‹ La méthode des classiques françaisChapitre 57 sur 82 · Au Louvre · texte numérisé non relu

Au Louvre

délia Vila umana (qui appartint au cardinal Fesch et

qui se voit à présont chez le marquis de Hertford), il est impossible de décider si les quatre femmes, en attributs variés, qui dansent une ronde auprès d'un tombeau fleuri de guirlandes, figurent le Printemps, l'Eté, l'Automne et l'Hiver, ou bien le Plaisir, la Gloire, l'Opulence et la Pauvreté1. Cette indétermination du sujet même n'est-elle pas singulière chez un artiste si délibérément net?

En cette difficulté apparente, le texte sur « les modes musicaux » nous revient en mémoire. « Je sais varier mon ton quand je veux », dit Poussin. Le Ion où il veut chanter, n'est-ce pas l'unique principe dont procèdent ces tableaux décousus, ou sans sujet précis; un certain ton déterminé n'en fait-il pas toute l'unité? Pour donner une impression de lassitude et d'apaisement, le peintre-musicien appelle à lui la fable d'Argus assoupi par la flûte de Mercure, mais de celle fable il ne fait qu'un accessoire de sa composition ; l'essentiel, c'est le calme vespéral assoupissant la fatigue du jour; quelques harmoniques y sont joints : le crépuscule et une fumée sur un village, des hèles paissant, et une eau qui coule en cascade entre des roches. — Une autre fois, pour donner une impression d'effroi qui ait du volume, de l'unité d'effet, il combine un orage, un berger effaré désertant son trou-

I. Voy. le catalogue de la galerie du cardinal Fescl) ; Rome, 18îi, III- partie, p. 00-63.

peau, un lion survenant, tandis que la poussière soulevée par l'Auster « s'élève en gros tourbillons. In chien assez éloigné aboie et se hérisse le poil, sans oser approcher. Sur le devant du tableau, Ton voit Pyrame mort et étendu par terre, et auprès de lui Thisbé qui s'abandonne à la douleur' ». Notez qu'ici l'orage, la vue de nature, est le principal objet. Poussin n'y a rajouté l'épisode des amants infortunés que comme un texte à un air une fois trouvé, pour en renforcer et en préciser le sentiment. — Ainsi a-t-il fait manifestement dans le Diogène, dans Rulli et Booz (du Louvre), dans le Saint Mathieu et VÂnge (de Berlin i.

Telle est la sorte d'unité, toute subjective, que Poussin cherche à son insu, et réalise, de génie, dans celles de ses œuvres qui ne sont que des peintures sans paroles, des harmonies. Remarquons que ce sont celles où sa puissance persuasive est la plus insinuante et la plus souveraine, celles qui faisaient dire à Bernin, le soir où M. de Chantelou lui avait montré ses Poussin : « Non mi posso levar del pensamento questi suoi quadri. — Je ne me puis ôter de la pensée vos tableaux. »

11 semble donc bien que Poussin a un procédé mental acquis, savant, rapporté, sur le modèle des écrivains gréco-romains, dramatistes, orateurs, historiens, dont il est obsédé. Toutefois son procédé mental

1. Lettre de Poussin lui-niêiiie à Jacques Stella (1051] dans tïlibien, p. 450.

naturel, tel que ses œuvres spontanées le révèlent, parait plutôt analogue à celui des musiciens : c'est de ce côté, parmi les grands précurseurs de Philippe Rameau, qu'il faut chercher, je crois, ses affinités profondes. Or c'est ici le Poussin vivant, et plus délicieux aux modernes qu'il ne le fut à ses contemporains.

Tant il est vrai que le travail que fait un artiste, consciemment et volontairement, par méthode, n'est pas ce qui domine et le classe, — mais bien le travail suhconscient qui se fait en lui, par nécessité de nature.

(Dernières Provinciales.)

Les Provinciales, bien que composées dans nue circonstance fort particulière et qui ne nous intéresse plus, sont d'un profit permanent.

