‹ La méthode des classiques françaisChapitre 53 sur 82 · Lettre à Chantelou, du 13 avril · texte numérisé non relu

Lettre à Chantelou, du 13 avril

crois que facilement vous reconnaîtrez quelles sont celles qui languissent, qui admirent, celles qui ont pitié, qui font action de charité, de grande nécessité, de désir, de se repaître de consolation, et autres : car les sept premières figures à main gauche vous diront tout ce qui est écrit, et tout le reste est de la même étoffe : lisez l'histoire avec le tableau, afin de connaître si chaque chose est appropriée au sujet. » Appropriée, non seulement au sujet, mais au dessein d'extraire du sujet tout ce qu'il contient de pathétique, de le détailler, de le diversifier, de le projeter sous les yeux du spectateur ému.

J'avoue qu'une utilisation si concertée de la nature et de l'histoire en vue de nous faire déployer nos capacités d'émotion, en vue de jouer de nous, sent un peu la recette. La préoccupation du public sur qui il veut agir semble présente à Poussin au moment où il choisit dans sa mémoire tel geste significatif, tel coin de campagne, telle heure du jour : et cette préoccupation le rapproche des orateurs plutôt que des poètes. C'est dans sa Rhétorique, en effet, qu'Aristote pose les règles de YÊthopée, et le doigté psychologique était le talent propre d'un Lysias : on s'apprenait à bien feindre les affections de l'âme pour les provoquer. N'est-ce pas être vraiment trop peu sensible à la nature que de n'être pas seul avec elle, tout à elle, que de rechercher en elle autre chose que sa beauté, ses lois vraies, son secret? Gœthe définit l'art « die wih--

digste Àuslegerin der Natur ». Celte définition convient à l'art d'un Rembrandt, ou même des pauvres Le Nain, que les Poussinistes ont dédaignés; elle ne semble pas s'appliquer au puissant arrangeur de spectacles qu'est Poussin.

Cependant nous donnons peut-être au mot « Nature » un sens trop restreint: les passions de l'homme y doivent être comprises. Là aussi, il est des secrets à chercher, des aspects à noter, des diversités nuancées à l'infini, tout le rythme admirable de la vie. Socratc dit dans le Phèdre de Platon1 : « J'ai souci de m'instruire : les sites ni les ombrages n'ont rien à m'apprendre. mais seulement les hommes qui vivent à la ville. » De môme nos classiques, et Poussin en particulier; quand on lui offre un logis à la campagne, loin des conversations, il refuse en disant : «J'y vivrais déconsolé5 ». Son imagination a la formation bourgeoise, citadine, et se déploie au dedans d'une chambre, entre une bibliothèque et des entretiens d'amis. Là. ce qu'il voit vivre surtout, c'est sa pensée. A révéler sa pensée il accommode son art et fait servir le reste de la nature.

Page 1