périclès, avait exécutée sur une paroi du Théseion1 : voilà bien l'art grec authenlique de l'époque la plus pure : quel déplaisir pour Poussin que cette Pallas grêle et linéaire, comme une longue cigale, ces attitudes de poupées rigides, ces tuniques-fourreaux à petits plis recti- 1 ignés, ces cheveux en cordes détordues î Mais Poussin ignore Euphronios, comme les frontons d'Égine, comme Phidias même, il vogue avec sécurité cent [lieds au-dessus de cette antiquité véritable, encore
1. C'est la scène que P>accliylide a contée dans le plus beau des fragments naguère retrouvés : Thésée adolescent est accueilli par Ainpliitrite au fond des eaux; Athena préside et introduit le jeune héros.
submergée. La diversité des écoles de peintres grecs, la rapidité avec laquelle elles se sont succédé lui échappent totalement. 11 sait seulement, parce que Cicéron le dit, que chaque maître eut ses mérites propres, et dans ce répertoire de talents il cueille ceux qu'il lui plaît de reproduire.
Au premier abord son projet paraît médiocrement raisonnable: car enfin, ce qui le range dans la suite des peintres grecs, ce n'est pas que leurs œuvres l'aient délecté, puisqu'il les ignore, c'est simple intimidation, et à cause du volume de gloire que la mémoire des siècles ajoute à leur nom ; — mais l'antiquité n'est pas un caractère inhérent à certains ouvrages, c'est un rapport d'eux à nous, et les anciens ne deviennent anciens que parce que nous sommes modernes. — Cependant vous connaissez Poussin : vous êtes sûr que sa docilité à l'égard de l'antiquité est solidement raisonnée. En eflet, il n'a pas moins de trois raisons1, pour attribuer aux artistes grecs une supériorité intrinsèque : d'abord il estime qu'une civilisation de plein air et d'athlétisme a dû porter le corps humain à son épanouissement, en même temps qu'elle a fourni aux observateurs de perpétuelles occasions de s'en repaître les yeux: deuxièmement, les sculpteurs, qui sont les seuls des artistes grecs dont l'œuvre subsiste, ramènenl toute expression
4. Félibien, II. p. 384-386. On a droit de prendre cette apologie d'un ami comme l'expression des idées de Poussin lui-même.
à la forme; les représentations qu'ils nous donnent de l'homme sont des canons de beauté, parce qu'elles sont forcément simples. « évitant toutes minuties, qui sans le secours de la couleur ne peuvent qu'interrompre la beauté des parties » ; troisièmement, ce qui nous reste des anciens est une anthologie; 1rs morceaux les plus achevés sont sans doute ceux dont le renom a fleuri, et qui pour cela se sont conservés, soit matériellement, soit dans le souvenir, de sorte qu'on recueille en eux le travail dos longues années d'essais qui furent nécessaires pour les produire, (les diverses considérations impliquent, il est vrai, que l'art a pour Cn principale la mise en valeur de la beauté du corps humain, et ensuite que celle beauté gît dans une certaine proportion subtile et simple des parties, où la raison se retrouve, comme dans un nombre parfait ou dans une sphère, et. dont la formule enfin déterminée peut se transmettre invariablement.
Autant de préjugés. — Je veux dire que ces idées préexistent chez Poussin à toute investigation sur ce que fut réellement l'imagerie grecque à telle époque donnée : son archaïsme est illusoire; il croit s'ajuster sur l'antiquité : la vérité est qu'il l'ajuste sur lui, bourgeois casanier, de tempérament froid, et philosophe.
Les emprunts qu'il fait à l'antique sont de deux sortes : d'abord, par images directes, retracées dans
son œil et reproduites, il emprunte des figures isolées, avec leur forme et leur geste, telle que la statuaire hellénistique les lui propose; puis par un intermédiaire abstrait, les écrits des rhéteurs, il emprunte les combinaisons dramatiques de tableaux, telles que permettent de les restituer les descriptions. Ce double procédé de l'imagination de Poussin, tantôt directe et visuelle, tantôt médiate et traductrice d'idées en images, rend compte de l'écart surprenant entre son art et l'art de ses prétendus maîtres grecs, que nous commençons à bien entrevoir. Dans ses figures, il est élève des statuaires, c'est-à-dire : il dessine par les volumes plutôt que par les lignes, et il signifie les sentiments non par les expressions du visage, mais par les attitudes; dans sa composition, il est émule des écrivains, c'est-à-dire assembleur d'épisodes, traducteur d'analyses psychologiques en pantomimes, peintre littérateur. Si ce qui fait le sculpteur, ce n'est pas simplement l'ébauehoir et le ciseau, mais d'abord une disposition spéciale de l'uni, qui est sensible aux niasses, aux reliefs et aux creux, et à la signification des poses; si ce qui fait le dramatisle, ce ne sont pas seulement les marionnettes gesticulantes et le dialogue, mais d'abord une certaine manière d'être frappé des actions et passions bu mai nés. en leurs oppositions et répercussions, — il est clair qu'un mélange de la vision des premiers avec la conception des seconds ne donnera que des produits ambigus. Comme
l'aveugle portant le paralytique, voici un statuaire sur les épaules d'un poète tragique, et lui prêtant ses yeux. Et c'est bien ce qui nous surprend, quand nous analysons le tableau de la Manne ou celui de la Femme a (lui 1ère.
D'abord la vision du statuaire décalquée sur la toile. II suffît d'être averti pour la reconnaître partout. Que l'on cligne les yeux, ou que Ton se recule, on perçoit aussi bien tout le sens d'un tableau de Poussin : le groupement et les altitudes manifestent assez ce qu'il veut nous faire entendre; le reste est pour l'ornement. One l'on considère un des dessins du maître, par exemple, Vénus el Mercure, ou bien les Xi/tuphes groupées autour d'une fou/aine (au Louvre) : l'analogie avec les dessins de Carpeaux est surprenante ; des lumières franches, comme des rais de lune, sont posées sur toutes les saillies : ce sont des maquettes de statuaire, nullement des esquisses au trait. On pourrait insinuer qu'il y a de bonnes raisons à cela, el c'est ici le lieu de rapporter le renseignement que donne Bellori ' : « Après avoir conçu l'invention de son tableau. Poussin en gardait note dans une esquisse suffisante pour la saisir d'ensemble; puis il façonnait de petits modèles en cire reproduisant toutes les figures en leurs diverses attitudes, maquettes d'une demipalme de haut (environ ô centimètres), et ainsi com-