Je ne veux pas dire par là que les ennemis que Pascal combattit étant les nôtres encore, nous pouvons toujours nous fournir de munitions chez lui pour frapper et meurtrir. Il se peut; mais négligeons ce point. La querelle des jésuites et des jansénistes est périmée. Et d'ailleurs le débat, quand on y regarde de près, n'est pas simple : si Ton met à part la sympathie qui s'attache aux persécutés, on trouve de part et d'autre quelque chose à garder, beaucoup à rejeter : les jésuites qui valent moins, ont souvent raison; après tout, ils sont plus libéraux, plus modernes; les jansénistes ont un autoritarisme non moindre, et un entêtement puéril, accompagné de robustes vertus. On ne sait de qui Ton doit souhaiter la victoire, dans l'intérêt de l'esprit humain.

Si les Provinciales sont actuelles durablement, ce n'est donc pas comme engins d'une guerre qui dure.

Pour nous désormais ce livre est didactique plutôt que polémique. Ce que j'y trouve, quant à moi, c'est. parmi tant de railleries divertissantes, une méthode solide pour discuter correctement; méthode applicable à tout objet, philosophique, politique, scientifique, ou de justice, méthode applicable toujours. Il est utile encore de la mettre en lumière.

Pascal avait déjà réfléchi à une telle méthode lorsqu'il fut engagé dans la lutte de Tort-Royal contre les jésuites. En 1055. nous le trouvons très occupé de l'art de persuader et des obstacles que la persuasion rencontre dans les esprits entêtés d'une fausse évidence. Il avait déjà une certaine « expérience de la confusion des disputes » et s'était interrogé sur les moyens de les faire tourner à l'avancement de la vérité1.

Mais je crois voir que la méthode complète des discu»ions. telle que nous la saisissons dan- les dernières Provinciales, s'esl déterminée en lui. avec une netteté croissante, au cours de la discussion même, sous l'aiguillon des nécessités immédiates, à la clarté subite d'expériences non prévues, mais réfléchies à mesure. Pascal est un esprit vivant; il apprend sans

1. De l Esprit géométrique. — Biaise Pascal, Opuscules et Pensées, éd. Drunsclivicg, p. 171.

cesse et comprend de jour on jour mieux. Point d'événement qui ne lui soit une occasion d'éprouver ses principes et d'en sonder plus avant l'abîme de vérité. Le voici donc, dans l'été de 1656, au pins l'oit de la querelle : toute la Compagnie de Jésus, avec ses alliés puissants, est levée contre cetadversaire insaisissable; les ripostes pleuvent; on le diffame au hasard, ou à défaut de lui, ses amis, qu'il tient pour de saintes personnes, et les pieuses tilles de Port-Royal, qu'il vénère comme des martyres; on invente des calomnies; on obtient des condamnations; on inflige ;'i cette conscience de savant le supplice de voir les uns, par politique, fausser la vérité, et les autres, par passion, refuser la vérité, de sorte que la vérité parait avoir tort. Dans l'ordre de l'ascendant sur la foule, dans l'ordre du prestige, le parti de Pascal est décidément le plus faible. Il ne lui reste donc qu'à dire que le prestige ne vaut plus, et à sortir, non toutes ses puissances, mais toutes ses raisons, car, à part ses raisons, il n'a rien. Angois-e heureuse : songez qu'il n'est pas une seule vérité, rationnelle et critique, admise à présent, qui ne soit le gain de quelqu'un de ces combats acharnés entre gens qui ne pouvaient rien s'imposer l'un à l'autre. Qui n'impose plus, il faut bien qu'il propose; il faut, bon gré, mal gré, qu'il aille jusqu'à la raison'.

1. Ce bénéfice de la discussion entre adversaires qui ne peuvent se contraindre ni l'un ni l'autre éclate d'une façon très instructive, une autie fois encore, dans le grand différend de Bossuet et de Fcnelon, évêque contre évêque. Bossuet pourtant était, par tous ses penchants

Ainsi Pascal tout épris qu'il fût de méthodes rationnelles, n'eût pas tiré de lui-même, peut-être; des règles à ce point empreintes d'une raison désarmée et pure, à ce point éternelles, si la cause qu'il défendait avait pu vaincre autrement que par raison.

Mais cette cause, au milieu même de sa défense, lui apparut comme perdue, perdue au moins dans l'ordre du succès temporel, auquel les combattants avaient d'abord restreint leur ambition. Deux circonstances survinrent, le troublant d'abord, puis le rassurant. Arnauld censuré le 20 janvier en Sorbonne,et depuis lors contraint de se cacher pour éviter la Bastille; les religieuses menacées d'être privées de leurs confesseurs et les solitaires de la maison des Champs dispersés par ordre de la Cour, Port-Royal était vaincu : — c'est la première circonstance; — la seconde, c'est le prétendu miracle de Sainte-Épine, arrivé le vendredi 24 mars 1656. au moment même où « ces messieurs » étaient expulsés. On sait que la petite Marguerite Périer, nièce de Pascal, s'était trouvée guérie d'une fistule lacrymale réputée incurable, après un contact du reliquaire de « la Sainte-Epine », à la maiautoritaire. Si, par malheur, il avait été le pape, il aurait imposé silence à la contradiction. Mais il ne le pouvait. Il dit donc : « Il faut en revenir à la vérité.... Il ne faut point lier ni renfermer les esprits subtils;... il n'y a qu'à les laisser beaucoup écrire et étaler les lumières de leur bel esprit pour les voir bientôt se prendre dans les lacets de leur vaine dialectique. » Lettre de 1698 . laisser parler, au lieu d'empêcher de parler, c'est, dans Bossuet même, la méthode de la libre pensée.

son de Paris; cet événement, bientôt divulgué, fut tenu par beaucoup de contemporains, et par Pascal lui-même, comme le signe d'une intervention directe de Dieu en faveur des persécutés. Ainsi Ton avait contre soi les théologiens, le Parlement, la Cour, Rome, tontes les autorités; mais pour soi, Dieu. Pascal en reçut comme un coup de fouet. Dieu, pour lui, — si bizarre que ceci nous paraisse, — c'était à la fois l'auteur de ce miracle particulier, le Dieu-homme du chrétien, qui se cache pour ne se révéler qu'aux cœurs purs, les aimer, les soutenir, et aussi le Dieu du savant, garant de la justesse des principes, la suprême Raison. Il ne sépare pas ces conceptions. Quand il se sent seul avec Dieu, tous les hommes étant contre, ce Dieu c'est Jésus- Christ, et c'est encore la raison. Il se trouve donc dans la position de l'homme à qui les autorités donnent tort, et qui néanmoins sait avoir raison. Position classique du champion de la raison contre l'autorité, où il est plaisant que Pascal ait été amené par ce miracle peu raisonnable de la Sainte-Epine.

Mais, par quelque considéra* ion qu'on y arrive, la position est forte. On se sent le champion de Dieu même; sauvé par là de tout amour-propre, en même temps que de toute faiblesse.

Si jamais l'adversaire des jésuistes, assailli de contradictions, fut tenté de douter de la vérité entière de sa cause (ce que je ne crois pas), — après cette

condamnation humaine et cette approbation divine il s'en fût fait un crime. (Test à ce moment qu'il fait graver sur son cachet le mot de saint Paul : « Scio cui credidi, je sais en qui j'ai cru ». Faites attention à ce mot: Je sais. D'abord « j'ai cru », comme un dévot; à présent « je sais », comme un savant.

Et sa polémique révèle chez lui cette satisfaction de savoir. Loin que chaque coup qu'il reçoit l'étonné et lui fasse perdre le sens froid, il en tire la confirmation de ses principes. Les jésuistes mentent? — Eh! sans doute. — Ils calomnient sans scrupule dans l'intérêt de leur ordre? — On devait le prévoir. — Ils mettent en branle le pouvoir de contrainte en place du raisonnement? — Très bien : cela est une conséquence nécessaire de leur erreur initiale; il n'est pas jusqu'à leur façon d'écrire, convenue, inexacte, prétentieuse, qui ne dérive infailliblement d'une certaine perversion de leur conscience, démontrée par là une fois de plus. Ainsi, à mesure que Paseal avance dans la dispute, à mesure il découvre qu'il a encore plus raison qu'il n'avait cru d'abord. Sa certitude grandit -, il se convainc de plus en plus qu'il s'agit bien d'un combat de toutes les forces du mensonge contre toutes les forces de la vérité1. Et il éprouve un contentement

1. Je suis persuaJé que ce progrès dans la détermination de sa propre pensée se continua chez Pascal tan! qu'il vécut, et c"e-t ainsi que j'entends le mot célèbre rapporté par sa nièce Marguerite Pépier : « Vous repenlez-vous d'avoir fait les Provinciales! — Non. je li-s ferais encore plus fortes. » Plus fortes, c'est-à-dire non plus vio-

de logicien à regarder comme les conséquences de cette thèse se développent avec sûreté dans les faits. Les jésuisles se chargent eux-mêmes, dans chacune de leurs démarches, de la démonstration de leur système du mensonge, dont à la lin toute la structure se découvre aux yeux attentifs de Pascal. Chaque méfaii de ses adversaires est un phénomène qu'il étudie en physicien, en le rattachant à sa cause. Progressivement, il comprend tout, les principes et les conséquences, avec leur liaison; et peu à peu, opposée. point par point, à cette méthode de l'erreur, la vérité se construit en lui, satisfaisante et enfin complète.

Essayons de dessiner à notre tour, et pour notre profit, ces deux constructions antithétiques, telles que Pascal les aperçut en septembre 1650.

D'abord le système du mensonge.

1. Le fondement premier en est le défaut d'amour de la vérité, le « manque de cœur ». Par le cœur, ici, il faut entendre la faculté d'être sensible à ce qui n'est pas notre plaisir ou notre profit immédiat, d'être sensible au vrai, comme vrai; de le chercher sans

fentes, mais plus fortes de conviction, plus décidées et décisives. — car je comprends de jour en jour mieux à quel mal j'avais affaire, et que c'était le mal.

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peur el de nous y attacher par-dessus tout autre intérêt. C'est donc manquer de cœur, que de relever, dans un ouvrage, seulement les grâces du langage, car c'est être indifférent à la vérité, ou mettre son plaisir au-dessus. Et quelqu'un qui manque ainsi de cœur, on n'en ferait pas son ami, car il n'a pas de fond où s'appuyer1. Tel est bien le défaut essentiel des jésuites, défaut révélé par leur littérature coquette et superficielle, et manifesté surtout dans leur probabilîsme amolli; mais ce défaut est encore celui d'une multitude incomparable; car, en général, « les gens manquent de cœur ». Ils sont dans une « lâcheté molle et timide qui empêche ou de voir la vérité ou de la suivre...." » Ne ressentant point l'aiguillon du désir de savoir, ils se contentent d'opinions probables, et s'y endorment. Vaine probabilité dont il peut dérivera l'aventure certaines maximes bonnes parmi d'autres méchantes, mais point de maximes saintes ou vraies3, car la \éiité est justement dans la prise forte, brave et sévère dont l'esprit s'attache aux priu cipes aperçus; la vérité est la vie de l'esprit*. <>r n'aimer point la vérité, ne s'y point confier coule que coûte, et lui préférer sou repos, c est là 1 erreur mère

1. Pensées, éd. Brunschvicg, u" 50 ci 196 (noies contemporaines des Provinciales el s'y rapportant).

2. Provinciales, fragment inachevé d'une X1Y lettre; p. UT'J de l'Oilil. Ilnvet.

T.. Pensées, nM 916 à 920.

i. Voy. {'Esprit géométrique; éd. Brunschvicg, p. 192-194.

de toutes les erreurs; et comme la vérité c'est Dieu même, ce manque de cœur est l'athéisme véritable.

w2. lue suite de cotte perversion initiale est l'abus des autorités. Impuissant à persuader d'une proposition par preuves, faute d'avoir osé se la prouver d'abord à soi-même, on prétend surmonter la résistance des intelligences à force d'autorité graves, qui découragent de chercher; car comment susciter en d'autres un courage que l'on n'a pas eu? Ainsi, pour prouver que « la calomnie, contre un calomniateur, n'est pas un péché mortel, ni contre la justice, ni contre la charité », le père Dicaslillus fournit... quoi donc? des raisons? — Non, mais d'autres pères jésuites. Il met en avant des personnages entourés de révérence et qui sont de cet avis : MM. les professeurs des universités de Vienne, de Gratz, de Prague: un tel, qui est prédicateur de L'empereur et du roi d'Espagne, tel autre, qui est confesseur de l'empereur, puis quelques confesseurs d'archiducs1. Ces litres étourdissent et « ploient la machine », si bien qu'on n'ose plus demander de preuves, ni examiner l'idée même, pour essayer si elle est vraie ou non. Mauvaise méthode, procédant évidemment de ce qu'on cherche à se mettre en repos, et non la vérité.

Marché de dupes, en outre, car il n'est point d'au-

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